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Littérature gourmande - Page 12

  • "Bâfrons" - Pierre DESPROGES

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    chroniques_02_med18 Avril 1988 : "Pierre DESPROGES est mort d'un cancer. Etonnant, non ?" Je me rappelle très bien cette annonce et le sentiment doux-amer qui m'avait envahi. Tristesse à l'annonce de son départ et quasi-culpabilité de rire à cette annonce, reconnaissable entre toutes.

    Entre deux pots de peinture, coups de torchons et autres activités qui vont de pair avec l'emménagement, je suis tombée sur cet extrait des Chroniques de la haine ordinaire. Extrait gastronomique et tout desprogien. Comment résister face à celui qui énonça : "Pour se nourrir, les Japonais mangent du riz sans blanquette. J'en ris encore" (Les Etrangers sont nuls, 1992). Voici donc une :

    "PAUVRE ANECDOTE..."

    C'était deux ou trois hivers plus tôt. Ayant laissé mes familles ordinaires à leurs ébats neigeux, je rentrais seul à Paris, par un soir gris semblable. Le frigo vide béait sur rien. Le placard aux victuailles exhibait un bocal de graisse d'oie, deux boîtes de Ronron et une de corned-beef. J'avais oublié la clé de la cave dans le sac à main de ma femme, ce qui m'interdisait l'accès au congélateur et - ô rage, ô désespoir, ô Contrex ennemie - à mes vins chéris.

    Un voisin pauvre mais compatissant me fit le prêt d'une demi-baguette de pain mou et d'un litron sobrement capsulé dont l'étiquette, en gothiques lamentables, chantait avec outrecuidance les vertus du gros rouge ci-inclus. Etait-ce bien Gévéor, ou plutôt Kiravi, voire Préfontaines ? Je ne sais plus, mais qu'importe, puisqu'il paraît qu'ils pompent tous les trois à la même citerne, chez Total ou Esso. A moins que ce ne fût un vin des Rochers de chez Soupline, le velours de l'estomac, ou "le taffetas du duodénum", selon Francis Blanche. Bref, c'était un de ces bons gros pinards bien de chez nous dont l'acidité est telle qu'elle neutralise le méthanol et les effluves de Tchernobyl.

    Or donc, la rage au coeur et la faim au ventre, je me retrouvai seul à la minuit dans ma cuisine avec ce pain flasque, le litron violacé et la boîte de corned-beef que je venais de gagner à pile ou face avec le chat, le sort souvent ingrat m'ôtant le Ronron de la bouche au bénéfice de ce connard griffu.

    Avec des grâces de soudard pithécanthropique, je décapsulai la bouteille d'un coup de dent tellement viril qu'on aurait dit Rock Hudson sans le sida dégoupillant sa grenade offensive dans "Les marines attaquent à l'aube". Puis j'entrepris d'étaler largement l'inqualifiable pâté rosâtre sur la mie leucémique de l'ersatz farineux du voisin. Ainsi nanti, les pieds sur la table et la chaise en arrière, je me mis à glouglouter et bâfrer bruyamment, l'oeil vide au plafond comme un broutard abruti s'écoutant ruminer.

    Or, à mon grand étonnement, j'y pris quelque plaisir, et même pire, j'en jouis pleinement jusqu'à atteindre la torpeur béate des fins de soupers grandioses, et m'endormis en toute sérénité.

    Cette pauvre anecdote, dont la fadeur n'a d'égale que celle du sandwich, tendrait à prouver qu'on est pas faits pour le raffinement, en tout cas pas tous les jours, et que le cochon qui somnole en nous, tandis que nous bouche-en-cul-de-poulons des mets exquis et des vins nobles en nos tavernes choisies, ne demande qu'à se réveiller pour engloutir dégueulassement des rations militaires qu'un Éthiopien affamé repousserait du pied.

    Chroniques de la haine ordinaire, 1991.

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  • Le saucisson, et autres plaisirs... de JD. Bauby

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    baubyL'avantage d'un blog, c'est qu'il permet de rencontrer via la Toile plein de gens. C'est ainsi que j'ai été contactée par un professeur de Lettres installé en Nouvelle-Calédonie qui recherchait un texte de George Sand sur la nourriture et qui me demandait de lui communiquer. En remerciement, elle m'envoya très gentiment un texte que j'avais lu lors de la sortie du livre, en 1997, mais que j'avais oublié depuis. Un texte collant parfaitement avec mon sujet : "Littérature gourmande".

    Il s'agit d'un extrait du Scaphandre et du Papillon, de Jean-Dominique BAUBY, cet ancien rédacteur en chef du magazine ELLE, victime du Locked In Syndrom, attaque cérébrale qui le paralysa entièrement. Seule sa paupière gauche conserva sa mobilité et lui permit, ses capacités intellectuelles restées intactes, d'écrire ce livre, paru peu de temps avant sa mort.

    Les lignes suivantes racontent les repas imaginaires, souvenirs d'autrefois, véritables précis de gastronomie gourmande. Voici donc (et merci encore à Isabelle) :

    LE SAUCISSON

    Chaque jour après la séance de verticalisation, un brancardier me ramène de la salle de kiné et me gare à côté de mon lit en attendant que les aides-soignants viennent me recoucher. Et chaque jour, comme il est midi, le même brancardier me lance un « bon appétit » à la jovialité calculée, manière de prendre congé jusqu’au lendemain. Bien sûr, cela revient à souhaiter «  Joyeux Noël » le 15 août ou «  Bonne nuit » en plein jour ! Depuis huit mois, j’ai avalé en tout et pour tout quelques gouttes d’eau citronnée et une demi-cuillerée de yaourt qui s’est bruyamment égarée dans les voies respiratoires. L’essai alimentaire, comme on a baptisé ce festin avec emphase, ne s’est pas révélé probant. Qu’on se rassure, je ne suis pas pour autant mort de faim. Par le biais d’une sonde reliée à l’estomac, deux ou trois flacons d’une substance brunâtre m’assurent mon lot quotidien de calories. Pour le plaisir, j’ai recours à la mémoire vive des goûts et des odeurs, un inépuisable réservoir de sensations. Il y avait l’art d’accommoder les restes. Je cultive celui de mitonner les souvenirs. On peut se mettre à table à n’importe quelle heure, sans façon. Si c’est au restaurant, pas besoin de réservation. Si je fais la cuisine, c’est toujours réussi. Le bourguignon est onctueux, le bœuf en gelée translucide, et la tarte à l’abricot a la pointe d’acidité nécessaire. Selon mon humeur je m’offre une douzaine d’escargots, une choucroute garnie et une bouteille de  Gewurtztraminer  «  Cuvée vendanges tardives » à la teinte dorée, ou je déguste un simple œuf à la coque accompagné de mouillettes au beurre salé. Quel régal ! Le jaune d’œuf m’envahit le palais et la gorge en de longues coulées tièdes. Et il n’y a jamais de problèmes de digestion. Evidemment, j’utilise les meilleurs produits : les légumes les plus frais, des poissons qui sortent de l’onde, les viandes les mieux persillées. Tout doit être préparé dans les règles. Pour plus de sûreté, un ami m’a envoyé la recette de la vraie andouillette de Troyes, avec trois viandes différentes entortillées en lanières. De même, je respecte scrupuleusement le rythme des saisons. Pour l’instant je me rafraîchis les papilles à coups de melon et de fruits rouges. Les huîtres et le gibier ce sera pour l’automne si j’en conserve l’envie car je deviens raisonnable, pour ainsi dire ascétique. Au début de mon long jeûne, le manque me poussait à visiter sans cesse mon garde-manger imaginaire. J’étais boulimique. Aujourd’hui, je pourrais presque me contenter du saucisson artisanal enserré dans son filet qui pend toujours dans un coin de ma tête. Une rosette de Lyon à la forme irrégulière, très sèche et hachée gros. Chaque tranche fond un peu sur la langue avant qu’on ne la mâche pour en exprimer toute la saveur. Ce délice est aussi un objet sacré, un fétiche dont l’histoire remonte à près de quarante ans. J’avais encore l’âge des bonbons mais je leur préférais déjà la charcuterie, et l’infirmière de mon grand-père maternel avait remarqué qu’à chacune de mes visites dans le sinistre appartement du boulevard Raspail je lui réclamais du saucisson avec un charmant zézaiement. Habile à flatter la gourmandise des enfants et des vieillards, cette industrieuse gouvernante a fini par faire coup double en m’offrant un saucisson et en épousant mon grand-père juste avant sa mort. La joie de recevoir un tel cadeau fut proportionnelle à l’agacement que ce mariage-surprise causa dans la famille. Du grand-père je n’ai gardé qu’une image assez floue, une silhouette allongée dans la pénombre avec le visage sévère du Victor Hugo des billets de cinq cents anciens francs en usage à cette époque. Je revois beaucoup mieux le saucisson incongru au milieu de mes Dinky-toys et de mes livres de la bibliothèque verte.

    J’ai bien peur de ne jamais en manger de meilleur.

    Jean-Dominique BAUBY, Le Scaphandre et le Papillon, 1997.

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  • Le repas des Scorta

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    scortaJ'ai lu ce dimanche un roman somptueux, splendide, magnifique : Le Soleil des Scorta. Pas très à jour, allez-vous dire... D'accord, d'accord, je ne me suis pas ruée dessus à sa sortie. Trop de louanges, de compliments, j'avais peur d'être déçue.

    Sauf que dimanche matin, quand je l'ai ouvert enfin, j'ai été totalement aspirée par ce roman. Une histoire comme une tragédie antique, avec la force du destin en arrière-fond, et le goût, et l'odeur, et la saveur de l'Italie.

    L'écriture de Laurent Gaudé est admirable, d'une justesse, d'une précision, d'une sensualité fabuleuses, un style, en somme. Je vous propose aujourd'hui de vous attarder sur le repas que Raffaele va offrir à ses frères, sa soeur, et leurs enfants respectifs. Voici donc :

    LE BANQUET AU TRABUCCO

    Ils étaient une quinzaine à table et ils se regardèrent un temps, surpris de constater à quel point le clan avait grandi. Raffaele rayonnait de bonheur et de gourmandise. Il avait tant rêvé de cet instant. Tous ceux qu'il aimait étaient là, chez lui, sur son trabucco. Il s'agitait d'un coin à l'autre, du four à la cuisine, des filets de pêche à la table, sans relâche, pour que chacun soit servi et ne manque de rien.

    Ce jour resta gravé dans la mémoire des Scorta. Car pour tous, adultes comme enfants, ce fut la première fois qu'ils mangèrent ainsi. L'oncle Faelucc' avait fait les choses en grand. Comme antipasti, Raffaele et Guiseppina apportèrent sur la table une dizaine de mets. Il y avait des moules grosses comme le pouce, farcies avec un mélange à base d'oeufs, de mie de pain et de fromage. Des anchois marinés dont la chair était ferme et fondait sous la langue. Des pointes de poulpes. Une salade de tomates et de chicorée. Quelques fines tranches d'aubergines grillées. Des anchois frits. On se passait les plats d'un bout à l'autre de la table. Chacun piochait avec le bonheur de n'avoir pas à choisir et de pouvoir manger de tout.

    Lorsque les assiettes furent vides, Raffaele apporta sur la table deux énormes saladiers fumants. Dans l'un, les pâtes traditionnelles de la région : les troccoli à l'encre de seiche. Dans l'autre, un risotto aux fruits de mer. Les plats furent accueillis avec un hourra général qui fit rougir la cuisinière. C'est le moment où l'appétit est ouvert et où l'on croit pouvoir manger pendant des jours. Raffaele posa également cinq bouteilles de vin de pays. Un vin rouge, rugueux, et sombre comme le sang du Christ. La chaleur était maintenant à son zénith. Les convives étaient protégés du soleil par une natte de paille, mais on sentait, à l'air brûlant, que les lézards eux-même devaient suer.

    Les conversations naissaient dans le brouhaha des couverts - interrompues par la question d'un enfant ou par un verre de vin qui se renversait. On parlait de tout et de rien. Giuseppina racontait comment elle avait fait les pâtes et le risotto. Comme si c'était encore un plaisir plus grand de parler de nourriture lorsqu'on mange. On discutait. On riait. Chacun veillait sur son voisin, vérifiant que son assiette ne se vide jamais.

    Lorsque les grands plats furent vides, tous étaient rassasiés. Ils sentaient leur ventre plein. Ils étaient bien. Mais Raffaele n'avait pas dit son dernier mot. Il apporta en table cinq énormes plats remplis de toute sorte de poissons pêchés le matin même. Des bars, des dorades. Un plein saladier de calamars frits. De grosses crevettes roses grillées au feu de bois. Quelques langoustines même. Les femmes, à la vue des plats, jurèrent qu'elles n'y toucheraient pas. Que c'était trop. Qu'elles allaient mourir. Mais il fallait faire honneur à Raffaele et Giuseppina. Et pas seulement à eux. A la vie également qui leur offrait ce banquet qu'ils n'oublieraient jamais. On mange dans le Sud avec une sorte de frénésie, d'avidité goinfre. Tant qu'on peut. Comme si le pire était à venir. Comme si c'était la dernière fois qu'on mangeait. Il faut manger tant que la nourriture est là. C'est une sorte d'instinct panique. Et tant pis si on s'en rend malade. Il faut manger avec joie et exagération.

    Les plats de poisson tournèrent et on les dégusta avec passion. On ne mangeait plus pour le ventre mais pour le palais. Mais malgré toute l'envie qu'on en avait, on ne parvint pas à venir à bout des calamars frits. Et cela plongea Raffaele dans un sentiment d'aise vertigineux. Il faut qu'il reste des mets en table, sinon, c'est que les invités n'en ont pas eu assez. A la fin de repas, Raffaele se tourna vers son frère Giuseppe et lui demanda en lui tapotant le ventre : "Pancia piena ?"  Et tout le monde rit, en déboutonnant sa ceinture ou en sortant son éventail. La chaleur avait baissé mais les corps repus commençaient à suer de toute cette nourriture ingurgitée, de toute cette joyeuse mastication. Alors Raffaele apporta en table des cafés pour les hommes et trois bouteilles de digestifs : une de grappa, une de limoncello et une d'alcool de laurier.

    Laurent GAUDE, Le Soleil des Scorta, 2004.

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  • Grasse matinée chez Jacques Prévert

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    pr_vertC'est drôle, Jacques Prévert est le premier auteur qui m'a fait faire coïncider littérature et réalité. Je me rappelle parfaitement cette annonce au journal télévisé du soir, en 1977, accompagné de cette photo noir en blanc : "Jacques Prévert est mort."

    Mais pour moi, Jacques Prévert ne pouvait pas être mort ! Jacques Prévert était un poète ! De ceux que j'apprenais à l'école avec bonheur... "A l'enterrement d'une feuille morte, deux escargots s'en vont..." "Peindre d'abord une cage..."

    C'est ainsi que j'ai découvert que nous seulement les poètes étaient des êtres humains, mais qu'en plus, ils mourraient.

    Heureusement que leurs vers restent... Ce n'est pas mon poème préféré de Prévert que je vous propose aujourd'hui, mais le plus en rapport avec la nourriture... Voici :

    LA GRASSE MATINEE

    Il est terrible
    Le petit bruit de l’œuf dur cassé sur un comptoir d'étain
    Il est terrible ce bruit
    Quand il remue dans la mémoire de l'homme qui a faim
    Elle est terrible aussi dans la tête de l'homme
    La tête de l'homme qui a faim
    Quand il se regarde à six heures du matin
    Dans la glace du grand magasin
    Une tête couleur de poussière
    Ce n'est pas sa tête pourtant qu'il regarde
    Dans la vitrine de chez Potin
    Il s'en fout de sa tête l'homme
    Il n'y pense pas
    Il songe
    Il imagine une autre tête
    Une tête de veau par exemple
    Avec une sauce de vinaigre
    Ou une tête de n'importe quoi qui se mange
    Et il remue doucement la mâchoire
    Doucement
    Et il grince des dents doucement
    Car le monde se paye sa tête
    Et il ne peut rien contre ce monde
    Et il compte sur ses doigts un deux trois
    Un deux trois
    Cela fait trois jours qu'il n'a pas mangé
    Et il a beau se répéter depuis trois jours
    Ca ne peut pas durer
    Ca dure
    Trois jours
    Trois nuits
    Sans manger
    Et derrière ces vitres
    Ces pâtés ces bouteilles ces conserves
    Poissons morts protégés par les boîtes
    Boîtes protégées par les vitres
    Vitres protégées par les flics
    Flics protégés par la crainte
    Que de barricades pour six malheureuses sardines..
    Un peu plus loin le bistrot
    Café-crème et croissants chauds
    L'homme titube
    Et dans l'intérieur de sa tête
    Un brouillard de mots
    Un brouillard de mots
    Sardines à manger
    Oeuf dur café-crème
    Café arrosé rhum
    Café-crème
    Café-crème
    Café-crime arrosé sang !...
    Un homme très estimé dans son quartier
    a été égorgé en plein jour
    L'assassin le vagabond lui a volé
    Deux francs
    Soit un café arrosé
    Zéro franc soixante-dix
    Deux tartines beurrées
    Et vingt-cinq centimes pour le pourboire du garçon.

    Jacques PREVERT, Paroles.

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  • Magie d'Harry Potter - L'art de desservir à Poudlard

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    En fait, c'est un piège. Lorsque j'ai décidé, après avoir fini le tome 6, de relire tout Harry Potter, j'avais en tête plein de festins plus magiques les uns que les autres !

    Images subliminales ! Il n'y en a pas tant que ça... Je retiens tout de même cet extrait traitant de :

    L'ART DE DESSERVIR A POUDLARD

    Quand tout le monde se fut bien rempli l’estomac, ce qui restait dans les plats disparut peu à peu et la vaisselle redevint étincelante de propreté. Ce fut alors le moment du dessert : crèmes glacées à tous les parfums possibles, tartes aux pommes, éclairs au chocolat, beignets, babas, fraises, gâteau de riz.

    Harry se servit. Tandis qu’il prenait un morceau de tarte à la mélasse, les autres se mirent à parler de leur famille.

    J. K. ROWLING, Harry Potter à l'Ecole des Sorciers, 1997.

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  • Faire la cuisine, dit-elle...

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    Je suis malade. Depuis mon retour de la montagne, je traîne un rhume. Enfin, ce que je croyais être un rhume... jusqu'à lundi. Là, je suis partie travailler avec les jambes flageolantes, les yeux mi-clos et une alternance frissons-bouffées de chaleur (la ménopause à 36 ans ?).

    A dix heures, je suis rentrée, j'ai appelé mon médecin - débordé, il rentrait de vacances aussi... - qui n'a su que me dire : "Restez au chaud et attendez. Soit c'est une grippe et il n'y a rien à faire, soit c'est autre chose, et on ne sait pas. Attendons." Mon médecin est un philosophe.

    Les jambes en coton et le nez en chou-fleur, je me suis couchée. Dix minutes après, ça allait mieux, je me suis levée... pour me recoucher cinq minutes plus tard !

    Ce qui m'a permis de lire. Ce blog présente l'avantage de me stimuler intellectuellement. Ayant décidé d'ouvrir une rubrique "Littérature gourmande", je fouine, je farfouille, je suis toujours à la recherche de la pépite littéraire, du texte qui parlera cuisine, manger, gourmandise...

    la_seicheDans ce esprit, j'ai acheté un roman dont j'avais entendu parler il y a un certain nombre d'années, mais que je n'avais jamais lu : La Seiche, de Maryline DESBIOLLES. Une femme, seule dans sa cuisine, suit phrase par phrase une recette pour préparer des seiches farcies. Chaque geste fait ressurgir des images, des souvenirs...

    Franchement, le livre ne m'a pas captivé. Court, bien écrit, certes, mais porteur de tant de "à la manière de" à la limite de la préciosité, il était plus longuet qu'autre chose. J'en ai néanmoins retenu deux passages, dont celui-ci :

    FAIRE LA CUISINE

    Qui n'a pas suçoté quelque chose en faisant la cuisine me jette la première pierre. Faire la cuisine m'exalte, m'irrite, m'apaise et me réconcilie. M'ennuie, m'enchante. Me dégoûte. Ne laisse pas de m'étonner. Tant de couleurs, d'odeurs, de consistances à entremêler infiniment. Tant de goûts à enchâsser, à extraire, tant de goûts à vanter, à plier à notre volonté, à convaincre de se dilater et de nous oindre la bouche entière. Tant de règles, tant d'habitudes, tant de surprises. La cuisine me désespère, parfois je n'y comprends rien. Qu'ai-je à voir avec elle ? Est-ce une toquade ? Qui ai-je envie ainsi de régaler ? Qu'est-ce que je veux amadouer ? Parfois il me semble que la cuisine me délivre un peu de la violence. Et je me cabre. Car je tiens à ma violence que je déplore comme à la prunelle de mes yeux. Je n'aime pas les gens qui chipotent, j'aime au contraire qu'on mange avec appétit, solidement. Mais en même temps je crois bien que la cuisine me délivre de la voracité. La cuisine me police et je déteste la cuisine parce qu'elle me police. La cuisine et son corollaire, la civilité. La figure du plus revêche se fend d'un sourire comme ce que vous avez mijoté pour lui est à son goût et vous vous entendez dire à qui vous a déplu depuis le début de la soirée : "Servez-vous à nouveau, je vous en prie, vous me feriez plaisir." Jamais vous ne cuisineriez pour vous tout seul. En imaginant un plat, vous pensez aussitôt à ceux que vous inviterez à le partager. N'est-il pas étrange que vous qui prétendez tenir par-dessus tout à votre solitude, vous vous retrouviez des heures durant devant vos fourneaux et, plus exactement, entièrement vouée à ceux qui vous mangeront bientôt ? Sans doute avec votre cuisine voulez-vous les appâter ceux-là qui vous mangeront bientôt, à moins que ce ne soit vous-même que vous ne finissiez pas d'apprêter et de travestir afin de vous rendre présentable lorsque vous leur parlerez. Votre visage cru, ils ne le verraient pas, et vos paroles crues, ils ne les entendraient pas. Votre visage et vos paroles crus seraient trop effrayants et trop magnifiquement perdus pour que quiconque les voie ni ne les entende jamais.

    Maryline DESBIOLLES, La Seiche, 1998.

    seiche

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  • Mode et anorexie - Le diable s'habille en Prada

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    pradaJe sais que certains risquent de s'étrangler en découvrant dans ma catégorie "Littérature gourmande" un extrait du Diable s'habille en Prada, mais j'assume.

    Une amie m'a récemment conseillé le roman de Lauren Weisberger. "Franchement, il faut absolument que tu le lises, c'est à mourir de rire !"

    Moi, ça ne m'a pas fait mourir de rire, au contraire... D'abord j'ai été atterrée par l'univers présenté (celui des magazines de mode américains - mais j'imagine bien qu'il ne doit pas être très différent de celui des français...), ensuite absolument écoeurée par la débauche d'argent et de futilité déballée sur cinq cents pages (je ne suis pas naïve, je sais bien que ça existe, mais quand même...) et, somme toute, bien peu amusée par cet esprit si typiquement branché new yorkais.

    (Attention, qu'on ne se méprenne pas ! je suis loin d'être une bonne soeur et Vente-privée est ma plus fidèle amie, mais quand même...).

    Un passage a particulièrement retenu mon attention : Andrea, la jeune stagiaire, un mètre soixante dix-sept pour cinquante trois kilos, se rend à la cafeteria d'Elias-Clark, le groupe de presse auquel appartient RUNAWAY, le magazine pour lequel elle travaille. Voici :

    LE DEJEUNER DANS UN MAGAZINE DE MODE

    J'ai fendu le groupe de commères et j'ai senti qu'elles se retournaient sur mon passage pour voir si j'étais une figure connue. Négatif. J'ai traversé la cafétéria d'un pas décidé, ignorant les présentoirs alléchants d'agneau et de veau marsala ; dans un élan de volonté, je suis passée sans m'arrêter devant les pizzas du jour aux tomates séchées et au chèvre. Il était bien moins aisé de contourner la pièce maîtresse du restaurant, le salad bar (également connu sous le sobriquet de "Potager"), un présentoir aussi long qu'une piste d'atterrissage et accesssible par quatre endroits différents, mais les hordes compactes m'ont laissée passer quand je les ai eu rassurées à voix haute que je n'allais pas leur faucher sous le nez les derniers cubes de tofu. Tout au fond, esseulé derrière le comptoir des panini qui resssemblait à un  présentoir de maquillage, se trouvait le bar à soupes. Comme toujours, il était déserté, car le chef préposé aux soupes refusait catégoriquement de proposer une seule soupe à 0% de matière grasse, ou allégée, pauvre en sel ou en glucides. Résultat : c'était le seul stand de la salle à n'avoir aucune queue, et chaque jour, je fonçais directement sur lui. Comme apparemment j'étais l'unique personne de la société à manger de la soupe (et je n'étais là que depuis une semaine), les décideurs du groupe avaient raccourci le menu à une soupe quotidienne. Je rêvais d'une soupe de tomates au cheddar. A la place, il m'a tendu un bol géant de bouillon aux palourdes, une recette typique de la Nouvelle-Angleterre, en me précisant avec fierté qu'il l'avait préparée avec de la crème épaisse. Trois filles qui s'affairaient au Potager se sont retournées pour me dévisager. Le seul obstacle qu'il me restait à surmonter à présent était de me faufiler dans l'attroupement qui encerclait le comptoir où un chef invité, vêtu de blanc de pied en cap, préparait des plateaux de sushis devant une cour de fans en pâmoison. [...]

    La petite caissière a regardé ma soupe, puis mes hanches, avant de se décider à encaisser. A moins que je ne l'aie rêvé ? Non, franchement, cette fille avait eu la même espression que si elle avait aperçu une personne de deux cent cinquante kilos attablée devant huit Big Macs : vous savez, un discret haussement de sourcils, comme pour demander "Avez-vous vraiment besoin de ça ?" Mais j'ai muselé ma paranoïa en me souvenant que cette nana était caissière de cafétéria, et non une conseillère Weight Watchers. Ni une rédactrice de mode.

    - C'est rare, par les temps qui courent, les gens qui mangent de la soupe, a-t-elle remarqué en pianotant sur son écran.

    - J'imagine qu'il n'y a guère d'amateurs de bouillon de palourdes, ai-je marmonné en glissant ma carte dans le lecteur et priant pour que ses mains aillent plus vite.

    Ses doigts se sont immobilisés, et elle m'a fixée, les yeux étrécis.

    - A mon avis, c'est plutôt parce que le chef s'obstine à cuisiner des trucs qui font grossir. Vous savez combien il y a de calories là-dedans ? Vous avez une idée du poids qu'on risque de prendre en mangeant ça ? On pourrait grossir de cinq kilos rien qu'en la regardant - et vous n'êtes pas de celles qui peuvent se permettre de prendre cinq kilos, semblait-elle sous-entendre.

    Lauren WEISBERGER, Le Diable s'habille en Prada, 2003.

    Juste pour info : l'obésité aux USA ets de 33% des hommes, 36% des femmes, 12% des adolescents et 14% des enfants (chiffres à consulter ici). A trop diaboliser...

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  • Repas dans les bois chez George Sand

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    Disons-le d'emblée, George Sand n'a jamais été ma tasse de thé. Dans la série "Femmes de lettres émancipées", j'ai toujours préféré Colette à Georges et Claudine à la niaiseuse Petite Fadette.

    Cela dit, farfouillant hier parmi les livres de ma belle-mère, j'ai découvert une anthologie de textes de Sand en Librio, intitulée Scènes gourmandes, repas et recettes du Berry. Bien évidemment attirée par l'adjectif, je m'y suis plongée et j'en ai retenu quelques textes, dont cet extrait des Maîtres sonneurs :

    REPAS DANS LES BOIS CHEZ LES MAÎTRES SONNEURSma_tres_sonneurs

    Cependant, comptant sur l'arrivée de la mère à Joseph, ou sur celle du père Brulet, Thérence avait souhaité leur donner leurs aises, et, dès la veille, s'était approvisionnée à Mesples. Elle venait d'allumer le feu sur la clairière et avait convié ses voisines à l'aider. C'étaient deux femmes de bûcheux, une vieille et une laide. Il n'y en avait pas plus dans la forêt, ces gens n'ayant ni la coutume ni le moyen de se faire suivre aux bois, de leurs familles.

    Les loges voisines, au nombre de six, renfermaient une douzaine d'hommes, qui commençaient à se rassembler sur un tas de fagots pour souper en compagnie les uns des autres, de leur pauvre morceau de lard et de leur pain de seigle ; mais le grand bûcheux, allant à eux, devant que de rentrer chez lui poser ses outils et son tablier, leur dit avec son air de brave homme :

    - Mes frères, j'ai aujourd'hui compagnie d'étrangers que je ne veux point faire pâtir de nos coutumes ; mais il ne sera pas dit qu'on mangera le rôti et boira le vin de Sancerre à la loge du grand bûcheux sans que tous ses amis y aient part. Venez, je veux vous mettre en bonne connaissance avec mes hôtes, et ceux de vous qui me refuseront me feront de la peine.

    [...] On apporta de la viande grillée, des champignons jaunes très beaux, dont je ne pus me décider à goûter, encore que je visse tout ce beau monde en manger sans crainte ; des oeufs fricassés avec diverses sortes d'herbes fortes, des galetons de pain noir, et des fromages de Chambérat, renommés en tout le pays. Tous les assistants firent bombance, mais d'une manière bien différente de la nôtre. Au lieu de prendre leur temps et de ruminer chaque morceau, ils avalaient quatre à quatre comme gens affamés, ce qui, chez nous, n'eût point paru convenable, et ils n'attendirent point d'être repus pour chanter et danser au beau milieu du festin.

    Ces gens, d'un sang moins rassis que le nôtre, semblaient ne pouvoir tenir en place. ils ne patientaient point le temps qu'on leur fît offre de quelque plat. ils apportaient leur pain pour recevoir le fricot dessus, refusaient les assiettes, et retournaient se percher ou se coucher ; d'aucuns aussi mangeaient debout, d'autres en causant et gesticulant, chacun racontant son histoire, ou disant sa chansonnette. C'étaient comme abeilles bourdonnant autour de la ruche ; j'en étais étourdi et ne me sentais pas festiner.

    Malgré que le vin fût bon et que le grand bûcheux ne l'épargnât point, personne n'en prit plus qu'il ne fallait, chacun étant à sa tâche et ne voulant point se mettre à bas pour le travail du lendemain. Aussi la fête dura peu ; et, bien qu'au milieu elle parût vouloir être folle, elle finit de bonne heure et tranquillement. [...]

    Les Maîtres sonneurs, 1853.

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  • Noces chez la Comtesse

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    succ_sComme beaucoup de petites filles, je fus une fervente lectrice de la Comtesse de Ségur (souvenez-vous, née Rostopchine). Je ne saurai d'ailleurs que trop vous conseiller un excellent livre qui passe en revue tous les classiques des bibliothèques rose et verte (Les Grands Succès des bibliothèques rose et verte : Le Club des Cinq, Fantômette, Oui Oui et les autres)...

    Parmi les souvenirs les plus marquants que j'ai conservés de cette chère Comtesse, il y a les descriptions de festins. J'ai d'ailleurs retrouvé un extrait de L'Auberge de l'Ange-Gardien, où le Général Dourakine offre le repas de mariage à un couple "bien méritant" (comme toujours chez le Comtesse...). Voici :

    LE REPAS DE NOCES

    Une salle immense s'offrit à la vue des convives étonnés et d'Elfy enchantée. La cour avait été convertie en salle à 9782012006126manger; des tentures rouges garnissaient tous les murs; un vitrage l'éclairait par en haut; la table, de cinquante-deux couverts , était splendidement garnie et ornée de cristaux, de bronzes, de candélabres, etc.

    Le général donna le bras à Elfy qu'il plaça à sa droite; à sa gauche, le curé; près d'Elfy, son mari; près du curé, le notaire. En face du général, Mme Blidot; à sa droite, Dérigny et ses enfants; à sa gauche, le maire et l'adjoint. Puis les autres convives se placèrent à leur convenance.

    " Potages: bisque aux écrevisses ! potage à la tortue ! " annonça le maître d'hôtel.

    Tout le monde voulut goûter des deux pour savoir lequel était le meilleur; la question resta indécise. Le général goûta, approuva, et en redemanda deux fois. On se léchait les lèvres; les gourmands regardaient avec des yeux de convoitise ce qui restait des potages inconnus et admirables.

    " Turbot sauce crevette ! saumon sauce impériale ! filets de chevreuil sauce madère ! "

    Le silence régnait parmi les convives; chacun mangeait savourait; quelques vieux pleuraient d'attendrissement de la bonté du dîner et de la magnificence du général. Le citoyen qui connaissait si bien Paris et ses théâtres approuvait tout haut :

    " Bon ! très bon ! bien cuit ! bonne sauce ! comme chez Véry. "

    " Ailes de perdreaux aux truffes ! "

    Mouvement général; aucun des convives n'avait de sa vie goûté ni flairé une truffe; aussi le maître d'hôtel s'estima-t-il fort heureux de pouvoir en fournir à toute la table; le plat se dégarnissait à toute minute; mais il y en avait toujours de rechange grâce à la prévoyance du général qui avait dit :

    " Nous serons cinquante-deux; comptez sur cent quatre gros mangeurs et vous n'aurez pas de restes. "

    " Volailles à la suprême ! " reprit le maître d'hôtel quand les perdreaux et les truffes eurent disparu sans laisser de traces de leur passage.

    Jacques et Paul avaient mangé jusque-là sans mot dire. À la vue des volailles ils reconnurent enfin ce qu'ils mangeaient.

    " Ah ! voilà enfin de la viande, s'écria Paul.

    - De la viande ? reprit le général indigné; où vois-tu de la viande, mon garçon ? "

    JACQUES: Voilà, général ! dans ce plat. Ce sont les poulets de tante Elfy.

    LE GÉNÉRAL, indigné: Ma bonne madame Blidot, de grâce, expliquez à ces enfants que ce sont des poulardes du Mans, les plus fines et les plus délicates qui se puissent manger !

    ELFY, riant: Croyez-vous, général, que mes poulets ne soient pas fins et délicats ?

    - Vos poulets ! vos poulets ! reprit le général contenant son indignation. Mon enfant, mais ces bêtes que vous mangez sont des poulardes perdues de graisse, la chair en est succulente….

    ELFY: Et mes poulets ?

    LE GÉNÉRAL: Que diantre ! vos poulets sont des bêtes sèches, noires, misérables, qui ne ressemblent en rien à ces grasses et admirables volailles.

    ELFY: Pardon, mon bon général; ce que j'en dis, c'est pour excuser les petits, là-bas, qui ne comprennent rien au dîner splendide que vous nous faites manger.

    LE GÉNÉRAL: Bien, mon enfant ! ne perdons pas notre temps à parler, ne troublons pas notre digestion à discuter, mangeons et buvons. "

    Le général en était à son dixième verre de vin; on avait déjà servi du madère, du bordeaux-Laffite, du bourgogne, du vin du Rhin : le tout première qualité. On commençait à s'animer, à ne plus manger avec le même acharnement.

    " Faisans rôtis ! coqs de bruyère ! gélinottes ! "

    Un frémissement de surprise et de satisfaction parcourut la salle. Le général regardait de l'air d'un triomphateur tous ces visages qui exprimaient l'admiration et la reconnaissance.

    Succès complet; il n'en resta que quelques os que les mauvaise dents n'avaient pu croquer.

    " Jambons de marcassin ! homards en salade ! "

    Chacun goûta, chacun mangea, et chacun en redemanda. Le tour des légumes arriva enfin; on était à table depuis deux heures. Les enfants de la noce, avec Jacques et Paul en tête, eurent la permission de sortir de table et d'aller jouer dehors; on devait les ramener pour les sucreries. Après les asperges, les petits pois, les haricots verts, les artichauts farcis, vinrent les crèmes fouettées, non fouettées, glacées, prises, tournées. Puis les pâtisseries, babas, mont-blanc, saint-honoré, talmouses, croque-en-bouches, achevèrent le triomphe du moderne Vatel et celui du général. Les enfants étaient revenus chercher leur part de friandises et ils ne quittèrent la place que lorsqu'on eut bu aux santés du général, des mariés, de Mme Blidot, avec un champagne exquis, car la plupart des invités quittèrent la table en chancelant et furent obligés de laisser passer l'effet du champagne dans les fauteuils où ils dormirent jusqu'au soir.

    À la fin du dîner, après les glaces de diverses espèces, les ananas, les fruits de toutes saisons, les bonbons et autres friandises, Elfy proposa de boire à la santé de l'artiste auteur du dîner merveilleux dont on venait de se régaler. Le général reçut cette proposition avec une reconnaissance sans égale. Il vit qu'Elfy savait apprécier une bonne cuisine, et, dans sa joie, il la proclama la perle des femmes. On but cette santé devant le héros artiste, que le général fit venir pour le complimenter, qui se rengorgea, qui remercia et qui se retira récompensé de ses fatigues et de ses ennuis.

    La journée s'avançait; le général demanda si l'on n'aimerait pas à la finir par un bal. On accepta avec empressement; mais où trouver un violon ?

    Personne n'y avait pensé.

    " Que cela ne vous inquiète pas ! ne suis-je pas là, moi ? Allons danser sur le pré d'Elfy; nous trouverons bien une petite musique; il n'en faut pas tant pour danser; le premier crincrin fera notre affaire. "

    La noce se dirigeant vers l'Ange-Gardien qu'on trouva décoré comme la veille. On passa dans le jardin. Sur le pré étaient dressées deux grandes tentes, l'une pour danser, l'autre pour manger; un buffet entourait de trois côtés cette dernière et devait, jusqu'au lendemain, se trouver couvert de viandes froides, de poissons, de pâtisseries, de crèmes, de gelées; la tente de bal était ouverte d'un côté et garnie des trois autres de candélabres, de fleurs et de banquettes de velours rouge à franges d'or. Au fond, sur une estrade, était un orchestre composé de six musiciens, qui commencèrent une contredanse dès que le général eut fait son entrée avec la mariée.

    Les enfants, les jeunes, les vieux, tout le monde dansa; le général ouvrit le bal avec Elfy, valsa avec Mme Blidot, dansa, valsa toute la soirée, presque toute la nuit comme un vrai sous-lieutenant; il suait à grosses gouttes, mais la gaieté générale l'avait gagné et il accomplissait les exploits d'un jeune homme. Elfy et Moutier dansèrent à s'exténuer; tout le monde en fit autant, en entrecoupant les danses de visites aux buffets; on eut fort à faire pour satisfaire l'appétit des danseurs.

    Comtesse de Ségur, L'Auberge de l'Ange-Gardien, 1863.

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  • Baudelaire - "Le Gâteau"

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    Les vers de Baudelaire ne quittent jamais complètement notre esprit... Ils y traînent, s'y enfouissent, s'y reposent et, quand on s'y attend le moins, viennent surgir au creux de nous.

    Voici un extrait du Spleen de Paris, d'une cruelle actualité...

    LE GÂTEAU

    Je voyageais. Le paysage au milieu duquel j'étais placé était d'une grandeur et d'une noblesse irrésistibles. Il en passa sans doute en ce moment quelque chose dans mon âme. Mes pensées voltigeaient avec une légèreté égale à celle de l'atmosphère; les passions vulgaires, telles que la haine et l'amour profane, m'apparaissaient maintenant aussi éloignées que les nuées qui défilaient au fond des abîmes sous mes pieds; mon âme me semblait aussi vaste et aussi pure que la coupole du ciel dont j'étais enveloppé; le souvenir des choses terrestres n'arrivait à mon coeur qu'affaibli et diminué, comme le son de la clochette des bestiaux imperceptibles qui paissaient loin, bien loin, sur le versant d'une autre montagne. Sur le petit lac immobile, noir de son immense profondeur, passait quelquefois l'ombre d'un nuage, comme le reflet du manteau d'un géant aérien volant à travers le ciel. Et je me souviens que cette sensation solennelle et rare, causée par un grand mouvement parfaitement silencieux, me remplissait d'une joie mêlée de peur. Bref, je me sentais, grâce à l'enthousiasmante beauté dont j'étais environné, en parfaite paix avec moi-même et avec l'univers; je crois même que, dans ma parfaite béatitude et dans mon total oubli de tout le mal terrestre, j'en étais venu à ne plus trouver si ridicules les journaux qui prétendent que l'homme est né bon; - quand la matière incurable renouvelant ses exigences, je songeai à réparer la fatigue et à soulager l'appétit causés par une si longue ascension. Je tirai de ma poche un gros morceau de pain, une tasse de cuir et un flacon d'un certain élixir que les pharmaciens vendaient dans ce temps-là aux touristes pour le mêler dans l'occasion avec de l'eau de neige.

    Je découpais tranquillement mon pain, quand un bruit très léger me fit lever les yeux. Devant moi se tenait un petit être déguenillé, noir, ébouriffé, dont les yeux creux, farouches et comme suppliants, dévoraient le morceau de pain. Et je l'entendis soupirer, d'une voix basse et rauque, le mot: gâteau! Je ne pus m'empêcher de rire en entendant l'appellation dont il voulait bien honorer mon pain presque blanc, et j'en coupai pour lui une belle tranche que je lui offris. Lentement il se rapprocha, ne quittant pas des yeux l'objet de sa convoitise; puis, happant le morceau avec sa main, se recula vivement, comme s'il eût craint que mon offre ne fût pas sincère ou que je m'en repentisse déjà.

    Mais au même instant il fut culbuté par un autre petit sauvage, sorti je ne sais d'où, et si parfaitement semblable au premier qu'on aurait pu le prendre pour son frère jumeau. Ensemble ils roulèrent sur le sol, se disputant la précieuse proie, aucun n'en voulant sans doute sacrifier la moitié pour son frère. Le premier, exaspéré, empoigna le second par les cheveux; celui-ci lui saisit l'oreille avec les dents, et en cracha un petit morceau sanglant avec un superbe juron patois. Le légitime propriétaire du gâteau essaya d'enfoncer ses petites griffes dans les yeux de l'usurpateur; à son tour celui-ci appliqua toutes ses forces à étrangler son adversaire d'une main, pendant que de l'autre il tâchait de glisser dans sa poche le prix du combat. Mais, ravivé par le désespoir, le vaincu se redressa et fit rouler le vainqueur par terre d'un coup de tête dans l'estomac. A quoi bon décrire une lutte hideuse qui dura en vérité plus longtemps que leurs forces enfantines ne semblaient le promettre? Le gâteau voyageait de main en main et changeait de poche à chaque instant; mais, hélas! il changeait aussi de volume; et lorsque enfin, exténués, haletants, sanglants, ils s'arrêtèrent par impossibilité de continuer, il n'y avait plus, à vrai dire, aucun sujet de bataille; le morceau de pain avait disparu, et il était éparpillé en miettes semblables aux grains de sable auxquels il était mêlé.

    Ce spectacle m'avait embrumé le paysage, et la joie calme où s'ébaudissait mon âme avant d'avoir vu ces petits hommes avait totalement disparu; j'en restai triste assez longtemps, me répétant sans cesse: "Il y a donc un pays superbe où le pain s'appelle du gâteau, friandise si rare qu'elle suffit pour engendrer une guerre parfaitement fratricide !"

    Charles Baudelaire, Le Spleen de Paris, 1862.

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