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Littérature gourmande - Page 11

  • Légende de cuisine (Fred VARGAS)

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    La première fois que je l'ai lu, il m'a déçu. Je venais de découvrir Fred Vargas et, quand je suis arrivée à L'Homme à l'envers, je l'ai lu, disons-le, sans grand enthousiasme. Il ne m'a pas passionné, je lui trouvais de la lenteur, de l'ennui.

    Et puis je l'ai relu cet été et je me suis dit alors : "Mais comment se fait-il que je sois passée à côté ?" Je l'ai trouvé passionnant, j'ai adoré les personnages pittoresques et surtout l'humour qui se dégageait de l'ensemble.

    Dans ce roman, Fred Vargas dépeint comme à son accoutumée un univers parallèle, où chacun a son histoire personnelle et vit en marge d'une certaine société, celle d'aujourd'hui, celle qui va vite, celle qui court après le profit. Le passage qui va suivre met en scène trois personnages, Camille, Soliman et le Veilleux, partis sur les routes à la recherche de l'assassin de Suzanne, amie de Camille, mère adoptive de Soliman et amoureuse secrète du Veilleux. Tout y est : poésie, humour, sens de la formule. Voici donc une :

    LEGENDE DE CUISINE

    A cause du froid et du vent, Soliman avait dressé la table dans le camion, sur la caisse qu'on avait coincée entre les deux lits. Camille laissait Soliman se charger de la cuisine. C'était lui qui s'occupait de la mobylette, du ravitaillement, de l'eau. Elle tendit son assiette.

    - Viande, tomates, oignons, annonça Soliman.

    Le Veilleux déboucha une bouteille de blanc.

    - Avant, commença Soliman, aux commencements du monde, les hommes ne faisaient pas leur cuisine.

    - Ah merde, dit le Veilleux.

    - Et c'était comme ça pour toutes les bêtes de la terre.

    - Oui, coupa le Veilleux en versant le vin. Adam et Eve ont couché ensemble, et ensuite, ils ont dû trimer et se faire à manger toute la vie.

    - Pas du tout, dit Soliman. Ce n'est pas ça l'histoire.

    - Tu les inventes, tes histoires.

    - Et alors ? Tu connais un moyen de faire autrement ?

    Camille frissonna, alla chercher un pull à l'arrière du camion. Il ne pleuvait pas, mais la brume poissait le corps comme un linge mouillé.

    - Partout, la nourriture était à portée de leur main, continuait Soliman. Mais l'homme prenait tout pour lui et les crocodiles se plaignaient de sa voracité égoïste. Pour en avoir le coeur net, le dieu du marais puant prit la forme d'un crocodile et s'en alla contrôler la situation par lui-même. Après avoir souffert de la faim pendant trois jours, le dieu du marais convoqua l'homme et lui dit : "Dorénavant, l'Homme, tu seras partageux." "Que dalle", lui répondit l'Homme. "J'en ai rien à branler des autres." Alors le dieu du marais entra dans une terrible colère et ôta à l'homme le goût du sang, de la chair fraîche et de la viande crue. A dater de ce jour, l'homme dut faire cuire tout ce quil portait à sa bouche. Ca lui prit beaucoup de temps et les crocodiles eurent la paix dans leur royaume de la viande crue.

    - Pourquoi pas, dit Camille.

    - Alors l'homme, humilié d'être devenu la seule créature à manger cuit, repassa tout le boulot à la femme. Sauf moi, Soliman Melchior, parce que je suis resté bon, parce que je suis resté noir, et ensuite parce que je n'ai pas de femme.

    Fred VARGAS, L'Homme à l'envers, 1999.

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  • Où l'on apprend que certains insectes se mangent avec plaisir voire avidité (Dan BROWN)

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    J'avoue, je suis bon public. Je ne cherche pas (systématiquement) la petite bête et quand une histoire est bien racontée, je me laisse entraîner sans soucis et sans trop me poser de questions. C'est ainsi que j'ai lu le Da Vinci Code : une histoire sympathique, pleine de rebondissements, avec un happy end, une vraie lecture de vacances, quoi ! C'est pourquoi lorsqu'on m'a proposé un précédent roman de Dan BROWN, j'ai accepté sans hésiter et je me suis plongée dans Deception Point.

    Et j'ai passé un très bon moment (puisque je l'ai dévoré en une journée). C'est bien fait, bien mené, plein de références scientifiques super compliquées que j'ai survolées allègrement, il y a une dénonciation du système américain (ouh, les vilains hommes politiques qui ne pensent qu'à gagner les élections - c'est sûr, ce n'est pas en France que ça se produirait !), bref, j'ai passé un très bon moment. Et j'ai repéré le passage suivant, qui devrait intéresser beaucoup de gastronomes (bon, je vous passe le détail de vous situer le moment, ça n'a pas grande importance, sachez juste que trois personnages, deux hommes et une femme, discutent). Voici donc :

    OU L'ON APPREND QUE CERTAINS INSECTES SE MANGENT AVEC PLAISIR VOIRE AVIDITE

    - L'eau est un environnement à faible gravité, reprit Tolland. Sous l'eau, tout pèse moins lourd. L'océan soutient des structures fragiles qui ne pourraient jamais exister sur terre, les méduses, les calamars géants, les murènes...

    Corky acquiesça du bout des lèvres.

    - Très bien, mais l'océan préhistorique n'a jamais recelé d'insectes géants ?

    - Bien sûr que si, et c'est d'ailleurs toujours le cas. Les gens en mangent tous les jours, ils constituent un plat recherché dans la plupart des pays du monde.

    - Mike, enfin, qui avale des insectes marins géants ?

    - Tous ceux qui dégustent des homards, des crabes et des langoustes !

    Corky le regarda, médusé.

    - Les crustacés sont pour l"essentiel des insectes marins géants, expliqua Tolland. Ils appartiennent à une sous-espèce du genre arthropode. Les poux, les crabes, les araignées, les insectes, les sauterelles, les scorpions, les homards, toutes ces espèces sont cousines. Toutes dotées d'appendices articulés et de squelettes externes.

    Corky, gourmand de nature, semblait très contrarier d'entendre comparé les crustacés à des insectes.

    - D'un strict point de vue de classification, ils sont proches des insectes, poursuivit Tolland. Certains crabes ressemblent à des trilobites géants. Et les pinces d'un homard évoquent celles d'un grand scorpion.

    Corky, un peu verdâtre, affirma :

    - Je ne goûterai plus jamais à un homard de ma vie.

    Rachel paraissait fascinée.

    - Donc les anthropodes terrestres restent petits parce que la gravité les empêche de grandir. Mais, dans l'eau, la légèreté de leur corps leur permet d'atteindre une très grande taille.

    - Exact, fit Tolland. Un crabe royal de l'Alaska pourrait être confondu avec une araignée géante si nous ne disposions que de restes fossilisés incomplets.

    Dan BROWN, Deception Point, 2001.

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  • Déjeuner au Tchip Burger (M.A. MURAIL)

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    Connaissez-vous Marie-Aude MURAIL ? Si la réponse est positive, filez immédiatement à l'extrait ou mieux dans une index_r1_c1librairie vous procurer son dernier bouquin. Pour les autres, je vous donne quelques informations qui vous donneront illico l'envie de faire comme les premiers.

    Marie-Aude MURAIL est, disons-le sans ambages, un de mes auteurs préférés. "Quoi ? entends-je déjà, mais elle a écrit quoi de connu ?" Et si je vous réponds Oh, Boy ! , les aventures de Nils Hazard, Ma vie a changé, je suis sûre que beaucoup vont me dire : "Jamais entendu parler !" Et permettez-moi de vous dire alors que vous êtes passé à côté de quelque chose !

    Marie-Aude MURAIL se découvre au hasard des rayons de littérature jeunesse (je crois qu'elle en est à plus de 70 bouquins) mais elle pourrait tout aussi bien figurer par les auteurs de littérature tout court, comme si écrire pour la jeunesse nécessitait d'être enfermé dans un ghetto. Elle possède cette rare qualité de toucher tout le monde, enfants, ados, adultes. Elle n'écrit pas pour les uns oun les autres, elle écrit tout court. Elle raconte des histoires où les personnages, les situations sont toujours d'une justesse et d'une drôlerie incomparables. N'allez pas croire pour autant que l'on se trouve chez les Bisounours ! Non, les univers que Marie-Aude MURAIL met en place sont les nôtres, ceux d'une réalité souvent déprimante mais où domine toujours une foi dans l'homme. Ce sentiment que l'on peut beaucoup, quand on le veut, quand on accepte de ranger ses oeillères, d'ouvrir son coeur.

    Son dernier livre en est un exemple flagrant. De quoi parle Vive la République ? voici la quatrième de couverture : A 22 ans, Cécile va réaliser son rêve : devenir maîtresse d'école ! La voilà qui affronte, le cœur tremblant, sa première rentrée des classes. Face à elle, dix-huit CP : Baptiste jamais assis sur sa chaise, Audrey qui aime déjà sa maîtresse, Steven au QI " limite ", Louis si zentil, Toussaint et Démor Baoulé, fraîchement arrivés de Côte-d'Ivoire... Cécile doit tout simplement leur apprendre à lire. Mais ce n'est pas si simple que ça, quand votre directeur vous impressionne et que l'inspecteur vous terrorise, quand vous n'avez aucune autorité sur les enfants, quand rôdent des gens inquiétants autour de l'école, et qu'en plus vous tombez amoureuse du serveur de Tchip Burger!

    Joyeux bazar humaniste, penserez-vous. Eh bien oui, justement. Et à travers ce roman, elle réussit l'exploit de nous parler de la condition des sans-papiers, de l'état de l'Education nationale, du décalage entre nos élites et le "vrai monde", tout en menant une intrigue qui mêle une histoire d'amour aux prises avec la World Company !

    Histoire d'amour justement. L'extrait que je vous propose, c'est la rencontre entre Cécile, l'héroïne, "l'institutrice débutante", et Eloi, le fils de famille ayant renié sa famille er devenu alter-mondialiste... tout en travaillant au Tchip Burger parce qu'il faut bien vivre... Voici donc :

    DEJEUNER AU TCHIP BURGER

    - On se bouffe burger ?

    Cécile n'était pas très en fonds. Mais elle voulait faire plaisir à son frère. Ils entrèrent donc au Tchip Burger de la place Anatole-Bailly et Cécile prit place dans une file d'attente.

    - Trois "Big Tchip", lui glissa Gil comme si la chose allait de soi. Une big frite, Sprite, brownie.

    Il huma à fond un mélange d'odeurs de sucre et de graillon qui le fit bâiller de faim.

    - Je boufferai un caribou, dit-il.

    Il planta les dents dans l'épaule nue de sa soeur. Elle tressaillit en retenant un cri. Elle aurait bien aimé que Gil passe la commande à sa place, mais il s'éloigna en traînant ses tongs. Quand il n'y eut plus que deux clients devant elle, Cécile osa lever les yeux vers la serveuse. Horreur, c'était un serveur ! Elle allait devoir avouer ses désirs à un homme. Elle lui jeta plusieurs coups d'oeil furtifs. Il portait la chemisette rouge réglementaire. Sous la visière, son regard gris pâle lui donnait l'air méchant. Cécile essaya de lui mettre un pyjama, mais la visière rendait l'opération très délicate.

    - Sur place ou à emporter ?

    Elle ne put lever les yeux jusqu'aux siens et se contenta de s'adresser à son badge.

    - Sur place. Je voudrais trois "Big Tchip"...

    Elle entendit alors une voix neutre qui chuchotait :

    - Trois steaks de vache folle sur un lit de cholestérol.

    Elle dévisagea brusquement le serveur. Le garçon, impassible, semblait attendre la suite de sa commande. Cécile avait-elle rêvé ?

    - Des Tchipets par six, marmonna-t-elle.

    - Six beignets de vieux poulet reconstitué. Quelles sauces ?

    - Chinoise et barbecue.

    - Chichi et cucu. Une boisson ?

    Le type était fou. Sur son badge, on pouvait lire son prénom. Cécile débita à toute vitesse la fin de sa commande pour ne pas s'attirer d'autres commentaires. Quand le plateau fut complet, le serveur le poussa vers elle en murmurant :

    - 01 40 05 48 48.

    - Pardon ?

    - C'est le centre anti-poison.

    Il cligna de l'oeil.

    - 20,80.

    Cécile paya et s'éloigna en tremblant. Jamais elle ne pourrait parler de ce qui lui était arrivé à qui que ce soit. Le garçon s'appelait Eloi. Un de ses coéquipiers passa dans son dos et lui souffla à l'oreille :

    - La Firme est là.

    Eloi tourna légèrement la tête. Il aperçut au bout du comptoir, et surveillant son staff, l'homme en bras de chemise. L'effet fut foudroyant. Un sourire de séduction commerciale vint ensoleiller son visage étroit :

    - Bonjour ! Sur place ou à emporter ?

    Marie-Aude MURAIL, Vive la République, 2006.

    Deux sites pour en savoir plus : une carte blanche à Marie-Aude Murail, sur Ricochet, et le site de l'écrivain lui même.

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  • Truite arc-en-ciel (Y. OGAWA)

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    C'est un livre étrange. Etonnant, dérangeant. D'habitude, je n'apprécie pas la littérature asiatique. Trop alambiquée souvent, trop loin de moi, elle m'ennuie. En plus, je m'embrouille toujours dans leurs noms ! Mais ce livre-là...

    Ca a commencé par une conversation chez mon médecin. "Vous avez lu La Formule préférée du professeur ?" J'avouai que non. "C'est une jeune auteur japonaise et c'est vraiment très bien. Elle a écrit Le Musée du silence... non, lisez plutôt Parfum de glace, je suis sûr que ça va vous plaire !"

    Alors, comme je suis toujours prête à découvrir de nouveau auteurs surtout quand on pense qu'il vont me plaire, et comme les couvertures de Babel sont superbes, j'ai acheté ce roman. Et peu à peu je me suis laissée gagner par cet univers étrange, tout en finesse et en subtilités, qui mélange les époques de narrations sans prévenir et bascule parfois vers le fantastique, comme ça, toujours en douceur et en finesse.

    L'histoire ? Une jeune femme, Ryoko, décide de partir à la découverte de son compagnon, qui vient de se suicider, et dont elle découvre qu'elle ne savait rien. C'est presque un roman policier qui n'ose dire son nom puisqu'elle mène l'enquête, à travers les lieux et les gens qu'Hiroyuki a connus, fréquentés, aimés. On referme ce livre avec un drôle de sentiment, une nostalgie, une amertume légère...

    Le passage que j'ai choisi met en scène Ryoko, l'héroïne, qui séjourne chez la mère et le frère de son fiancé décédé. Famille dont elle ignorait l'existence puisqu'il lui avait toujours être orphelin... Voici :

    LA TRUITE ARC-EN-CIEL

    "Nous avions dîné tous les trois dans la salle à manger. La table était vaste, ce qui créait un espace déséquilibré entre nous. La distance était trop grande pour que l'on puisse se parler intimement à mi-voix, tandis que pour attraper la bouteille de vinaigrette il fallait se lever à moitié et tendre le bras au maximum.

    - Aujourd'hui, c'est de la truite arc-en-ciel en papillote, comme tu l'aimes. Fais attention, c'est chaud.

    Le ton qu'il prenait pour s'adresser à sa mère n'était pas le même que d'habitude. On pouvait imaginer que son amie connaîtrait certainement le bonheur s'il la traitait de cette manière.

    - Tu veux un peu plus de poivre ?

    - Non merci, ça va.

    La conversation n'était pas très animée. La plupart du temps, Akira lançait le sujet, faisait attention à ce que je ne m'ennuie pas, essayait de temps à autre par divers moyens de faire participer sa mère. Mais elle était enfermée dans son propre monde et ne montrait aucun intérêt pour moi. Elle pliait et repliait sa serviette de différentes façons, observait le bouchon de la bouteille de vin, plantait sa fourchette dans la bouche de la truite arc-en-ciel. (...)

    - Ce vin est âpre, je trouve.

    - Tu ferais mieux de n'en boire qu'un verre, sinon tu vas encore avoir mal à la tête.

    Nous continuâmes pendant un moment à manger en silence (...)

    - Jusqu'à quand cette personne va-t-elle rester à la maison ?

    Elle me désignait de sa fourchette.

    - Elle peut bien rester autant qu'elle veut, non ? Ne sois pas impolie, maman.

    - Je suis vraiment désolée de vous déranger, dis-je.

    - Mais non, grande soeur.

    - Grande soeur ? Depuis quand tu en as une ?

    - Pas longtemps, depuis que Rooky est mort.

    - Je ne le savais pas. Je suis désolée. Dis-lui que je m'excuse.

    Elle baissa les yeux sur sa truite arc-en-ciel, entreprit d'en chercher soigneusement les arêtes. Le vernis de ses ongles était bleu. D'un bleu si profond qu'on aurait dit du sang.

    - Mais non, ça ne fait rien. C'est ma faute, j'ai profité de votre gentillesse pour m'incruster. Mais dites-moi, vous avez fait un voyage à Prague, paraît-il ? C'est Akira qui me l'a dit. Ca doit être une bien jolie ville.

    Elle n'arrêtait pas de trier son poisson. La chair était complètement écrasée, ses ongles étaient luisants de beurre.

    - Tu peux le manger, va. Tu sais bien qu'il n'y a pas d'arêtes, dit Akira.

    - Le citron n'est pas coupé comme il faut.

    - Pardonnez-moi. C'est moi qui l'ai coupé. Je voulais aider un peu, m'excusai-je.

    - Il ne doit pas être en tranches, mais en quartiers.

    - C'est la même chose. Le citron c'est du citron, tu ne vas pas en faire toute une histoire.

    - Je l'ai demandé en quartiers, pourquoi est-ce qu'on ne m'écoute pas ?

    - Tu devrais lui être reconnaissante de m'avoir aidé.

    - Je n'aime pas les tranches. (...)

    Avant qu'Akira ait eu le temps de tendre le bras, sa mère avait jeté le citron sur le sol.

    - Je ne suis jamais allée à Prague.

    Elle avait repris sa fourchette qu'elle brandissait dans ma direction. Il en jaillit de la chair de truite arc-en-ciel.

    - Vous avez raison. Je n'aurais pas dû vous poser la question...

    J'enlevai le morceau qui avait atterri sur ma poitrine.

    - Qu'as-tu fait, maman ? Fais tes excuses à grande soeur.

    - Ce n'est pas la peine, ce n'est rien.

    - Qu'est-ce que c'est que cette histoire de grande soeur ? C'est une imposture, tu ne dois pas te laisser abuser.

    - Je t'en prie, maman, calme-toi.

    - Toi non plus, tu ne me crois pas, hein ? Pourquoi aurais-je dû aller à Prague ?

    - On ne parle plus de ça, c'est fini.

    - Dis à cette fille de s'en aller.

    - Ca suffit maintenant ! cria Akira en tapant sur la table. La bouteille se renversa, une chaise tomba. Le vin se répandit lentement sur la table, comme pour mieux combler le fossé qui nous séparait.

    Yôko OGAWA, Parfum de glace, 1998 (2002 pour la traduction française).

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  • Samedi soir à Holyoke (S. KING)

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    Disons-le tout net : l'extrait qui va suivre est surtout un prétexte ! Certes il parle de nourriture, mais c'est bien la seule chose qui le rattache à cette rubrique ! Prétexte, disais-je, à vous parler d'un livre que je viens de finir et qui m'a transportée. Emue, bouleversée, secouée. Coeurs perdus en Atlantide, de Stephen KING.

    Pendant longtemps, j'ai cantonné Stephen KING à la case "auteur de bouquins qui font peur", sous-entendre pas intéressant et sans valeur littéraire. Pire encore, j'ajoutais la sous-case "livre pour mecs", et c'était définitivement barré pour moi ! Et puis j'ai vu Stand by me, le film de Rob REINER avec l'inoubliable River PHOENIX (voir photo). Et j'ai appris r_phoenixque Stand by me était l'adaptation d'une nouvelle de KING intitulé "The Body", figurant l'automne dans le recueil Différentes Saisons. Tiens, me suis-je dit, il n'y aurait pas que du gore chez monsieur KING ? Et puis j'ai dévoré La Ligne verte, paru en feuilleton chez Librio. Et là encore, j'ai aimé.

    Certes il y a toujours une part de fantastique, voire de science-fiction dans ses histoires, mais surtout, Stephen KING est un formidable conteur ! Il sait règler mieux que personne une histoire qui va partir en tous sens, se ramifier à qui mieux mieux pour finalement boucler un récit palpitant qui vous laisse le coeur au bord des lèvres et à bout de souffle.

    Je crois qu'il y a peu d'écrivains qui, comme lui, sont fascinés par le passage de l'enfance à l'adolescence et le raconte si bien. Comme il le fait dire à un de ses personnages dans Coeurs perdus..., c'est la "seule excuse de la littérature, à savoir l'exploration des questions de l'innocence et de l'expérience, du bien et du mal".

    Coeurs perdu en Atlantide est un roman étourdissant. 668 pages divisées en cinq nouvelles traversant les époques, depuis 1960 jusque 1999. Des personnages qui se retrouvent d'un texte à l'autre, une omniprésence de l'Amérique des années 60, celle d'avant l'assassinat de Kennedy qui marqua la fin de l'insouciance, la fin de l'innocence, une bande-son (car on peut parler de bande-son, même pour un roman !) redoutable, un pessimisme, une noirceur, en un mot une vérité, tout est là, dans le livre ! Dois-je ajouter que je vous le conseille ? En attendant, voici :

    SAMEDI SOIR A HOLYOKE

    Les étudiants commencèrent à arriver à partir de cinq heures ; à cinq heures et quart, l'équipe de la plonge était en pleine activité et garda ce même rythme pendant une heure. Beaucoup de pensionnaires partaient dans leur famille pour le week end, mais ceux qui restaient mangeaient tous à Holyoke le samedi soir, car on y servait des saucisses aux haricots et du pain au maïs. Le dessert était du Jell-O. Au Palais des Plaines, le dessert était presque toujours de la gelée. Si le cuistot était d"humeur folâtre, on pouvait même avoir droit à du Jell-O avec de petits morceaux de fruits en suspension dedans.

    Stephen KING, Coeurs perdus en Atlantide, 1999.

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  • Déjeuner méridional chez Colette

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    L'avantage avec les livres médiocres, c'est qu'ils vous renvoient naturellement à la source. Je n'avais pas plus tôt terminé le livre de Simonetta GREGGIO que je suis retournée me plonger dans COLETTE. La canicule aidant, c'est vers La Naissance du jour que je me suis tournée. Pourquoi ? parce qu'il n'est pas de plus beau textes sur le midi de la France, sesvague plaisirs simplicissimes, le ciel, le soleil et la mer (à ce propos, allez écoutez le très beau disque de reprises de Laurent VOULZY, La Septième Vague : il ira parfaitement dans l'ambiance...).

    La Naissance du jour, donc. Madame COLETTE - ou plutôt le double littéraire de madame COLETTE - qui renonce à l'amour ("Une des grandes banalités de l'existence, l'amour, se retire de la mienne. [...] Sortis de là, nous nous apercevons que tout le reste est gai, varié, nombreux.").. mais pas aux plaisirs de la vie. Voici donc un :

    DEJEUNER MERIDIONAL CHEZ COLETTE

    On voit, sur le visage d'un homme qui suit, du regard, certains apprêts ménagers, surtout ceux d'un repas, une expression mêlée de considération religieuse, d'ennui et de frayeur. L'homme craint le balayage comme un chat, et le fourneau allumé, et l'eau savonneuse que pousse un balai-brosse sur les dalles.

    Pour fêter un saint local qui commande traditionnellement aux frairies, Ségonzac, Carco, Régis Gignoux et Thérèse Dorny devaient quitter les hauteurs d'une colline, et manger ici un déjeuner méridional, salades, rascasse farcie et beignets d'aubergines, ordinaire que je corsais de quelque oiseau rôti.

    Vial, qui habite à trois cents mètres d'ici un dé peint en rose, n'était pas heureux ce matin, car le réchaud à repasser, équipé en grill à braise, encombrait un coin de la terrasse, et mon voisin se faisait petit comme un chien de chasse le jour d'une noce.

    - Ne crois-tu pas, Vial, qu'ils aimeront ma sauce, avec les petits poulets ! Quatre petits poulets, fendus par moitié, frappés du plat de la hachette, salés, poivrés, bénits d'huile pure, administrée avec un goupillon de pebreda dont les folioles et le goût restent sur la chair grillée ? Regarde-les, s'ils ont bonne mine ?

    Vial les regardait, et moi aussi. Bonne mine... Un peu de sang rose demeurait aux jointures rompues des poussins mutilés, plumés, et on voyait la forme des ailes, la jeune écaille qui bottait les petites pattes, heureuses ce matin encore de courir, de gratter... Pourquoi ne pas faire cuire un enfant, aussi ? Ma tirade mourut et Vial ne dit mot. Je soupirais en battant ma sauce acidulée, onctueuse, et tout à l'heure pourtant l'odeur de la viande délicate, pleurant sur la braise, m'ouvrirait tout grand l'estomac... Ce n'est pas aujourd'hui, mais c'est bientôt, je pense, que je renoncerai à la chair des bêtes...

    - Serre-moi mon tablier, Vial. Merci. L'an prochain...

    - Que ferez-vous l'an prochain ?

    - Je serai végétarienne. Trempe le bout de ton doigt dans ma sauce. Hein ? Cette sauce-là sur les petits poulets tendres... N'empêche que... - pas cette année, j'ai trop faim - n'empêche que je serai végétarienne.

    - Pourquoi ?

    - Ce serait long à expliquer. Quand certain cannibalisme meurt, tous les autres déménagent d'eux-mêmes, comme les puces d'un hérisson mort. Reverse-moi de l'huile, doucement...

    COLETTE, La Naissance du jour, 1928.

    patio_exterieur_nord_plage

    La cour intérieure de la Treille muscate. Source ici.

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  • Nuit étoilée chez S. GREGGIO

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    _toilesCa avait bien commencé : les commentaires que j'avais lu sur le livre étaient plus élogieux les uns que les autres. Pleine d'impatience, je me suis ruée dessus dès que je l'ai eu à proximité. Et là, première surprise : on m'annonçait "le livre et son carnet de recettes". Je feuillette, retourne la chose, en prend un autre, puis un autre, mais non, rien : pas de carnet. Ah si ! à la fin du livre, déjà plutôt maigrichon (120 pages, il est d'ailleurs sous-titré "nouvelle"), je découvre le "Carnet de Stella" et 14 aquarelles légendées (basilic, tomate, etc...) Toujours naïve, je cherche LES recettes. Eh bien il n'y en a pas ! Les recettes, ce sont ces quatorze pages de dessins légendés et débrouillez-vous !

    Bon, me dis-je, ne sois pas si conventionnelle ! ce livre est une petite merveille, tu l'as lu partout, c'est quand même une "fable moderne sous le soleil de Provence, ode à l'amour et à la gastronomie" comme le dit le quatrième de couverture. Eh ben bof.

    En guise de nouvelle, j'ai trouvé un texte, certes court et écrit gros, mais sans grand intérêt, surtout pour qui a lu ses classiques gourmands. A côté d"une Colette, par exemple, où la sensualité et la gourmandise éclatent à chaque page, Etoiles est bien insipide. La langue y est précieuse à souhait, les clichés s'accumulent (l'huile d'olive coule à flots toutes les trois pages), c'est à la limite de l'indigeste.

    A la décharge (peut-être) de Simonetta GREGGIO,cette remarque, relevée alors que j'étais à la recherche d'éléments sur elle : "Etoiles est une toute petite chose, écrite sur le pouce, comme un très bon casse-croûte, ça n’est pas un repas. C’est presque des tapas." Modestie voire lucidité. Quoique...

    Car elle ajoute aussi : "C’est quelque chose de délicieusement inattendu, un charmant rosier qui vous grimpe dans la chambre". Je vous laisse juge...

    J'ai choisi un passage nocturne : c'est la première nuit d'amour entre Gaspard, le héros - chef sur-étoilé mais déprimé depuis qu'il a découvert l'infidélité de sa femme avec son homme d'affaires et qui a décidé de revenir à l'Othantique (comme dirait Pagnol), c'est à dire la Provence et sa simplicité (huile d'olive, basilic, tomate mûre, huile d'olive) - et Stella (oui, oui, comme étoile - jeu de mot, comme dirait feu maître Capello) qui, manque de chance, est anorexique, croyez-vous ? Non, non, rien à voir avec la finesse et la subtilité d'une Anna Gavalda, même si le propos est largement pompé sur le couple Camille et Franck d'Ensemble, c'est tout. Première nuit d'amour, disais-je, et donc grande résolution de Gaspard : rendre l'appétit à Stella. Voici donc le :

    FESTIN NOCTURNE ET ETOILE (AVEC PLEIN D'HUILE D'OLIVE !)

    Ils sortirent tous les deux dans la nuit qui respirait comme un chat endormi.

    Les odeurs du jardin-potager sauvage se mêlaient les unes aux autres. Le vert des plantes avait foncé et s'était argenté sous la lune, mais une fois les yeux habitués à cette clarté incertaine le monde n'apparaissait pas si complètement sombre. Gaspard demanda à Stella de choisir au nez les herbes qui lui plaisaient le plus.

    Elle cueillit une pleine poignée de basilic - on restaurait les héros dans l'Antiquité avec ça, lui dit-il. Il rentra s'occuper de la suite.

    Il plongea quelques grandes feuilles de basilic dans un peu d'huile bouillante, les cristallisant, puis les sécha sur du papier kraft. Il râpa un morceau de poutargue et déposa une miette sur chaque feuille - pari risqué, se dit-il, mais "quand le jeu devient dur, les durs se doivent de jouer", car ces oeufs de mulet fumés ont un goût très prononcé auquel on accroche une fois pour toutes ou jamais. Il fit pleuvoir sur chacune de ces feuilles devenues transparentes une larme d'huile d'olive et dressa le tout sur une planchette en bois.

    Pendant qu'il accomplissait ces opérations, il avait fait bouillir dans un grand faitout beaucoup d'eau dans laquelle il avait jeté des penne italiennes - les Martelli au paquet jaune, celles qu'il préférait. Il les égoutta soigneusement tout en  continuant à siffloter, mélangea soigneusement un peu de fromage frais, quelques olives noires hachées et le basilic qui restait. Il sala, poivra, remplit soigneusement l'intérieur des penne de ce mélange à l'aide d'une cuillère à café et porta les assiettes dehors.

    Assise en tailleur sous le tilleul au fond du verger, Stella l'attendait tranquillement, la jupe bien tirée sur ses genoux.

    Cette fois-ci, elle ne ferma pas les yeux. Elle se servit avec les doigts, les suçant quand l'huile d'olive commença à couler. Ils mangèrent en silence, et Gaspard se dit que ce n'était pas si difficile que ça, en fin de compte, de la faire manger : il suffisait de l'embrasser longtemps, et d'attendre que cela lui donne faim. Certes, par ailleurs ça allait être plus compliqué, il le sentait bien, mais quoi ? Il verrait bien.

    Quand Stella soupira, repue, il la prit dans ses bras, passa la porte avec son fardeau aussi lourd, aussi frémissant qu'une feuille de peuplier, et la porta dans son grand lit, blanc sous la lune.

    Il la but toute la nuit, comme il l'aurait fait d'une rose après la pluie.

    Simonetta GREGGIO, Etoiles, 2006.

    J'oubliais : après clichés et préciosité, j'aurais pu aussi ajouter romantisme bon marché.

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  • La résurrection par le potage (A. GAVALDA)

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    2842630858.08.lzzzzzzzIl y a des livres qu'on explique pas. Qui sont magiques, tout simplement. De ceux qui, lorsqu'on les ouvre, ne parviennent pas à se refermer tout seuls. Même si ce sont de gros pavés de 604 pages exactement, comme celui d'Anna GAVALDA.

    Je pourrais vous la faire érudite : "Moi, si je devais emporter un seul livre sur une île déserte, ce serait..." et là, j'annoncerai pêle-mêle quelques bons gros classiques, le genre "Incontournables de bibliothèque". Le problème, c'est que ce ne sont pas du tout ceux-là que j'emmènerai...

    Moi, si je devais me retrouver sur une île déserte avec quelques bouquins (parce qu'en choisir un seul, c'est tout bonnement impossible), il y aurait plus de chances de me voir avec des romans policiers, quelques albums pour enfants, et puis, et puis Ensemble, c'est tout, d'Anna GAVALDA.

    Pourquoi celui-là ? parce c'est une merveille ! Du bonheur à l'état pur. C'est un livre que je ne peux pas reprendre en main sans l'ouvrir et me dire : "je lis juste ce passage-là" pour finalement courir - en survol - jusqu'à la fin.

    Il y a tout ce que j'attends de la littérature là-dedans : il me fait sourire, rire, pleurer, me dire "mais oui, c'est exactement ça", me souvenir, bref, du pur bonheur !

    Irracontable (je ne vais quand même pas vous résumer ça à "quatre paumés qui vont unir leurs solitudes pour se sentir moins seuls"), musical, insidieux, il s'infiltre en vous l'air de rien ("La, la, la, mine de rien /La voilà qui revient /La chansonnette") et vous laisse pantois, sur le carreau. C'est une leçon de vie, d'amour, d'humour, de tendresse, d'ouverture à l'autre, aux autres, et... c'est magique !

    J'ai choisi de vous proposer aujourd'hui un extrait qui se situe plutôt au début du livre. Camille et Franck ne connaissent pas encore vraiment, mais il lui a laissé à manger. C'est ainsi que peu à peu, elle va revenir à la vie... Voici donc :

    LA RESURRECTION PAR LE POTAGE

    L'odeur, le fumet plutôt, de ce bouillon, l'empêcha de gamberger plus longtemps. Mmm, c'était merveilleux et elle eut presque envie de mettre sa serviette sur la tête pour s'en faire une inhalation. Mais qu'est-ce qu'il y avait là-dedans ? La couleur était particulière. Chaude, grasse, mordorée comme du jaune de cadmium... Avec les perles translucides et les pointes émeraude de l'herbe ciselée, c'était un vrai bonheur à regarder... Elle resta ainsi plusieurs secondes, déférente et la cuillère en suspens, puis but une première gorgée tout doucement parce que c'était très chaud.

    L'enfance en moins, elle se trouva dans le même état que Marcel Proust : "attentive à ce qui se passait d'extraordinaire en elle" et termina son assiette religieusement, en fermant les yeux entre chaque cuillère.

    Peut-être était-ce simplement parce qu'elle mourait de faim sans le savoir, ou peut-être était-ce parce qu'elle se forçait à ingurgiter les soupes en carton de Philibert depuis trois jours en grimaçant, ou peut-être encore était-ce parce qu'elle avait moins fumé mais en tout cas, une chose était sûre : jamais de sa vie, elle n'avait pris autant de plaisir à manger seule. Elle se releva pour aller voir s'il restait un fond dans la casserole. Non hélas... Elle porta son assiette à sa bouche pour ne pas en perdre une goutte, fit claquer sa langue, lava son couvert et attrapa le paquet de pâtes entamé. Elle écrivit "Top !" en alignant quelques perles sur le mot de Franck et se remit au lit en passant la main sur son petit ventre bien tendu.

    Merci petit Jésus.

    Anna GAVALDA, Ensemble, c'est tout, 2004.

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  • L'heure de la pastèque (F. Mayes)

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    soleil_toscaneEn devenant blogueuse, j'ai découvert un autre monde. Un monde où se croisent et s'entremêlent toutes sortes de gens. Partie d'un blog culinaire, j'ai découvert par le biais de mes visiteurs les blogs littéraires. Et c'est ainsi qu'Agapanthe l'autre jour m'affirmait dans un de ses commentaires, concernant mon extrait de Donna LEON, "As-tu lu Belle Italia de Frances Mayes, cela n'a rien d'un policier et oh surprise cela se passe en Italie. Je suis sûre que tu vas saliver pendant tout le livre."

    Pouvais-je résister à une telle invitation ? je me suis ruée en librairie pour y acheter les deux livres de Frances MAYES : Sous le Soleil de Toscane et Bella Italia (il m'arrive d'être disciplinée et de lire les choses dans l'ordre chronologique...). Agapanthe n'avait pas menti : je me suis régalée avec Sous le Soleil de Toscane, sous-titré "une maison en Italie". A la manière d' Un Eté en Provence de Peter MAYLE, mais avec plus de subtilité, de diversité et, oserai-je, de "littérarité" (!). J'aurais pu recopier des passages entiers de repas, de recettes (il y en a plein !), de descriptions savoureuses; j'ai choisi de m'arrêter sur un fruit ô combien apprécié en cette saison chaude : la pastèque. Voici donc :

    L'HEURE DE LA PASTEQUE

    L'heure de la pastèque - mon moment favori de l'après-midi. On peut défendre que rien au monde n'est aussi goûteux qu'une pastèque, et je dois reconnaître que celles de Toscane ont une saveur comparable aux Sugar babies que nous cueillions tout chauds, lorsque j'étais enfant, dans les champs de la Géorgie du Sud. Je n'ai jamais su les choisir au bruit. Mûres ou pas mûres, les pastèques ne sonnent pour moi ni creux ni plein, le bruit est simplement le même à mes oreilles. Toutes celles que je coupe, cependant, me paraissent un sommet de douceur croquante, d'audace sucrée. Lorsque nous en dégustons une avec les ouvriers, je remarque qu'ils mangent même la pellicule blanche. Quand ils finissent, leurs tranches ne sont plus qu'une feuille de peau molle. Assise sur la murette, le soleil dans les yeux, avec mon quartier de pastèque, j'ai sept ans de nouveau, plus rien n'a d'importance que la force avec laquelle je presse les graines entre mes doigts pour les lancer devant moi, et les dessins que je trace à la cuiller dans la chair juteuse.

    Frances MAYES, Sous le Soleil de Toscane, 1996.

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  • Dîner chez les Brunetti : le risotto de Paola

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    2020593440.08.lzzzzzzzGuido Brunetti est un véritable Vénitien. Historique. Policier de surcroît. Amoureux de sa ville et des bonnes (et belles) choses en général. Je l'avoue, j'adore le héros créé par Donna LEON, qui n'a rien d'une Vénitienne, ni d'une policière, puisqu'elle est américaine et écrivain. Et pourtant...

    Ses romans policiers foisonnent de bons petits plats, mitonnés par Paola, madame Brunetti, et qui exaltent le bon vivre et ses plaisirs. Voici pour aujourd'hui un extrait du dernier roman, paru en poche, de Donna LEON :

    LE RISOTTO DE PAOLA

    "Et maintenant, va dans la cuisine et ouvre une bouteille. J'arrive dès que j'ai terminé la correction de cette copie."

    Regrettant que les enfants ne voient pas, pour l'imiter, la célérité avec laquelle il obéissait aux ordres de leur mère, Brunetti passa dans la cuisine et ouvrit le réfrigérateur. Il en sortit une bouteille de Chardonnay qu'il posa sur la comptoir, ouvrit le tiroir pour y prendre le tire-bouchon puis, changeant d'avis, remit le Chardonnay dans le frigo pour y prendre une bouteille de Prosecco à la place. "Tout travail mérite salaire", marmonna-t-il en faisant sauter le bouchon. Emportant la bouteille et un verre, il battit en retraite dans le séjour, espérant avoir le temps de finir de lire l'édition du jour du Gazzettino.

    (...) Pour être dans l'esprit du changement de saison, Paola avait préparé un risotto di zucca dans lequel, à la dernière minute, elle avait râpé un peu de gingembre, dont l'âpreté était adoucie par la généreuse portion de beurre qui l'avait précédé et le parmesan dont elle avait ensuite saupoudré sa préparation. Cette polyphonie gustative chassa tout souci pour la musique de Raffi dans l'esprit de Guido et le poulet grillé à la sauge et au vin blanc qui suivit remplaça même cette musique qui lui parut le chant céleste des anges.

    Donna LEON, Une Question d'honneur, 2005.

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