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Littérature gourmande - Page 6

  • Une glace vanille fraise (C. SCHNECK)

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    A priori étaient réunis tous les ingrédients qui me plaisaient : un récit sur l'enfance heureuse, une nostalgie qui ressurgit, une auteur au joli prénom :

    Val de Grâce.jpg

    "Est-ce qu'on me pardonnera d'avoir été aimée à ce point ? se demande la narratrice. Est-ce qu'on lui pardonnera la chance inouïe d'avoir passé les vingt-trois premières années de sa vie au « Val de Grâce » ?
    Comment oublier 200 mètres carrés dans un immeuble haussmanien, rue du Val de Grâce, au coeur de la capitale ? Comment oublier les odeurs, le toucher d'un appartement dont on connaît le moindre recoin, la moindre éraflure ? Les nombreux meubles, l'accumulation des objets, l'originalité des décors, le papier doré et argenté des murs ? Comment oublier l'enfance heureuse, préservée, qui donne droit à tout : aux confiseries et à la boulangerie à compte ouvert ; à la patience de Madame Jacqueline ; aux rêves de princesse de contes de fées ?
    Au Val de Grâce, tout devient beau, tout y est magique. Tout paraît éternel. Les enfants ne voient pas le manque d'argent. L'usure, le temps qui passe. On ne leur raconte pas la douloureuse histoire familiale, les parents juifs immigrés fuyant la Shoah.
    Mais cette histoire a son terme au bout de vingt ans. La disparition de la mère sonne la dernière fête, puis la liquidation du Val de Grâce. C'est l'enfance qui s'en va, les traces des parents, les souvenirs joyeux. Chez soi, en soi, on conserve un mini Val de Grâce, de précieuses reliques. Un jour, alors que la vie est en miettes, on comprend qu'il faut liquider Val de Grâce, le faire revivre une dernière fois pour mieux refermer la porte sur le passé."

    Et pourtant, ça n'a pas vraiment marché. Je ne suis pas parvenue à entrer dans ce récit qui oscille entre rêve et réalité, qui raconte une enfance émerveillée mais inconsciente, et qui cherche à la fois à se racheter de n'avoir pas su le savourer "sur le coup" et en même temps pleure le bonheur perdu. Bien sûr, c'est un paradis que décrit Colombe Schneck, mais c'est un paradis au goût trop sucré, comme ces gâteaux de mariage meringue, avec plein de crème et des fleurettes en sucre. "Est-ce qu'on me pardonnera d'avoir été aimée à ce point ?" - en fait, on s'en fiche un peu...

    Un exemple parmi d'autres : afin de convaincre sa fille d'apprendre une poésie, ce qu'elle refuse, son père lui promet de l'emmener voir "sur place" le monstre du Loch Ness. Ils arrivent à Londres...

    UNE GLACE VANILLE FRAISE

    C'est la première fois que je prends l'avion.

    Les hôtesses portent des kilts bleu et vert. Je suis la seule fille de mon âge dans l'avion et, comme les hôtesses que j'observe avec admiration, je porte un kilt. Le mien est rouge.

    A peine étonnée que tout cela m'arrive. Je suis unique, première au concours de la fille la plus heureuse du monde. Normal que mon père s'occupe de moi de manière exceptionnelle, que nous logions dans le plus bel hôtel, que nous roulions dans la voiture la plus élégante devant Buckingham Palace au moment même où le cadet des princes, Edward, sort de chez lui.

    Il n'a que trois ans de plus que moi. l'âge idéal pour être mon prince charmant. La Rolls royale s'arrête. Le prince est suivi de son aide de camp et de son précepteur. Tous les deux en redingote et chapeau haut-de-forme. Edward est le moins formel. A douze ans, il est vêtu d'un costume en tweed vert et a noué une cravate du même écossais rouge que mon kilt. Le kilt rouge est celui du clan de son oncle préféré, lord Mountbatten.

    Il me propose une visite du palais. Mon père décline l'invitation. Nous devons prendre un autre avion pour rejoindre l'Ecosse, mais il invite le prince Edward dans notre château personnel du Val de Grâce. Arrivée enfin au bord du loch Ness, je ne me souviens que d'une chose, un brouillard très humide permet au monstre, assure mon père, de mieux se cacher.

    Heureusement, au restaurant de l'hôtel, on me sert une glace vanille fraise. J'ai encore son goût un peu douceâtre, trop de lait, dans la bouche. Le goût d'une vie trop sucrée.

    Colombe SCHNECK, Val de Grâce, 2008.

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  • Canard flambé au jus et aux groseilles (J-C. DUCHON-DORIS)

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    Il y a des livres comme ça, où choisir un passage qui parlera de nourriture est un véritable dilemme ! Pourquoi ? Mais parce que le roman de Jean-Christophe DUCHON-DORIS en regorge !

    Cuisinier Talleyrand.jpg

    "En cet automne 1814, toute l'Europe s'est donné rendez-vous à Vienne. A l'instigation des vainqueurs de Napoléon, un grand congrès va s'ouvrir pour régler la succession de l'Empire et la capitale autrichienne grouille de diplomates, d'espions, de courtisanes et de filous de tous poils aux intérêts les plus divers. Inquiète de cette effervescence, la police se serait bien passée d'un meurtre particulièrement sordide qui éveille les craintes d'un ultime complot napoléonien. Aussi, l'inspecteur Vladeski va-t-il devoir mener son enquête au sein même de la délégation française, dirigée par le très habile Talleyrand et son plus précieux atout pour séduire les congressistes, Antonin Carême, le meilleur cuisinier du monde..."

    J'ai toujours eu un faible pour les policiers historiques et la collection 10/18 regorge de véritables pépites dans le genre... Ici nous sommes transportés à Vienne, en 1814, lors du Congrès de Vienne qui s'occupait de régler l'après-Napoléon. De ce Congrès, je n'avais qu'une citation en tête, souvenir de mes cours de Seconde : "le Congrès ne marche pas, il danse" - je crois que le mot était de Talleyrand, d'ailleurs. Et le roman de DUCHON-DORIS restitue parfaitement cette ambiance très XVIIIème siècle, ce retour nostalgique à l'absolutisme perdu, ces fêtes fastueuses, ces aristocrates décadents... Il est autant question de politique que de festins dans cet ouvrage et c'est là qu'intervient le fameux Carême, cuisinier de Talleyrand, et pour ce dernier "l'une des rares armes qu'[il] possède encore pour tenir le rang de la France et réfréner les appétits des puissances étrangères".

    J'ai trouvé ce roman absolument passionnant, non point tant pour son intrigue, retorse à souhait, que pour son analyse de la société européenne de ce début du XIXème. Tout y est : les aristocrates qui cherchent à reconquérir leur lustre passé, le peuple qui s'est fait une place et n'entend pas se la laisser reprendre, les affaires et les manigances politiques, l'argent et le pouvoir, c'est à la fois historique et d'une redoutable actualité.

    Et tout cela se déroule au milieu de banquets somptueux, dont les menus sont énoncés en tête de chapitres, dans un ensemble plus appétissant à chaque page. A condition de goûter la gastronomie un peu riche, bien sûr...

    Je vous le disais, il me fut très difficile de choisir un passage précis : beaucoup me tentaient. J'ai fini par arrêter mon choix sur un extrait qui concilie à la fois l'aspect policier du roman et celui de gourmet. Il met en scène les deux personnages principaux : Antonin Carême, le cuisinier génial, et Janez Vladeski, le beau policier. Voici donc le :

    CANARD FLAMBE AU JUS ET AUX GROSEILLES

    Les cuisines étaient de nouveau plongées dans un étouffement chaud de chambrées, une moiteur d'écurie. Les reflets sanglants des fours allumés dansaient le long des murs, jusqu'aux poutres du plafond. Les bruits prenaient une sonorité rauque, sans un écho, dans l'air saturé de fumées. Des haleines grêles sifflaient, accompagnées du remuement ininterrompu des ustensiles.

    Carême avait découpé menu les cous, les ailerons et les pattes des canards pour préparer le jus. Les abattis avaient pris une belle couleur noisette. Il avait jeté la graisse, ajouté un petit pain de sucre coupé en cinq ou six morceaux, remis l'ensemble sur le feu. Il était allé prendre le vinaigre, préparé à la juste mesure, un cinquième de la bouteille. La couleur était devenue caramel. Vite, il était allé poser la casserole sur la cendre chaude du potager, avait versé le vinaigre. Une vapeur dense, suffocante, s'était élevée. Il avait ajouté un bouquet garni, des aromates, un peu de gros sel, le tout recouvert d'eau à niveau. Il avait laissé cuire une bonne heure à gros bouillons.

    - La science du cuisinier consiste aujourd'hui à décomposer, à faire digérer et à quintessencier les viandes, à en tirer les sucs nourrissants et légers, à les confondre de façon à ce que rien ne domine et que tout se fasse sentir, enfin à leur donner cette union que les peintres donnent aux couleurs.

    [...] Le ton même de sa voix - élevé, oratoire, sentencieux, scholastique -, la musique même de ses phrases dérangeaient et Janez comprenait que trop bien l'agacement que suscitait le jeune chef auprès de ses collègues.

    - Le prince vient de me quitter, dit-il encore. Ses connaissances en fait de cuisine sont de tout premier ordre. Tous les matins, nous nous entretenons pour élaborer le repas du soir dont la composition ne peut que varier selon qu'il s'agit d'un souper intime à la mode du siècle passé, d'un dîner officiel, d'un grand bal ou d'une réception commémorative. Parfois, le but du prince est d'honorer, d'autres fois de convaincre, de séduire, d'amadouer ou d'impressionner le visiteur. Je dois m'adapter.

    [...] Un écuyer lui avait préparé la bouteille pour le flambage. Les couteaux avaient été disposés à côté de la planche à découper. D'un geste théâtral, Carême doucha deux canards à la peau croustillante, deux volailles sacrifiées à quatre semaines. La flamme alla lécher les opalines jaunes du lustre.

    - N'avez-vous rien d'autre à me confier ? Rien d'autre que je n'apprendrais tôt ou tard et qu'il serait regrettable que vous ne m'ayez pas dit ?

    Carême jeta un coup d'oeil rapide à Janez. De ses mains expertes, il découpait les poitrines épaisses en fines aiguillettes. Les tranches rosées, perlées de jus, cernées de croûte d'or, s'alignaient dans le plat bouillant que tenait le commis. [...]

    - Vous m'accusez ?

    Ils se toisèrent un court instant, Janez avec son regard clair, si clair qu'on eût dit que les flammes bleues de tout à l'heure continuaient à y flamber et Carême, l'oeil noir, tranchant, aiguisé comme les longs couteaux qu'il brandissait.

    - Et pourquoi aurais-je fait cela ?

    A cette question, Janez n'avait pas de réponse.

    - L'heure est venue du coup de collier, monsieur, ajouta le jeune chef d'un ton glacé. Je vais vous demander de nous laisser travailler.

    Il bouscula légèrement le policier pour s'approcher de la poêle où le beurre que le commis avait déposé commençait à grésiller. Janez n'insista pas. Il fit un pas de côté. Carême précipita dans le récipient un grand bol de groseilles qui, au contact de la graisse chaude, se foncèrent rapidement. Il ajouta le zeste et le jus d'un citron, ce qui provoqua un fort crépitement, puis retira l'ensemble du feu. Le bouillon d'abattis avait bien réduit. Il le passa à l'étamine. Puis, d'un mouvement sûr, il nappa les canards du mélange de jus et de la sauce aux groseilles.

    - Et ce sera servi avec... ? demanda-t-il au sommelier avec le ton d'un maître interrogeant un élève.

    - Du givry fruité, répondit le vieil homme d'un ton sec, le bourgogne préféré d'Henri IV.

    Jean-Christophe DUCHON-DORIS, Le Cuisinier de Talleyrand, 2006

    Et si vous désirez en savoir plus sur ce Congrès de Vienne, vous pouvez toujours suivre ce lien.

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  • Méchoui à Hastings (A. GOETZ)

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    C'est un petit bouquin pétillant comme une bulle de champagne. Léger, drôle, superficiel, érudit pourtant, très vite lu - et sans doute très vite oublié... - mais avec lequel on passe un très bon moment.

    Intrigue à l'anglaise.jpg

     

    "Trois mètres de toile manquent à la fameuse tapisserie de Bayeux, qui décrit la conquête de l'Angleterre par Guillaume le Conquérant. Que représentaient-ils ? Les historiens se perdent en conjectures. Une jeune conservatrice du patrimoine, Pénélope Breuil, s'ennuie au musée de Bayeux, jusqu'au jour où la directrice du musée, dont elle est l'adjointe, est victime d'une tentative de meurtre ! Entre-temps, des fragments de tapisserie ont été mis aux enchères à Drouot. Pénélope, chargée par le directeur du Louvre de mener discrètement une enquête, va jouer les détectives et reconstituer l'histoire millénaire de la tapisserie, de 1066 à la mort tragique de Lady Diana sous le pont de l'Alma..."

    Tout est dit et on se laisse embarquer avec bonheur sur les traces de cette jolie Pénélope, qui a dû laisser à Paris son amoureux dandy, Wandrille, afin de prendre son premier poste EN PROVINCE - drame absolu pour cette "native de Villefranche-de-Rouergue [...] devenue une vraie caricature de petite parisienne imbuvable". Heureusement, la pauvrette va découvrir que la Normandie a du bon et que la vie pétille à Bayeux et environ...

    On y retrouve l'esprit de Maurice LEBLANC, ce goût pour les intrigues historico-politico-policières, pour les personnages à la fois superficiels et profonds, perspicaces tout en restant légers, et j'avoue que cette Pénélope, flanquée de son Wandrille, m'a tout à fait charmée. J'attends la suite de ses aventures, car à lire la fin du roman, j'imagine qu'Adrien GOETZ a bien l'intention de lui en donner.

    L'extrait qui suit vous donne une assez bonne vision de l'ensemble du roman : tous les ingrédients que j'ai mentionnés y sont. Il y a l'érudition, dans le commentaire de la fameuse tapisserie de Bayeux, l'humour, dans les interventions de Wandrille, et le mystère... Voici donc :

    BARBECUE A HASTINGS

    " L'histoire est un mensonge raconté par les vainqueurs. La seule vraie preuve du parjure d''Harold, c'est finalement cette toile brodée pour servir la gloire de Guillaume le Bâtard. D'ailleurs il n'est jamais qualifié de traître ni de félon dans les inscriptions latines qui figurent au-dessus de chaque scène.

    - Troisième acte ?

    - C'est la justice. La punition du crime et du vice.

    - Spectacle rare, on comprend qu'on en ait fait toute une banderole.

    - Ici Guillaume tient conseil, et tu noteras le rôle capital que joue son demi-frère Odon, évêque de Bayeux, né du mariage de la belle Arlette de Falaise, mère de Guillaume, avec Herluin de Conteville. C'est lui, bien reconnaissable à sa tonsure. Odon semble mener le troisième acte, et c'est peut-être lui qui a écrit le scénario de la Tapisserie. Guillaume fait construire une flotte, scène assez amusante, qui comble tous les historiens de la vie quotidienne."

    Pénélope et Wandrille sont plongés dans la contemplation de la scène du festin.

    "Sublime ! La première représentation au monde d'un méchoui avec brochettes ! Tu ne crois pas que la Tapisserie aurait été inventée après les premiers contacts diplomatiques avec le Maroc, une petite fantaisie de style colonial du XIX° ? Et cette marmite qui cuit, si ça se trouve c'était du couscous. Regarde celui qui sort ses petits pâtés du four et les dispose sur un plat avec une sorte de pince, c'est inimaginable. Il y a même un couteau sur la table. Je ne savais pas que la Tapisserie de Bayeux donnait des recettes de cuisine.

    - Ce n'est pas si absurde de l'avoir transformé en torchons dans la boutique de souvenirs dela cathédrale. Il  nous reste à voir les scènes les plus connues, la charge des cavaliers, en cinémascope, contre les troupes d'Hastings. La Tapisserie s'anime.

    - Ca se termine en queue de poisson. Harold reçoit une flèche dans l'oeil, on ramasse les morts, on les déshabille... Et puis plus rien... Une déchirure dans la toile.

    Adrien GOETZ, Intrigue à l'anglaise, 2007.

    Et comme j'imagine que tout le monde n'a pas en tête cette fameuse Tapisserie (les cours de cinquième sont loin...), j'ai déniché une petite pépite : la mise en animation de ladite tapisserie.

     

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  • Voyage en première classe (F. VARGAS)

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    Il y a presque un malentendu avec Fred VARGAS : depuis quelques romans, elle est devenue populaire. Ne voyez pas ici une quelconque pédanterie à énoncer ceci, mais je crois que les nombreux prix, plus les adaptations cinématographiques et télévisées de ses oeuvres, ont fait de cette romancière un "auteur à la mode", aux intrigues originales et puis c'est tout. Or l'univers de Fred VARGAS est beaucoup plus subtil que cela.

    C'est d'abord un imaginaire unique, qui mêle les féeries médiévales populaires avec une réalité urbaine le plus souvent. C'est le don de brosser des personnages "flottants", des silhouettes presque imprécises quoi que redoutablement bien cernées. C'est une intrigue qui semble se dérouler d'elle même, à la manière d'un cours d'eau qui s'en irait au fil de son lit, mais que l'on découvre parfaitement ficelée. C'est - enfin - un mélange d'érudition et d'humour, jusqu'au non-sens parfois avec, toujours, cette impression de ne pas se prendre au sérieux.

    Le dernier Fred VARGAS ne fait pas exception à la règle :

    Un Lieu incertain.jpg

    "- Bien, dit Clyde-Fox en se rechaussant. Sale histoire. Faites votre job, Radstock, allez voir ça. C'est un tas de vieilles chaussures posées sur le trottoir. Préparez votre âme. Il y en a une vingtaine peut-être, vous ne pouvez pas les manquer.
    - Ce n'est pas mon job, Clyde-Fox.
    - Bien sûr que si. Elles sont alignées avec soin, les pointes dirigées vers le cimetière. Je vous parle évidemment de la vieille grille principale.
    - Le vieux cimetière est surveillé la nuit. Fermé pour les hommes et pour les chaussures des hommes.
    - Eh bien elles veulent entrer tout de même, et toute leur attitude est très déplaisante. Allez les regarder, faites votre job.
    - Clyde-Fox, je me fous que vos vieilles chaussures veuillent entrer là-dedans.
    - Vous avez tort, Radstock. Parce qu'il y a les pieds dedans.
    Il y eut un silence, une onde de choc désagréable. Une petite plainte sortit de la gorge d'Estalère, Danglard serra les bras. Adamsberg arrêta sa marche et leva la tête. "

    Cette fois, plus de peste revenue du Moyen-Âge, plus de loup-garou (voir ma note sur L'Homme à l'envers : "Légende de cuisine"), il s'agit de vampires ! Et c'est donc en Europe centrale que va devoir se rendre le commissaire Adamsberg pour trouver la clef (ou les clefs, plutôt, chez Fred VARGAS, de l'énigme). Je crois que ce dernier livre est encore plus "entre deux eaux" que les précédents : n'y attendez aucune ligne droite, aucune détermination, ce livre se lit au fil des pensées. L'extrait suivant en est une parfaite démonstration : il y a l'humour, comme le montre la conversation sur les démons des villages respectifs, la critique d'une société qui s'en tient aux apparences (l'attitude du serveur envers Vladislav) et cette pensée qui fonctionne toujours sur le fil du non-sens (les solettes de la pointe du Raz). Voici donc :

    VOYAGE EN PREMIERE CLASSE

    La voiture 17 pour Belgrade était un compartiment de luxe, à deux lits bordés de draps blancs et couvertures rouges, comprenant veilleuses, tablettes vernies, lavabo et serviettes. Adamsberg n'avait jamais voyagé dans ces conditions et il vérifia ses billets. Places 22 et 24, c'était cela. Il y avait eu une erreur au service technique des Missions et Déplacements, la comptabilité allait sauter au plafond. Adamsberg s'assit sur sa couchette, satisfait tel un voleur tombant sur une aubaine. Il s'y installa comme à l'hôtel, étala ses dossiers sur le lit, examina le dîner "a la francese" qui leur serait servi à vingt-deux heures, crème d'asperges, solettes à la Plogoff, bleu d'Auvergne, tartuffo, café, arrosé de valpolicella. Il ressentit la même jubilation que lorsqu'il avait retrouvé sa voiture puante en sortant de l'hôpital de Chateaudun, avec le repas inespéré de Froissy. Tant il est juste, songea-t-il, que ce n'est pas la qualité qui génère le plaisir pur mais le bien-être non escompté, quels qu'en soient les composants.[...]

    Ils attendirent le départ du train pour ouvrir le champagne. Tout amusait Vladislav, les bois brillants, les savonnettes, les petits rasoirs, et même les verres en véritable verre.

    - Adrian Danglard - "Adrianus", comme l'appelait mon dedo - ne m'a pas dit pourquoi vous alliez à Kiseljevo. Dans l'ensemble, personne ne va à Kiseljevo.

    - Parce que c'est petit ou à cause des démons ?

    - Vous avez un village, vous ?

    - Caldhez, gros comme une épingle, dans les Pyrénées.

    - Il y a des démons à Caldhez ?

    - Deux. Il y a un esprit acariâtre dans une cave et un arbre qui chantonne.

    - Formidable.

    [...] la cloche sonna pour annoncer le dîner, qu'ils décidèrent de prendre dans leur compartiment, comme des personnalités. Vladislav s'informa du sens de "solettes à la Plogoff". A la bretonne, lui expliqua le serveur en italien, servies avec une sauce aux praires spécialement venues de Plogoff, à la pointe du Raz. Il nota la commande, semblant juger que cet homme en tee-shirt, avec sa tête d'étranger et ses poils noirs couvrant ses bras, n'était pas une vraie personnalité, pas plus que son compagnon.

    - Quand on est velu, dit Valdislav après le départ du serveur, les hommes vous envoient voyager dans le wagon à bestiaux. Ca me vient de ma mère, ajouta-t-il avec mélancolie en tirant sur les poils de ses bras, puis éclatant de rire soudainement, aussi vite fait qu'un vase qu'on brise.

    Le rire de Vladislav était organiquement communicatif, et il semblait savoir rire de rien et sans l'aide de personne.

    Après les solettes à la Plogoff, le valpolicella et les desserts, Adamsberg s'allongea sur sa couchette avec ses dossiers. Tout lire, tout reprendre. C'était la partie du travail la plus ardue pour lui. Ces fiches, ces rapports, ces exposés formels, où plus aucune sensation n'est palpable.

    - Comment faites-vous pour vous entendre avec Adrianus, l'interrompit Vladislav, alors qu'Adamsberg peinait sur le doissier allemand, lisant consciencieusement la fiche de Frau Abster, domicilée à Köln, soixante-seize ans. Et  savez-vous qu'il vous révère, continua-t-il, mais que vous lui mettez les nerfs en pelote ?

    - Tout met les nerfs de Danglard en pelote. Il fait cela tout seul.

    - Il dit qu'il ne peut pas vous comprendre.

    - Comme l'eau et le feu et l'air et la terre. Tout ce que je sais, c'est que, sans Danglard, la Brigade dériverait depuis longtemps pour aller s'empaler sur je ne sais quels écueils.

    - A la pointe du Raz par exemple. A Plogoff. Ca aurait du panache. Et là, tout fracassé avec Adrianus, vous retrouveriez les solettes du train Venise-Belgrade, ce serait une consolation.

    Fred VARGAS, Un Lieu incertain, 2008.

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  • Premier apéritif à l'Apostle Bar (P. Z. BRITE)

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    Allez savoir pourquoi, on a tous ses rêves. Parmi les miens, il y avait celui d'aller en Louisiane. Pourquoi la Louisiane ? parce qu'adolescente, j'avais dévoré, lu et relu, les romans de Maurice DENUZIERE : Louisiane, Fausse-Rivière et Bagatelle (bien sûr, il y avait les suivants, mais Clarence et Virginie ayant disparus, c'était beaucoup moins intéressant... Pourtant, ce ne fut qu'à mon quatrième voyage aux Etats-Unis que je me suis enfin rendue en Louisiane. C'était en 1998 et je mesure aujourd'hui ma chance, car j'ai connu la Nouvelle-Orléans d'avant Katrina.

    Et j'ai adoré : la Lousiane, c'est l'Amérique bien sûr, mais une Amérique baignée par les Caraïbes, avec une bonne humeur et une joie de vivre communicative. Se balader dans la Nouvelle-Orléans, c'est, chose inhabituelle aux Etats-Unis, rencontrer l'histoire à tous les coins de rue, puisque les plaques y sont trilingues, souvenirs des présences successives espagnoles, françaises et américaines... C'est sentir des odeurs exotiques, des parfums de voyage, des épices... C'est entendre de la musique à tous les coins de rues... C'est manger des po-boys et des jambalayas...

    Et c'est pourquoi, lorsque Cuné m'a parlé du livre de Poppy Z. BRITE, n'hésitant pas à m'en citer un extrait pour m'allécher davantage, c'était clair, c'était diaphane : il me le fallait !

    Alcool.jpg

    « — La Nouvelle-Orléans adore la picole. On aime boire, on aime l'idée de boire, on aime être encouragé à boire. Tu crois que tous ces drive-in qui débitent des daïquiris à Métairie ne sont fréquentés que par les touristes ? Les touristes ne vont pas jusqu’en banlieue. Ce sont les locaux qui boivent tous ces daïquiris, et ils pourraient en trouver n’importe où ailleurs, mais ce qui leur plaît avec les drive-in c’est qu’ils ont l’impression de faire quelque chose de mal. On pourrait ouvrir un endroit où on ferait la même chose, mais à une bien plus grande échelle.
    — Un menu entièrement basé sur l’alcool.
    »

    Poppy Z. Brite mixe ambition, scandale, épices, cocaïne et meurtre,
    pour  servir Alcool bien tassé, avec une paille !"

    Et, sans mauvais jeu de mots, j'ai été servie ! Par Cuné d'abord, qui m'a fait la gentillesse de m'envoyer le livre, et je l'en remecie encore, puis par l'ouvrage lui-même. Une auteur qui a choisi pour prénom Coquelicot ne pouvait que me plaire, pour commencer... quand ensuite elle produit deux personnages aussi attachants que Rickey et G-Man, sans parler de tous ceux qui les entourent, quand elle situe son intrigue dans une ville aussi jubilatoire que la Nouvelle-Orléans, et que de surcroît, elle fait de ses héros des héros récurrents, que demander de plus ?

    L'histoire, c'est donc celle de deux jeunes hommes, couple à la ville comme en cuisine, Rickey et G-Man. Se retrouvant au chômage et raides fauchés, l'un d'eux a l'idée lumineuse d'un concept culinaire typiquement new orléanais : une cuisine à l'alcool. C'est-à-dire avec de l'alcool présent dans tous les plats, de l'entrée au dessert. L'idée va plaire à un restaurateur, qui va les financer. S'ensuivront toutes une série de mésaventures - je reconnais avoir moins accroché au côté "polar" de l'intrigue - et autres péripéties compromettant l'ouverture de ce fameux restaurant : Alcool.

    On ressort de cette lecture, qu'on avale d'une traite, affamé et le sourire aux lèvres. Ce n'est pas tant l'alcool qui emporte la mise que le plaisir que semble avoir pris Poppy Z. Brite à décrire minutieusement chacun des gestes de ses personnages, leur goût pour les produits et leur art à les mettre en scène. Ainsi que vous le prouve ce passage, premier essai de menu "alcoolisé" :

    PREMIER APERITIF A L'APOSTLE BAR

    A l'Apostle Bar, G-Man avait effectué la mise en place et achevé tout le travail de préparation. Il tira un récipient du comptoir réfrigéré puis le tendit à Rickey.

    - Crème de raifort relevée d'un doigt de whiskey irlandais Bushmills. Je me suis dit que ça se marierait bien avec tes saucisses et tes huîtres.

    Rickey goûta cette sauce blanche veloutée à la texture mousseuse. Son goût singulier et acidulé saisissait le palais, mais l'onctuosité de la crème fraîche atténuait cette acidité, l'empêchant ainsi de prendre le dessus.

    - Et Joe, ça va ?

    - Oui, savamment...

    G-Man réduisit en purée les olives kalamata, les câpres et les anchois puis les mélangea avant d'y ajouter du vermouth et de l'huile d'olive vierge extra, tandis que Rickey s'apprêtait à confectionner des saucisses. Il déballa la viande de porc de son papier de boucher rose et la passa au hachoir mécanique. Après avoir assaisonné son mélange avec de l'ail, des clous de girofle, du sel et du poivre noir, il ajouta des pistaches grossièrement pilées, une généreuse rasade de cognac et une truffe découpée en petits dés très fins. Il malaxa les trois derniers ingrédients à la main, pétrissant la viande jusqu'à la rendre soyeuse au toucher, sans toutefois écraser les délicates truffes.

    G-Man termina sa tapenade et sortit pour se rendre au bar. il revint avec une ardoise et une boîte de petites craies de couleur. Juché sur un tabouret près de la chambre froide, l'ardoise posée en équilibre sur ses genoux, il écrivit PLATS DU JOUR à la craie bleue puis agrémenta les lettres bleues d'un contour jaune. en dessous, il écrivit : Boulettes de risotto sautées aux truffes noires + Absolut vodka citron - servies avec de la tapenade au vermouth, puis il leva les yeux vers Rickey :

    - Comment veux-tu que je formule ton plat du jour ?

    - Euh... saucisses bordelaises et... Non, attends un peu... Saucisses aux truffes et au cognac et... Oh et puis, merde, G ! Je sais pas. Je suis pas inspiré, là. Tu crois que tu peux trouver quelque chose pour moi ?

    - Bien sûr.

    A ces mots, G-Man saisit un bout de craie verte et écrivit : Huîtres en coquille et saucisses maison au cognac, pistaches + truffes noires - servies avec une crème de raifort au Bushmills. Sous la description des plats du jour, il tenta de dessiner des truffes mais ne parvint qu'à griffonner des pâtés ressemblant plus à des étrons qu'à des champignons. Alors il les effaça.

    Rickey jeta un coup d'oeil sur l'ardoise.

    - Eh, ça rend carrément bien.

    - Peut-être que j'ai un talent caché, qui sait ?

    - A ta place, je m'en tiendrai à la cuisine. C'est plus lucratif.

    G-Man apporta l'ardoise jusqu'en salle et la posa sur une étagère au-dessus du bar. Le service commençait dans une heure. Pour l'instant, le bar était vide à l'exception de deux dockers occupés à écluser de la bière en se disputant à propos du Super Bowl. Ils n'avaient pas franchement l'allure de clients susceptibles d'être intéressés par l'un ou l'autre des plats du jour.

    A 18 heures, Rickey et G-Man peaufinèrent leur mise en place déjà impeccable. A 18 h 15, ils remplirent à nouveau d'huile d'olive, de rouille au poivre rouge et de moutarde au cognac, les flacons souples qu'ils avaient utilisé pour garnir les assiettes. A 18 h 22, un client commanda un hamburger et des frites au fromage.

    - Fait chier ! Ils ne vont pas avoir envie d'avaler des conneries du genre, ce soir !

    - Détends-toi un peu, vieux. Il est encore trop tôt et n'oublie pas qu'on est dans un bar. les vrais mangeurs ne sont pas encore arrivés mais ils seront au rendez-vous, ne t'inquiète pas.

    A 18 h 50, quelqu'un commanda le risotto, ouvrant ainsi les hostilités à proprement parler.

    Poppy Z. BRITE, Alcool, 2008.

    Prime et Soul Kitchen sont encore à venir, mais on peut également retrouver nos deux cuistots parmi son recueil de nouvelles, Petite Cuisine du Diable.

    Et décidément, cette rentrée littéraire est sous le signe du goût, puisque n'oubliez pas l'excellent roman de Christophe-Till GEISSLER, Lamelles, dont je parlais la semaine dernière.

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  • Coup de coeur de la rentrée : Festin à l'italienne (C. GEISSLER)

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    La rentrée littéraire est une chose étrange. On vous annonce presque sept cents romans à sortir entre fin août et mi-septembre, et résultat, avez-vous remarqué ? on ne parle que d'une dizaine, voire une quinzaine de ces romans. Christine ANGOT, Amélie NOTHOMB, Olivier ROLLIN, Colombe SCHNECK pour ne citer que les derniers noms que j'ai aperçus ce week end. Entendons-nous bien, loin de moi l'idée de critiquer les noms que je viens de citer. Quoique... Néanmoins je trouve dommage que sur la masse littéraire qui déboule à la rentrée, on ne se concentre que sur les quatre pour cent qui ont la chance d'être soit déjà connus, soit d'avoir les bons amis qui sauront placer leur livre...

    Il se trouve qu'en juin, j'ai eu l'opportunité d'avoir en main quelques des manuscrits de la rentrée. En effet, toujours à l'affût d'opportunités qui me permettront d'avoir toujours plus de livres, j'avais postulé au prix du Roman Fnac 2008 et que, sans prévenir (en fait la lettre est arrivée quinze jours plus tard...), je me suis retrouvé avec cinq romans à lire en un mois. Tout ça pour dire que j'ai trouvé plutôt légère l'organisation du fameux Prix du Roman Fnac. Je ne veux pas faire ma pro des jurys, mais là, franchement, niveau organisation, c'était moyen moyen. Le mieux étant que, dix jours plus tard, j'en ai reçu trois autres (avec toujours la même date-délai) avec pour consigne de les lire, "si je pouvais"... Evidemment je m'exécutais. Et grande fut ma surprise lorsqu'il y a quelques jours, j'ai découvert la "Sélection des Lecteurs et des Adhérents" : aucun des livres que j'avais lus n'y figurait ! Qu'est-ce à dire que ce jury, où tous les membres ne reçoivent pas les mêmes livres ? Et ce qui m'a le plus scandalisé, ce fut de découvrir que deux des romans que j'avais particulièrement appréciés n'étaient pas mentionnés !

    Attention, n'y voyez pas là la marque d'un orgueil exacerbé, qui laisserait croire que seul mon jugement est digne de foi, mais néanmoins, je m'interroge sur une sélection qui a pu laisser passer ce que je tiens pour de bons livres. Plus encore, je m'interroge sur les conditions de distribution des livres : pour quelle raison tous les membres du jury n'ont-ils pas eu les mêmes livres ? Je ne sais pas pas de combien de membres était composé ce jury, mais j'imagine que si seulement trois personnes ont eu les livres que j'ai appréciés alors que dix autres en avaient un autre, les résultats peuvent laisser perplexes...

    En attendant, participer à ce Prix du Roman Fnac m'aura permis de découvrir une pépite, ce qui pour moi est un de mes deux coups de coeur de la rentrée (pour l'autre, attendez la semaine prochaine...) : Lamelles, de Christophe-Till GEISSLER.

    Lamelles.jpg

    "Aimeriez-vous dompter une amanite panthère ou un bolet de lion ? ou bien lire Mallarmé devant un hygrophore des poètes ? Craindriez-vous de rencontrer le rhodopaxille terrible au coin d'un bois ? Combien de temps laisseriez-vous décemment seul à seul le phallus impudique et l'amanite vaginée ? C'est dans le monde étrange et sensuel des champignons, au fil d'une promenade nonchalante pleine de couleurs et d'odeurs bigarrées que Lamellesvous invite. Pastiches, nouvelles, récits et recettes se suivent pour démontrer que le champignon incarne une forme de beauté fragile et rebelle. Plus encore, c'est le pari risqué du champignon en tant qu'objet littéraire qui est tenté dans ces lignes. "

    Disons-le tout net, quand j'ai eu entre les mains ce livre sur les champignons, j'étais loin d'être transportée de bonheur. D'abord parce que les champignons, ce n'est pas trop mon truc : vous remarquerez que je n'ai pas une foule de recettes sur le sujet. Ensuite parce que moi, la cueillette des champignons, j'aime pas ça : aller devoir marcher dans la boue nez au sol pour dénicher des choses dont on n'est même pas sûr qu'elles soient comestibles, très peu pour moi. Enfin parce que les champignons, ce n'est pas franchement glamour ! Enfin c'est ce que je croyais, avant d'ouvrir le livre de Christophe-Till GEISSLER. Et là, j'ai découvert un monde, que dis-je, un univers, une galaxie mycologique !

    Ce livre est un vrai bonheur, à dévorer, à humer, à regarder : sous le couvert d'un itinéraire de vie, l'auteur y déroule une connaissance encyclopédique du sujet, alliée à un vrai bonheur d'amateur : on se régale de ses balades en forêt, on le suit dans ses découvertes, on déguste avec lui les plats aux noms étranges... L'ensemble est servi par une langue superbe, parfois un peu précieuse, mais toujours claire, précise et évocatrice, dans la droite lignée d'une COLETTE (voir ici ou ) si chère à mon coeur. Et je vous le prouve sur le champ, avec cet extrait. Voici donc :

    FESTIN A L'ITALIENNE

    Je me souviens de cette petite auberge isolée au sommet d'une colline, en Ombrie. Tout autour, une terre nue, caillouteuse, ocre clair, traversée de larges veines d'argile gris-bleutées. Paysange lunaire, presque dépourvu d'arbres, à l'exception, çà et là,de bouquets de chênes rabougris. Il faisait un grand ciel bleu d'avril, mais un vent frais et sec rappelait l'altitude du lieu. Il avait fallu rouler plusieurs kilomètres sur un chemin de terre serpentant au milieu de landes dépouillées pour atteindre le sommet de cette éminence, d'où s'offrait une vue aérienne sur la petite ville de Norcia, non loin de Perugia. [...]

    La femme de l'auberge annonça la composition du menu, soumis au suffrage familial : charcuterie de pays ; bar farci aux herbes ; pappardelle sul leppore, ou pâtes fraîches au lièvre ; salade aux noix ; fromages locaux et vieux parmesan ; sabayon arrosé de grappa et d'amaretto. et comme Orfeo allait s'indigner de la platitude des entrées, l'aubergiste sortit sa botte secrète, sûre de son effet :

    "Antipasto : bruschette di Norcia..."

    Les uns et les autres échangèrent des regards complices, discrètement satisfaits. Orfeo approuva d'un simple hochement de tête. On nous apporta presque aussitôt une assiette couverte d'une généreuse pile de tartines d'un noir brillant d'onyx, bien plus nombreuses que les convives présents. Imitant mes hôtes, j'attrapai une de ces larges tranches de pain grillées, encore tièdes. La mie n'était plus visible, totalement enfouie sous un hachis obscur, dans lequel des morceaux de la taille d'une tranche d'une petite pomme de terre, émergeaient d'un mortier sombre et granuleux, de la même couleur noir profond. Les reflets brillants trahissaient l'huile d'olive dont la préparation avait été généreusement arrosée.

    Des croûtes aux truffes noires de Norcia, voilà ce que l'on nous avait servi. J'étais suffoqué, tant le parfum sauvage qui se répandait avec force, que par l'idée de la quantité fabuleuse de truffes qu'il avait fallu pour préparer ces tartines. Rien à voir avec tant de plaisanteries anecdotiques déjà vues où la truffe n'est plus qu'un vague souvenir, à peine entrevue en lamelle mince dans son pâté en gelée. Le propos était ici d'en livrer honnêtement, sérieusement, toute la substance, d'en faire sentir la rusticité terrienne, la consistance, la granulosité, la violence, l'accord sensuel avec le parfum d'herbe fraîche de l'huile vierge, le grain de gros sel, et le croquant du pain de campagne légèrement grillé. Une authentique Leçon de Truffe. Je n'avais de ma vie jamais rien mangé de comparable.

    Christophe-Till GEISSLER, Lamelles, 2008.

    Et puis, je ne suis pas finalement la seule à avoir aimé, Cathulu aussi !

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  • Dîners intimes ( L. LUTZ)

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    On devrait toujours se méfier des livres lorsqu'ils sont accompagnés de bandeaux élogieux. Car les livres "le[s] plus drôle[s] que j'aie lu depuis des années" ne le sont généralement qu'aux yeux de celle qui a été payée pour le dire. Ou qui est la cousine de l'auteur. Ou son éditrice. Ou les deux.

    Spellman & associés.jpg

    C'est ce qui m'est arrivé avec le livre de Lisa LUTZ, Spellman & associés. A priori, tout convergeait pour me faire passer un bon moment :

    "Qui pourrait résister aux Spellman, la famille la plus sérieusement fêlée de la côte Ouest ? Certainement pas leur fille, Izzy, associée et néanmoins suspecte. Car, pour ces détectives-nés, rien n'est plus excitant que d'espionner, filer, faire chanter... les autres Spellman de préférence. Mélange détonant d'humour et de suspense, ce best-seller international (et son héroïne) a fait craquer Hollywood : vous n'êtes pas près d'oublier les Spellman !"

    Le problème, c'est que celle qui affirmait que ce livre était drôle n'est autre que l'auteur du Diable s'habille en Prada, dont je n'ai pas gardé un souvenir éblouissant, ni de drôlerie ni de finesse. J'aurais dû me méfier... Ensuite, eh bien force est de constater que n'est pas P.J. WOODEHOUSE qui veut. Et que faire dans le loufoque, le débridé, la famille allumée, c'est quand même bien meilleur quand c'est un britannique qui s'y colle. Je mets ici de côté Janet EVANOVITCH, qui avec ses Stephanie Plum ne s'en sort plutôt pas mal, mais ici, c'est plutôt l'agacement qui finit par s'imposer. On sourit d'abord à la description de cette famille Spellman, puis on s'agace quand l'auteur mêle des prétentions littéraires et tente d'éclater la narration, avec flash backs et autres procédés censés montrés sa virtuosité, et on languit franchement que le livre se termine !

    Dommage, j'aurais aimé aimer ces personnages à la limite du cartoon, si gros qu'ils en deviennent caricatures. Mais on en reste là : à la caricature... dont je vous offre l'échantillon suivant : il s'agit des premiers dîners de l'héroîne avec son nouvel ami, un dentiste (profession honnie par la famille Spellman pour d'osbures raisons). Voici donc :

    DÎNERS INTIMES

    Rendez-vous normal n°1

    Trois jours après que Daniel m'eut proposé de sortir, nous nous sommes retrouvés dans un bar à vins de Hayes Valley. Un sommelier trop empressé nous étourdit avec ses "suggestions", ce qui nous poussa à partir. Alors Daniel me fit une suggestion personnelle : que je vienne chez lui pour un petit dîner fait maison. Ces mots, "un petit dîner fait maison", devaient un jour avoir des connotations funestes, mais le premier soir, le petit dîner fait maison de Daniel me parut approcher la perfection.

    Le Dr Castillo habite au rez-de-chaussée d'un petit immeuble de deux étages, un appartement avec deux chambres et une salle de bain, bien rangé - mais sans excès trahissant la maniaquerie - et décoré avec goût, sans rien qui indique l'intervention d'un professionnel. un espace beaucoup trop modeste pour un homme dont le nom est suivi de la qualification de chirurgien-dentiste.*Daniel décongela une assiette d'enchiladas. je me demandai si un repas décongelé entrait dans la catégorie des "faits maison", mais Daniel m'expliqua qu'il avait confectionné ce plat lui-même d'après la recette de sa mère, et qu'il remplissait donc les conditions requises. Une fois que j'y eux goûté, je ne discutai plus. Je reconnais que Daniel sait faire de bonnes enchiladas. Malheureusement, il ne sait rien faire d'autre.

    Rendez-vous normal n°2

    Après une promenade dans le Golden Gate Park, Daniel m'invita pour un autre dîner fait maison. Cette fois, il essaya une recette de poulet chasseur prise dans un des magazines Gourmet de la salle d'attente de son cabinet. Le plat aurait pu être  mangeable mais, faute de trouver telle ou telle épice dans son placard, Daniel lui en avait substitué une autre, de la même couleur, ou ayant le même nom générique mais pas nécessairement le même goût. Ainsi, à la place de l'origan, il mit du thym et au lieu du poivre noir, il utilisa du cayenne.

    Ce qu'il y avait de charmant chez Daniel, c'est qu'il ne parut pas remarquer que si le repas était raté, il y était pour quelque chose. Il crut simplement que la recette n'avait pas été convenablement testée. A chaque bouchée, il faisait un commentaire du genre "Combinaison de saveurs intéressante". Quelques bouchées de plus et : "Je ne referai sans doute pas ce plat", et pour finir : "Mais j'aime bien expérimenter".

    Je garde malgré tout un bon souvenir du rendez-vous normal n°2. Après que Daniel eut débarrassé la table, il sortit du réfrigérateur un pack de six bières et proposa : "Et si on montait sur le toit regarder les étoiles ?"

    Il n'y avait pas d'étoiles ce soir-là, mais je n'en soufflai mot, car boire sur un toit est l'une de mes activités favorites.

    Lisa LUTZ, Spellman & associés, 2007.

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  • Baptême à La Pointe (M. CONDE)

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    D'emblée le livre m'a séduite.

    Victoire, les saveurs et les mots.jpg
    Saveurs, mots, sont autant de substantifs qui me parlent. J'aime les mets comme les livres qui me font voyager et ce Victoire, les saveurs et les mots réunissait tout cela.
    "Cuisinière au savoir-faire inoubliable, Victoire Élodie Quidal travaille au service d'Anne-Marie et Boniface Walberg, à La Pointe. Sa virtuosité et son excellence sont recherchées par la bonne société guadeloupéenne qui la réclame dans ses cuisines... Victoire, qui n'a pas été épargnée par le destin, connaîtra-t-elle enfin son heure de gloire ? C'est avec une affection toute particulière que Maryse Condé brosse le portrait attachant de cette femme qui fut aussi sa grand-mère. "
    Eh bien, pour faire dans le facile, je dirai que je suis un peu restée sur ma faim quant à ces délices culinaires... Et que choisir un extrait qui mette réellement l'eau à la bouche ne fut pas très évident à trouver. Si Maryse CONDE a éprouvé le besoin de se pencher sur la vie de grand-mère, c'est, elle l'avoue au fil des pages de manière plus ou moins détournée, pour pallier à une relation à sa mère qui fut loin d'être sereine. Et apprendre à connaître cette grand-mère inconnue et si loin de ce qu'était sa mère, c'était aussi un moyen de renouer les fils, de savoir d'où elle venait. Dans cette magicienne des mets, Maryse CONDE se reconnaît en mots : "Ce que je veux, c'est revendiquer l'héritage de cette femme qui apparemment n'en laissa pas. Etablir le lien qui unit sa créativité à la mienne. Passer des saveurs, des couleurs, des odeurs des chairs ou des légumes à celle des mots." 
    C'est un beau livre. Mais c'est davantage un livre sur la complexité de la relation mère-fille que sur "les saveurs et les mots", ainsi que le voulait son auteur. Les itinéraires de la grand-mère et de la mère de la narratrice sont passionnants, et l'on ne peut qu'être touchée par ce désir de s'élever dans cette société antillaise de la première moitié du vingtième siècle, même si les conséquences en sont rudes.
    L'extrait que j'ai choisi montre les "débuts" de la gloire culinaire de Victoire QUIDAL, lors du baptême du premier-né de la maison qui l'emploie. Voici donc :

    BAPTÊME A LA POINTE

    [...] à l'occasion de ce baptême, les dons de cuisinière de Victoire furent révélés à tous.
    Pourquoi à ce moment-là ?
    On peut supposer qu'Anne-Marie en avait assez de l'inimitié qui, l'épargnant, entourait sa seule amie. Elle voulait narguer à sa manière la bonne société, aveugle et arrogante.
    - Je la ferai saliver ! l'aurait-on entendu affirmer.
    Ma mère garda dans ses papiers le numéro 51 de l'Echo pointois où figure au mitan d'un article dithyrambique le menu de ce repas de baptême, composé avec lyrisme comme un poème et vraisemblablement expédié au journal par les soins d'Anne-Marie. :
    "Ce furent chez les Walberg des agapes à la romaine, l'oeuvre d'un véritable amphitryon. Jugez-en plutôt :
    Boudins de ouassous
    Petits burgos aux pousses d'épinard et aux feuilles de siguine
    Langouste aux mangues vertes
    Porc caramélisé au vieux rhum Duquesnoy et au gingembre
    Fricassée de lapin aux oranges bourbonnaises
    Gratin de christophines
    Gratin de pommes de cythères vertes
    Gratin de bananes poto
    Salade de pourpier
    Trois sorbets : coco, fruit de la passion, citron
    Gâteau fouetté
    Quelle imagination hardie, quelle créativité ont présidé à l'élaboration de ces délices ! L'eau ne vous vient-elle pas à la bouche, cher lecteur ?"
    Maryse CONDE, Victoire, les saveurs et les mots, 2006. 

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  • Du slurp ou de l'art du repas au Japon... (D. SYLVAIN)

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    A franchement parler, les écrits de Dominique SYLVAIN romancière ne m'avaient guère marqués... J'avais lu Cobra, notamment, et je crois me souvenir de m'y être profondément ennuyée. Je n'étais donc pas franchement débordante d'enthousiasme face à un nouvel ouvrage de cet auteur... Cependant, lorsque je me suis avisée qu'elle publiait elle aussi dans la collection "Exquis d'écrivain" dont j'avais déjà eu l'occasion d'apprécier les livres (celui de Chantal PELLETIER notamment et, dans une moindre mesure, celui de Martin WINCKLER), je n'ai pu m'empêcher de glisser le petit ouvrage dans mes bagages irlandais.

    R_gals_du_Japon_et_d_ailleurs

    "Un exquis d écrivains résolument tourné vers l exotisme de l Extrême-Orient.

    Dominique Sylvain a su judicieusement lier, par le jeu des couleurs et des associations thématiques, des aller-retours entre les trésors lointains (des sushis-sashimis aux pâtisseries de haricots rouges, en passant par les soupes miraculeuses ou les sakés revigorants) et les souvenirs gourmands de son enfance lorraine (lapin, myrtilles, orgeat). En dialoguiste hors pair, elle nous convie à sa table avec beaucoup d humour et de vivacité, épinglant les situations de convivialité cocasses, mettant en scène furtivement les personnages de policiers qui ont fait son succès, rêvant sur les mots et appellations de produits et de cuisine, nous faisant entendre les curiosités musicales d un repas...

    Connaissant bien le Japon où elle vit depuis de nombreuses années, Dominique Sylvain sait nous raconter, d'une façon très singulière, loin des clichés sur la gastronomie nipponne, quelques curieux festins de l'empire du Soleil-Levant, des plus simples aux plus élaborés. Elle nous entraîne aussi en Afrique noire et vers des ailleurs méconnus, tels SingapourSingapour ou les petites îles de la Sonde, en Indonésie."

    Et c'est un vrai bonheur que ce petit livre ! Drôle, intéressant, instructif et savoureux, il nous fait voyager à travers le monde et ses gastronomies locales, saliver ou au contraire grimacer de dégoût (mais plus souvent saliver, avouons-le) : Dominique SYLVAIN a un vrai talent pour faire partager ses expériences et ne nous donne qu'une envie : la suivre dans ses pérégrinations.

    DU SLURP OU DE L'ART DU REPAS AU JAPON

    - IRRASHAIMASE ! IRRASHAIMASE ! IRRASHAIMASEEEEEE ! hurlent successivement les trois serveurs vêtus de vestes traditionnelles décorées de poissons bleus et ventrus.

    Leur formule de bienvenue se déploie en vagues scélérates. Le dernier a le plus bel organe, de quoi réveiller à lui seul une escouade de narcoleptiques. Une braillée à l'unisson aurait été préférable, nos tympans auraient souffert un peu plus, mais moins longtemps.

    Ken nous explique qu'au Japon l'accueil sonore fait partie du jeu. Dans les endroits sélects, l'irrashaimase est sobre, mais reste très audible. En revanche, dans une gargote, on est accueilli à grandes bramées généreuses, comme tous les clients qui suivront ; le repas est donc un voyage le long d'un torrent de décibels, ponctué par les arrivées successives des habitués, et l'inusable enthousiasme des serveurs et des cuisiniers. Les premiers temps, on sursaute, on manque de lâcher son nigirizushi dans sa sauce murasaki. Et puis on s'habitue.

    - IRRASHAIMASE ! IRRASHAIMASE ! IRRASHAIMASEEEEEE !

    Il est de bon ton de déguster ses nouilles en faisant de grands slurps. Hommes, femmes, collégiens, retraités, employés, artistes, grandes dames de Ginza, poupées gothiques de Harajuku, chacun y va de son slurp humide et effiloché. Il y a sans doute là l'occasion de montrer à l'aubergiste sa satisfaction, et celle de communier avec ses congénères dans une joie simple qui réconcilie avec l'existence. Un bol de nouilles colmate l'estomac, se digère comme un rêve et fournit en sucres lents les organismes les plus sollicités par un rythme de vie trépidant. Plus prosaïquement, le slurp permet de faire voyager un instant les nouilles dans l'air et de les refroidir juste ce qu'il faut avant de les avaler. En slurpant, on évite de se brûler.

    Le slurp démontre s'il était nécessaire que la cuisine n'est pas qu'affaire de bonheur des yeux ou de pailles gustatives. La gastronomie s'intéresse de près à nos oreilles, et particulièrement aux oreilles japonaises, lesquelles portent d'ailleurs le joli nom de mimi. Des dictionnaires d'onomatopées recensent plusieurs milliers d'expressions aussi courantes que savoureuses. Gutsu gutsu susurre la soupe en train de mijoter, ja ja fait l'eau qui coule dans une théière, et bari bari le biscuit qui craque délicatement sous la dent.

    Hors du territoire de la cuisine, le monde continue bien sûr de bruisser. Goro goro évoque le fait de rester chez soi pour s'abandonner aux joies de la nonchalance. Kia kia convient au rire à gorge déployée, niko niko à celui d'une élégante, et nia nia au ricanement du sournois. Quant à shin shin, il va comme une moufle à la neige qui tombe doucement et en grande quantité. Mais il est improbable que "foro goro gutsu gutsu bari bari shin shin ja ja nia nia" signifie : "Aujourd'hui, je suis restée au chaud chez moi les orteils en éventail en dégustant un gâteau craquant. Une soupe prometteuse mijotait sur mon réchaud, la neige semblait ne jamais vouloir s'arrêter de tomber, recouvrant mon jardin, étouffant même le rire que mon voisin laissait trop souvent fuser en prenant sa douche." Ce serait trop facile. Et pourtant on aimerait que de telles phrases existent. Comme on aimerait être capable de produire de longs et voluptueux slurps en mangeant nos nouilles. Mais notre éducation  nous en empêche.

    Dominique SYLVAIN, Régals du Japon et d'ailleurs, 2008.

    PS : dans la même idée, j'ai découvert ("Pas trop tôt !" diront certains) l'excellente série d'émissions de Julie ANDRIEU sur France 5 intitulée Fourchette et sac à dos et qui fait découvrir un pays via sa gastronomie.

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  • De la vie des légumes (C. PETITJEAN-CERF)

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    Lunaire. C'est l'adjectif que j'emploierai pour qualifier le roman de Cypora PETITJEAN-CERF :

    Le_corps_de_Liane

    Le samedi 31 août 1985, la deuxième chaîne suspendit la diffusion de Dallas.

    Liane et Roselyne arpentaient les allées de Sephora comme deux âmes en peine.

    - Tu te rends compte qu'on verra plus Pamela ? répétait Liane à n'en plus finir. Elle attrapa un rouge à lèvres Chanel, dévissa le tube, se passa le bâton sur le dos de la main. Le bâton forma un trait coloré et gras. Liane éloigna sa main pour observer le résultat. La dernière fois que Pamela était apparue à l'écran, elle venait de se faire faire une permanente et elle s'était mise à travailler.

    Liane et Roselyne n'avaient pas bien saisi en quoi consistait l'activité professionnelle de Pamela. Elle travaillait dans un bureau, mais il était sans cesse question d'une boutique. C'était confus. Une certitude, cependant : Bobby ne prenait pas au sérieux le nouveau métier de sa femme et Pamela souffrait de ce manque de reconnaissance. Pamela Ewing était victime de l'incompréhension masculine et ni Liane ni Roselyne ne pouvaient lui venir en aide.
    La série s'arrêtait pour le moment. La série s'arrêtait et il n'y avait rien à faire.

    Longtemps, je n'ai pas su trop quoi en penser. Il m'apparaissait comme un joyeux fourre-tout, un peu foutraque, un peu désordonné, et je ne m'y retrouvais pas. Ces personnages nonchalants, qui subissaient leur destin, toutes ces femmes, cette fascination pour Dallas, tout cela me laissait assez indifférente.

    Et puis, petit à petit, je me suis laissée gagner par l'ambiance. Et j'ai notamment beaucoup aimé le personnage de la grand-mère, qui se dessine peu à peu à travers le livre, d'abord brave paysanne du fin fond de sa Bretagne, un peu bécasse, un peu naïve, que l'on va découvrir au fil des pages, jusqu'à un final absolument magnifique.

    En attendant, voici un extrait du début du livre, évoquant Huguette, la fameuse grand-mère justement...

    De la vie des légumes

    A tous les repas, Huguette servait des légumes bouillis, sans viande. Parce que dans la viande se tortillaient des milliers de bactéries alors qu'avec les légumes, au moins, on était sûr. Liane avait du mal à avaler les légumes de sa grand-mère. Ils étaient fades et tièdes. Ils blanchissaient à la cuisson et prenaient des allures de cadavres. A chaque bouchée, Liane avait des hauts-le-coeur.

    "Tu ne manges pas beaucoup, ma fille, finit par remarquer Huguette.

    - Tes légumes, on dirait qu'ils sont morts", gémit Liane.

    Morts ? Huguette se creusa la tête après le dîner. Est-ce que les poireaux décédaient quand on les arrachaient de terre ? Est-ce que c'était possible, ça ? Il fallait reconnaître que les légumes oubliés dans le frigo finissaient par pourrir. Comme des bêtes. Mais est-ce qu'ils étaient morts pour autant ?

    Huguette médita une demi-heure devant le réfrigérateur.

    Cypora PETITJEAN-CERFPETITJEAN-CERF, Le Corps de Liane, 2007.

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