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  • "Bâfrons" - Pierre DESPROGES

    Imprimer Catégories : Littérature gourmande

    chroniques_02_med18 Avril 1988 : "Pierre DESPROGES est mort d'un cancer. Etonnant, non ?" Je me rappelle très bien cette annonce et le sentiment doux-amer qui m'avait envahi. Tristesse à l'annonce de son départ et quasi-culpabilité de rire à cette annonce, reconnaissable entre toutes.

    Entre deux pots de peinture, coups de torchons et autres activités qui vont de pair avec l'emménagement, je suis tombée sur cet extrait des Chroniques de la haine ordinaire. Extrait gastronomique et tout desprogien. Comment résister face à celui qui énonça : "Pour se nourrir, les Japonais mangent du riz sans blanquette. J'en ris encore" (Les Etrangers sont nuls, 1992). Voici donc une :

    "PAUVRE ANECDOTE..."

    C'était deux ou trois hivers plus tôt. Ayant laissé mes familles ordinaires à leurs ébats neigeux, je rentrais seul à Paris, par un soir gris semblable. Le frigo vide béait sur rien. Le placard aux victuailles exhibait un bocal de graisse d'oie, deux boîtes de Ronron et une de corned-beef. J'avais oublié la clé de la cave dans le sac à main de ma femme, ce qui m'interdisait l'accès au congélateur et - ô rage, ô désespoir, ô Contrex ennemie - à mes vins chéris.

    Un voisin pauvre mais compatissant me fit le prêt d'une demi-baguette de pain mou et d'un litron sobrement capsulé dont l'étiquette, en gothiques lamentables, chantait avec outrecuidance les vertus du gros rouge ci-inclus. Etait-ce bien Gévéor, ou plutôt Kiravi, voire Préfontaines ? Je ne sais plus, mais qu'importe, puisqu'il paraît qu'ils pompent tous les trois à la même citerne, chez Total ou Esso. A moins que ce ne fût un vin des Rochers de chez Soupline, le velours de l'estomac, ou "le taffetas du duodénum", selon Francis Blanche. Bref, c'était un de ces bons gros pinards bien de chez nous dont l'acidité est telle qu'elle neutralise le méthanol et les effluves de Tchernobyl.

    Or donc, la rage au coeur et la faim au ventre, je me retrouvai seul à la minuit dans ma cuisine avec ce pain flasque, le litron violacé et la boîte de corned-beef que je venais de gagner à pile ou face avec le chat, le sort souvent ingrat m'ôtant le Ronron de la bouche au bénéfice de ce connard griffu.

    Avec des grâces de soudard pithécanthropique, je décapsulai la bouteille d'un coup de dent tellement viril qu'on aurait dit Rock Hudson sans le sida dégoupillant sa grenade offensive dans "Les marines attaquent à l'aube". Puis j'entrepris d'étaler largement l'inqualifiable pâté rosâtre sur la mie leucémique de l'ersatz farineux du voisin. Ainsi nanti, les pieds sur la table et la chaise en arrière, je me mis à glouglouter et bâfrer bruyamment, l'oeil vide au plafond comme un broutard abruti s'écoutant ruminer.

    Or, à mon grand étonnement, j'y pris quelque plaisir, et même pire, j'en jouis pleinement jusqu'à atteindre la torpeur béate des fins de soupers grandioses, et m'endormis en toute sérénité.

    Cette pauvre anecdote, dont la fadeur n'a d'égale que celle du sandwich, tendrait à prouver qu'on est pas faits pour le raffinement, en tout cas pas tous les jours, et que le cochon qui somnole en nous, tandis que nous bouche-en-cul-de-poulons des mets exquis et des vins nobles en nos tavernes choisies, ne demande qu'à se réveiller pour engloutir dégueulassement des rations militaires qu'un Éthiopien affamé repousserait du pied.

    Chroniques de la haine ordinaire, 1991.

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