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Littérature gourmande - Page 8

  • La cuisine de l'amitié (J. HERRY)

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    En ce moment, avec mes élèves de Troisième, je suis en plein dans l'autobiographie. Le gros morceau de la Troisième, en Français. L'idée, c'est, tout en étudiant les incontournables classiques du genre, d'arriver à leur faire lire un texte autobiographique - ou y ressemblant - qui ne les lasse pas trop tôt, leur donne envie d'aller jusqu'au bout et, soyons fous, d'en lire d'autres. Évidemment, pour éviter que les trois-quarts ne s'en aillent au galop il faut que cela réponde à des critères précis dont le premier se résume à : "Combien de pages ?" Puis, mais loin derrière, "Ça parle de quoi ?". Toujours prête à aller plus loin dans l'innovation, j'ai proposé Il n'y a pas beaucoup d'étoiles ce soir à une classe Cinéma, qui n'y a pas compris grand-chose, Mort d'un silence à une autre, pour qui le juge Boulouque et les attentats de 1986 étaient très loin, puisque d'une époque où ils n'étaient même pas nés ! Certains courageux ont tenté Stupeur et tremblements, et parfois saisi que cela se passait au Japon... Bref, n'allez pas croire que je porte un jugement désespéré sur mes élèves, mais disons que je suis toujours en quête du livre qui marche. Et depuis deux-trois ans, il y en a un qui fait un tabac à chaque fois. On me le réclame même d'une année sur l'autre, c'est dire... Kiffe kiffe demain, de Faïza GUENE. "Parce qu'on comprend ce qu'elle dit...", "Parce que ça parle de notre vie..." etc...

    Jeanne_herryPourtant ce n'est pas de ce premier roman - car il s'agit d'un roman - dont je vais vous parler, mais d'un petit livre qui pourrait bien connaître le même succès chez mes autres élèves. Parce qu'il est court (126 pages), qu'il est écrit par une fille de vingt-quatre ans et qu'il traite d'une enfance et d'une adolescence qui, sans être tragiques, eurent leurs fêlures. Bien sûr tout le monde n'a pas, comme Jeanne, des parents célèbres, même si elle traite avec beaucoup de pudeur de cet aspect des choses, mais tout le monde a été plus ou moins confronté à la séparation, à la disparition d'un être cher, au deuil de l'enfance à faire. Le fil conducteur du livre, c'est la mort du grand-père. sa lente décrépitude et la famille rassemblée autour de lui. Et puis cela part dans tous les sens, telle une araignée qui tisserait sa toile de souvenirs. L'écriture est précise, juste, sans aspérités, elle coule avec fluidité. Voici donc :

    LA CUISINE DE L'AMITIÉ

    Mon psy me comprend. On peut dire que c'est un miracle. Il bâille, mais il m'entend. Et plus important que tout : il prend mes sentiments au sérieux. Pour parler de mes amitiés, il emploie le mot "casseroles". "Vous avez beaucoup de casseroles sur le feu", dit-il de sa voix douce et vieille. Oui. Plusieurs casseroles mijotent sur un long fourneau. C'est ainsi que l'homme avec lequel je parle chaque semaine dépeint ma vie affective. Il m'imagine au fourneau et me prête un air attentif. Je suis assise dans son bureau et il me voit devant les casseroles, debout. Chacune porte un nom et contient les ingrédients d'une relation affective. Avec une personne que j'aime. Une personne qui m'entend bien. Surveillance. Entretenir le feu. Sous les casseroles, les fait-tout, les marmites : il y a des gens que j'aime mieux. Et des amitiés qu'on ne peut contenir dans de simples casseroles.

    Olivia est un chaudron. Notre amitié est en ébullition, le feu est vif. Le feu, c'est la chaleur de notre estime, l'amour que je lui porte, l'affection qu'elle me rend. La bienveillance de son regard. Notre émerveillement devant l'adéquation. Et les rires. L'amitié n'est pas tiède, la tiédeur, c'est la fin de tout. Là-dessus aussi, on est d'accord.

    Quand il ne reste plus rien d'onctueux, que tout le jus s'est évaporé, c'est qu'une amitié est morte. Ces choses-là arrivent. Sans parfois que la faute en revienne à quelqu'un. Et cela fait un peu peur. Mon psy sait que je renoue les fils du tablier et que j'approche le fourneau avec un bonheur mêlé d'anxiété. Mais il ne sait pas qu'avec une régularité de métronome, un homme de cent vingt kilos tout de noir vêtu et blouson de motard en cuir me demande, avant de m'embarquer sur sa moto rouge, et d'un air faussement renfrogné : "Je suis toujours une de tes casseroles ?" Mon psy ignore que tous les mois je lui répond : "Oui, Grégory." Il ignore aussi qu'il m'arrive de chuchoter à la marmite Maël qu'elle et toujours sous haute surveillance. Et qu'elle me répond : "Mais toi aussi, Jeanne..." Mon psy ne connaît pas la teneur de toutes les conversations qui bourdonnent au-dessus des fourneaux, mais il sait comme elles comptent. Il ne prend pas mes casseroles à la légère. Et il sait que l'une d'elle est en train de partir, il sait que mon grand-père se meurt. Il prend mes sentiments au sérieux. Cheveux blancs et moustache blanche, mon psy regarde mon coeur avec élégance.

    Jeanne HERRY, 80 étés, 2005.

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  • Les frites bordel ! (T. DUTRONC)

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    J'ai toujours eu un gros faible pour la famille DUTRONC : madame Françoise, bien sûr, avec sa mélancolie chronique et sa voix fragile comme un papier de soie, et surtout monsieur Jacques, le patriarche. C'est d'abord une voix, celle du générique d'une série culte, qui berça mon enfance : Arsène Lupin. Avant de découvrir le bonheur de l'oeuvre de Maurice LEBLANC, j'ai découvert le très distingué Georges DESCRIERES et le "gentleman cambrioleur" a gagné mon coeur...

    Et puis, le temps a passé, c'est avec CQFD que monsieur DUTRONC est réapparu dans mon paysage musical. Sur le coup, je n'avais pas fait le rapprochement entre la voix éraillée qui rockait "Merde in France" et les sonorités inimitables de "C'est le plus grand des voleurs..." Mais tout me plaisait. Pour moi, Jacques DUTRONC, c'est un peu comme Woody ALLEN, il n'a pas besoin de faire le tragique pour que j'aime ; c'est d'ailleurs dans la loufoquerie que je les préfère. De DUTRONC, j'adore "La leçon de gymnastique du professeur Dutronc" ou encore "Hippie hippie". D'ailleurs, la veille de ma première épreuve écrite de CAPES, c'est un tambourin à la main que j'ai passé la soirée à chanter "La cumpapade, eh ! eh !"... car Jacques DUTRONC était en concert ce soir-là précisément et je n'allais pas laisser filer ça, quand même ! Oserais-je supposer que l'aquoiboniste m'a porté chance ?

    La progéniture DUTRONC ne pouvait qu'être dans la même veine. Un garçon à qui Serge GAINSBOURG prédit, à sa naissance, que s'il "est timide, ce sera un Thomas à la tomate" ne pouvait être foncièrement mauvais. Alors j'ai écouté l'album, Comme un manouche sans guitare. En plus, le jazz manouche, c'est comme le violon tzigane, j'aime. Petite, j'en ai écouté, des morceaux de jazz - question d'éducation. Et puis l'histoire de la caravane de Django, l'incendie, tout ça... Alors bien sûr, la voix est "dutronesque", la guitare est alerte, l'ensemble est plaisant, mais c'est surtout très drôle : Thomas DUTRONC a une manière de chanter sans avoir l'air de se prendre au sérieux. Et comme il ne nous la joue pas fausse modestie, genre "oui, mes parents sont célèbres, mais si vous saviez...", il nous offre même un hilarant "malus track" sur le sujet. Et puis, parmi tous les morceaux, un morceau sous-titré "improvisation culinaire" ne pouvait que m'interpeller...

    Thomas_Dutronc

    Imaginer une musique sirupeuse à souhait, un monologue nostalgique sur l"enfance partie et la vie qui passe, et tout à coup, un plaidoyer, que dis-je, un manifeste. Voici donc :

    LES FRITES BORDEL

    (...)

    Parfois l'angoisse nous prend le coeur

    Parfois la personne qui dort à côté de nous est un étranger

    Alors

    Moi je sors

    Et j'me commande un steak-frites

    Un bon gros steak

    Avec des frites

    Bordel

    Y en a marre de c'poisson grillé

    De ces haricots verts

    A mort le haricot !

    Vive la choucroute !

    Un bon gros morceau de viande

    Et des pommes de terre bien grasses...

    La révolution du saucisson est en marche

    Venez avec moi

    Vous rouler dans la paëlla

    Vous vautrer dans le couscous

    Mes amis

    Aux ordures et à la poubelle ces omégas 3

    On veut des graisses saturées

    Ras-l'cul de c'régime !

    Prenez des tubercules

    Des pommes de terre

    Vous savez, ces tubercules,

    Coupez-les en fines lamelles

    Plongez-les dans l'huile bouillante

    Salez-les

    Vous aurez des frites

    Ni Dieu, ni maître, mais des frites

    Bordel

    Thomas DUTRONC,

    Voir une variation de la chanson à l'émission Le fou du roi ici

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  • La menthe, la plus belle des amantes (J-C. IZZO)

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    C'est en travaillant sur Total Khéops avec mes élèves de Troisièmes que j'ai découvert, par l'intermédiaire du mémoire de maîtrise d'une jeune documentaliste, ce texte de Jean-Claude IZZO. J'avais déjà proposé il y a quelques temps une "Ode à l'ail", voici donc, extraite de la même revue, une ode à la menthe, ce parfum que Fabio Montale associe, avec le basilic, à Lole, la belle gitane...

    Aujourd'hui que l'hiver s'est définitivement installé chez nous, il m'a semblé judicieux de raviver des souvenirs de fraîcheur estivale. Mais pour moi, la menthe, c'est aussi les trajets en voiture où, nauséeuse, on me donnait un sucre avec quelques gouttes d'alcool de menthe... C'est encore ce flacon d'huile essentielle de menthe poivrée que j'ai toujours dans mon sac pour essayer de contrer la migraine qui survient. Ou enfin ce thé à la menthe trop sucré avec ses pignons flottant... Voici donc :

    LA MENTHE, LA PLUS BELLE DES AMANTES

    On aime la menthe pour son odeur. C'est la plus populaire. Dès qu'il s'agit de citer une plante odorifère, c'est elle, elle seule, que l'on a à la bouche. Son parfum, reconnaissons-le, bien que légèrement poivré, n'entête pas, n'enivre pas. On est touché par sa grâce. Et il suffit de laisser tomber quelques feuilles dans une théière pour être comme transporté dans le palais de Schéhérazade.

    La menthe agit ainsi. Comme un philtre d'amour, je dirai même qu'elle ouvre les portes de cet imaginaire oriental où, comme le chantait Baudelaire, tout n'est que luxe, calme et volupté.

    Sans doute est-ce pour cela que la menthe est si peu utilisée dans la cuisine occidentale, même méridionale. A cause de cette peur des voyages, qui nous éloignent plus de Pénélope qu'ils ne nous y ramènent. Vous me direz, mais on en boit, nous, de la menthe. Laissez-moi sourire. Celle qui colonise de vert l'eau fraîche des vacances a, depuis bien longtemps, oublié ses origines ! Cette menthe-là, même si comme le croient encore les adolescents, rend amoureux à force de trop en boire, est sans effet sur l'être humain. D'ailleurs, je n'ai encore jamais connu d'homme, ou de femme, qui, ayant consommé de la menthe à l'eau tout l'été, se soit écrié : "Lève-toi et viens avec moi : nous renoncerons à notre pouvoir royal afin de parcourir le vaste monde, sans garder d'autre souci en tête que l'amour..."

    Oserai-je donc un conseil ? Semez de la menthe autour de vous. De la menthe corse pour décorer vos allées de ses minuscules fleurs mauves. De la menthe orange aux feuilles veinées de rouge. De la menthe pouliot, dont les fleurs, petites et roses, poussent entre les dalles de pierre. De la menthe ananas aux feuilles vert pâle tachées de crème et de blanc. De la menthe verte, enfin, en pots sur vos rebords de fenêtres. Respirez ces parfums poivrés. Vous découvrirez alors qu'il y a toujours mille et une nuits à vos rêves. Et vous chérirez la menthe comme la plus belle des amantes.

    Jean-Claude IZZO, La Pensée de midi, 5 août 1997.

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  • Un banquet à Omois (S. AUDOUIN-MAMIKONIAN)

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    Disons-le tout net : j'étais sceptique. Comme beaucoup, je suis sous le charme - et le mot est faible - des romans de J.K. ROWLING et la saga Harry Potter ne cesse de m'émerveiller. J'admire sa richesse, son imaginaire, sa capacité à synthétiser tous les univers légendaires, son humour, sa noirceur, bref, je suis une inconditionnelle d'Harry Potter ! Et c'est pour cette raison que je me suis longtemps à refuser à lire des "dérivés", cette littérature de jeunesse qui mêle joyeusement magie, ésotérisme de bazar, héros adolescent dans un fatras foutraque et livre une espèce de brouet quand on espère des crèmes...

    Et puis, parce que je suis entêtée mais pas complètement bornée non plus, j'ai "goûté" à Tara Duncan. Entendons-nous bien, j'ai attendu qu'elle sorte en poche. Et j'y suis allée sur la pointe des pieds. Et j'ai été conquise ! Car une fois passée cette fâcheuse capacité que nous avons (ou suis-je la seule ?) à vouloir comparer, j'ai découvert un univers unique... et, oserais-je dire, typiquement français. Il y a dans ces romans une fantaisie, une drôlerie, une auto-dérision tout à fait séduisantes. Le monde créé par Sophie AUDOUIN-MAMIKONIAN est tout bonnement fantastique, d'une richesse époustouflante (le langage y est pour beaucoup - et le fait que ces romans soient écrits en français et non plus traduits n'y est pas pour rien) et d'une inventivité époustouflante... Fidèle à mes éditions de poche, je me suis donc ruée sur le deuxième et maintenant, eh bien j'attends que les autres sortent en poche !

    C'est un extrait du premier tome que j'ai choisi de vous présenter. Tara'tylanhnem Duncan est une jeune fille qui vient de découvrir qu'elle était "sorcelière", sorcelier signifiant "ceux qui savent lier les sorts". S'ensuivent une série d'aventures plus palpitantes les unes que les autres, puisqu'on découvre que Tara n'est pas l'orpheline qu'elle pensait, que l'univers de l'Autre Monde l'attend, voire la recherche activement, que des méchants sont sur le coup, bref, plein de rebondissements en perspective. Alors, histoire de reprendre quelques forces, voici donc un :

    BANQUET A OMOIS

    Ils se faufilèrent discrètement à leur table. Un somptueux dîner y était déjà dressé, avec d'immenses plats dorés et de fines assiettes de porcelaine. Cal et Robin ouvrirent de grands yeux devant le festin qui les attendait. De nombreux aliments reposaient sur... rien, flottant dans l'air juste au-dessus des tables.

    Tara découvrit que les apparences ne correspondaient pas forcément à la réalité en goûtant un riz blanc tout ce qu'il y a de plus banal qui lui mit la bouche en feu pendant une demi-heure.

    Après avoir avalé au moins trois litres d'eau, elle observa ce que mangeaient les autres et les imita prudemment.

    Les viandes avaient des goûts... bizarres, pas mauvais, mais inhabituels. Les sauces étaient relevées et les légumes d'aspect classiques (genre fèves, graines ou encore racines) dégageaient des odeurs et des goûts très différents. Une sorte de haricot notamment lui fit penser à un renversant mélange de brocolis et de banane, une espèce de tomate jaune avait un goût de chou-fleur à la sardine et les salsifis rouges ressemblaient à des pêches trempées dans du miel.

    Il y avait également des Boumbar, les bonbons qu'aimait Cal. Quand elle en mit un dans sa bouche, il commença à fondre, puis explosa littéralement, libérant toutes ses saveurs. Elle vit aussi des Kidikoi, d'étranges sucettes en forme de grenouilles blanc et bleu dont le coeur cachait un secret. Quand on avait dégusté le ventre ou le dos de la grenouille, une phrase apparaissait qui prédisait l'avenir. Pour Tara, la sucette magique annonça : "Maintenant tu te tracasses, car le danger te menace."

    Tara grimaça. La sucette ne lui révélait rien de bien nouveau. Cal fut averti par sa Kidikoi qu'il allait se tromper et Robin qu'il allait se dévoiler, ce qui sembla complètement le paniquer. Moineau, prudente, refusa d'en prendre une. La couleur était à chaque fois la même, aussi était-il impossible de savoir qu'elle serait la saveur. Tara expérimenta successivement les parfums steak à l'orange, puis cerise à l'orgeat, camembert au chocolat, poisson pané au citron, prune au piment rouge, pomme au poivre. Le problème étant bien sûr qu'il fallait tout manger si on voulait accéder à la phrase magique ! Cal lui apprit que les P'abo, les lutins farceurs, étaient les créateurs de ces sucettes. Ils s'étaient inspirés des centaures, mi-hommes mi-chevaux des vallées de l'Est, qui avaient pris la mauvaise habitude de lécher le dos des Pllops, grenouilles blanc et bleu extrêmement venimeuses pour les autres races, car leur venin leur donnait des rêves agréables et parfois même des visions d'avenir.

    Elle aima beaucoup le Tzinpaf, boisson pétillante pomme-cola avec un soupçon de citron, et détesta la Barbrapo, espèce de breuvage fermenté amer à la couleur jaune, qui la fit frissonner.

    Pendant le repas, Robin laissa tomber les petits pains qui se trouvaient dans la panière.

    Il se passa alors une chose curieuse. Il rattrapa la panière bien avant qu'elle ne touche terre. Cela surprit Tara qui se souvint avoir déjà vu quelqu'un faire preuve de cette vitesse inhumaine. Elle fronça les sourcils puis oublia l'incident.

    Le banquet se termina sur une symphonie de chocolat fourrés (ça, apparemment, c'était universel), et Dame Auxia, la Haute Mage du Conseil d'Omois (cousine de l'impératrice), une belle femme brune, se leva et déclara :

    - Mes chers amis, permettez-moi à présent de vous souhaiter la bienvenue à Tingapour !

    Sophie AUDOUIN-MAMIKONIAN, Tara Duncan - Les Sorceliers, 2003.

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    Plus d'infos sur Tara Duncan, le site

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  • Le Yorkshire Pudding de la maman de Cecily (H. HANFF)

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    C'est un petit livre qui ne ressemble à aucun autre. Une correspondance, certes, mais une correspondance où l'auteur peut se saisir toute vive à l'intérieur : Helen HANFF est dans son livre, toute entière et en chair et en os presque. L'histoire, c'est celle d'une jeune femme new yorkaise de trente-trois ans qui décide un beau jour de se constituer une bibliothèque de "livres anciens" et s'adresse pour ce faire à une librairie de Londres, située au 84, Charing Cross Road. Pendant plus de vingt ans, elle va correspondre avec l'employé de la librairie, Frank, puis élargir le cercle à la famille de ce dernier et au reste du personnel.

    Outre l'aspect purement "bibliophile" qui ne saurait laisser un lecteur insensible (ah, les bonheurs d'Helen face aux "pages en vélin crème, lisse et épais", elle qui n'a connu jusqu'alors que le papier trop blanc des livres américains), cette correspondant est également un très intéressant témoignage de la vie quotidienne dans l'Angleterre de l'immédiate après-guerre, soumise aux restrictions, alimentaires notamment. C'est ainsi qu'Helen envoie des colis alimentaires à ses nouveaux amis anglais, tandis qu'elle reçoit en échange la fameuse recette de Yorkshire Pudding... Voici donc :

    LE YORKSHIRE PUDDING DE LA MAMAN DE CECILY

    Eastcote

    Pinner

    Middlesex

    20/2/51

    Ma chère Helene -

    Il y a bien des manières de le faire mais Maman et moi pensons que, pour un premier essai, ce sera la plus simple pour vous. Mettez une tasse de farine, un oeuf, une demi-tasse de lait et une bonne pincée de sel dans une terrine. Mélangez jusqu'à ce que la pâte fasse un ruban. Placez dans le réfrigérateur pendant plusieurs heures. (C'est mieux si vous le faites le matin.) Lorsque vous mettez votre rôti au four, mettez-y aussi un deuxième plat à chauffer. Une demi-heure avant que le rôti soit cuit, verser un peu du jus gras du rôti dans ce plat, juste de quoi recouvrir le fond. Ce plat doit être brûlant. Versez-y la pâte du pudding. Le rôti et le pudding seront prêts en même temps.

    Je ne sais pas bien comment le décrire à quelqu'un qui n'en a jamais vu, mais le Yorkshire Pudding doit beaucoup gonfler, être bien doré et croustillant et quand on le découpe, on s'aperçoit que l'intérieur est creux.

    La RAF retient toujours Doug dans le Norfolk et nous gardons précieusement jusqu'à son retour les conserves que vous nous avez offertes pour Noël. Quand il reviendra, nous allons faire une sacrée bombance avec ça !  Je pense quand même que vous ne devriez pas dépenser votre argent comme ça !

    Dois me dépêcher de poster cette lettre pour qu'elle vous parvienne à temps pour l'anniversaire de Brian, faites-moi savoir si tout a bien marché.

    Je vous embrasse,

    Cecily

    14 East 95th St.

    25 février 1951

    Chère Cecily -

    Le Yorkshire Pudding est un rêve, il n'y a rien de semblable ici : pour le décrire à quelqu'un j'ai dû dire que c'était une sorte de gaufre creuse, très épaisse, rebondie et lisse.

    Je vous en prie, ne vous souciez pas du coût des colis de nourriture, je ne sais pas si c'est que l'Association Outremer est à but non lucratif ou bien exonérée des droits de douane, mais c'est ridiculement bon marché : tout le colis de Noël m'a coûté moins qu'une dinde. Ils ont quelques colis de luxe avec par exemple des côtes de boeuf et des gigots d'agneau, mais même ça, c'est tellement bon marché comparé aux prix pratiqués chez le boucher que ça me tue de ne pas pouvoir vous les envoyer. Je m'amuse tellement avec le catalogue, je l'étale sur le tapis et je compare les mérites respectifs du Colis 105 (comprenant une douzaine d'oeufs et une boite de biscuits sucrés) et du Colis 217B (deux douzaines d'oeufs mais PAS de biscuits sucrés). Je déteste les colis avec une seule douzaine d'oeufs : ça fait deux oeufs par personne ce qui ne représente vraiment pas grand-chose. Mais Brian dit que les oeufs en poudre ont un goût de colle. Alors le problème reste entier.

    Un producteur qui aime bien mes pièce (pas assez cependant pour les produire) vient de téléphoner. Il produit des séries télévisées et il m'a demandé si je voulais bien écrire pour la télévision. "Payé une brique", a-t-il lancé négligemment, ce qui finalement veut dire 200 dollars. Et moi qui gagne 40 dollars par semaine à lire des scripts ! Je vais le voir demain, croisez les doigts.

    Amitiés -

    helene

    Helene HANFF, 84, Charing Cross Road, 1970.

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  • Grand cru et oiseaux de paradis... (J.P. KAUFFMANN)

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    Pour beaucoup d'entre nous, Jean-Paul KAUFFMANN, c'est avant tout ce visage émacié qui, trois ans durant, est apparu en ouverture du journal de France 2 - on disait Antenne 2 alors - en compagnie d'autres journalistes, assorti d'un macabre compte-à-rebours. "Les otages au Liban n'ont toujours pas été libérés". Et puis "ils" ont été libérés. Et la vie a recommencé. Ou tout du moins tenté.

    C'est cette reconstruction, à défaut de renaissance ou de résurrection, que Jean-Paul KAUFFMANN nous narre dans La Maison du retour. Ou comment, petit à petit, dans un isolement volontaire, il a retrouvé le goût des choses et des gens. Son livre est plein d'odeurs, de sons, de littérature aussi, entremêlé de rappels au réel. "Une fatwa a été lancée contre Salman Rushdie". "L'ayatollah Khomeyni est mort"... Et puis il y a le vin. C'est le Bordeaux qui était le sujet de son premier ouvrage publié après sa détention. C'est encore le Bordeaux que l'on retrouve dans l'extrait suivant, où Jean-Paul KAUFFMANN et son épouse, Joëlle, sont conviés à dîner chez un voisin. Voici donc :

    GRAND CRU ET OISEAU DE PARADIS

    Je ne sais si le vin habite un éternel présent, en tout cas celui-ci me paraît invulnérable. La robe est encore sombre et intense. Les parfums de la jeunesse, souvent trop démonstratifs dans leur évidence, ont disparu au profit d'un bouquet profond évoquant le cèdre, l'épice. Une sensation ténébreuse, irrévélable. Je songe alors à cette réflexion entendue un jour dans la bouche d'un vigneron : "Le parfum, ça vous saute au nez tandis que le bouquet, il faut aller le chercher." C'est un bonheur presque illicite d'atteindre la vérité cachée d'un tel vin. Il réussit à jouer sur deux notions antinomiques : la délicatesse et la puissance. D'ordinaire, on a l'un ou l'autre. Jamais les deux à la fois. Sauf dans des cas exceptionnels comme celui-ci.

    L'épouse du Voisin et la soeur se sont absentées avec des airs de conjurés. Elles tiennent conciliabule en cuisine. Je saisis vite les raisons de cet aparté. En grande pompe, la soeur présente dans la lèche-frite de petites boules d'ivoire en brochette dont la peau est très légèrement quadrillée en pointe de feu par le gril. Un petit croûton taillé en demi-lune est intercalé entre chaque "bestiole". Ce sont des ortolans, doux oiseaux de passage, ainsi appelés "parce qu'ils fréquentent les jardins, du bas latin hortolanus" nous précise le Voisin.

    La fourchette et le couteau sont bannis. La soeur indique qu'il faut saisir l'oiseau par le bec avec ses doigts. Je fais rouler mon premier ortolan dans la bouche. La tentation est grande de mâcher à peine en l'aspirant la chair dense et moelleuse car elle fond sous le palais. Lorsque je débroche mon deuxième ortolan, il rend une ou deux gouttes de graisse que je recueille soigneusement sur le croûton. Je sens que ce sera divin. Un goût plein de noisette, gras et fumé, truffé et fruité à la fois. La chair de l'ortolan qui se fluidifie dans la bouche souligne l'impression de dodu et de gras, en même temps la peau croustillante donne une sensation tactile qui l'apparente au maigre, au sec, au non-épais.

    L'ortolan possède en Gascogne une valeur particulière. Ce passereau est si rare qu'il n'est dégusté qu'entre amis, "sous la serviette" comme nous le confie la soeur. C'est dire qu'on nous fait honneur en offrant ce plat. Pourquoi une telle marque de bienveillance . Je crois qu'ils sont heureux tout simplement de recevoir. De manifester aussi leur sympathie à l'égard d'étrangers qui ont choisi d'habiter leur région. Peut-être éprouvent-ils à notre endroit une forme de gratitude. [...]

    La deuxième bouteille de Palmer me paraît un brin inférieure à la première, le vin est moins profond, un peu moins complexe. Cette différence sur un cru du même millésime n'est pas rare, surtout quand il s'agit d'un vin ancien. Depuis deux heures, nous faisons bombance et joyeuses libations. Il est possible que les papilles gustatives saturent et que le palais soit moins frais, moins impressionnable. Le Voisin me resserre souvent. Je me sens en tout cas très euphorique, nullement ivre. Dans un état de béatitude mais lucide et actif. Je ne connais pas de shoots plus plaisants que ces crus anciens. Ils m'exaltent, me font revenir en arrière comme la truite remonte la rivière. Seule matière vivante à se bonifier en vieillissant, le vin abolit le flux temporel.

    Jean-Paul KAUFFMANN, La Maison du retour, 2007

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  • Momos à Kalimpong (K. CHODEN)

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    Le_Cercle_du_karmaLe Cercle du karma, c'est d'abord l'histoire d'une femme : Tsomo, première fille mais troisième enfant d'une fratrie de douze. Tsomo la décidée, Tsomo la docile et pourtant révoltée, qui ne peut se résoudre à son destin de femme au Bhoutan, où le savoir est réservé aux hommes et qui voit, pleine de frustration, son père, religieux laïc, enseigner à ses frères mais pas à elle. C'est ainsi que le roman de Kunzang CHODEN est celui d'une quête, d'un voyage initiatique vers la paix et la sérénité, autant de choses que Tsomo trouvera, enfin, au terme de sa vie.

    L'extrait que j'ai choisi dévoile un aspect de la vie quotidienne, non pas au Bhoutan, que Tsomo a quitté à ce moment-ci, mais au Tibet, à Kalimpong très exactement. Tsomo et Dechen Choki, une jeune femme qu'elle a rencontrée au fil de ses pérégrinations, ont retrouvé le frère de Tsomo, devenu gomchen, autrement dit religieux. Ce dernier les invite au restaurant. Voici donc :

    MOMOS A KALIMPONG

    Tous trois quittèrent le dharamsala pour se rendre au restaurant dont Gyalsten Phuentso avait parlé. C'était une salle tout en longueur avec plusieurs tables et des chaises. Des gens y étaient attablés, dont certains levèrent les yeux à l'entrée des trois Bhoutanais, avant de replonger le nez dans leur assiette. Ils posèrent leurs bagages près d'une petite table qui se trouvaient juste à côté de l'entrée et s'assirent. Une vieille Tibétaine vint aussitôt leur demander ce qu'ils voulaient manger. Tout cela était très nouveau pour Dechen Choki et Tsomo. Elles étaient assises sur le bout des fesses, ne sachant trop quelle attitude adopter. Alors que tous les autres avaient l'air propre et frais, elles ne s'étaient pas lavées et se sentaient crasseuses. La salle était très décorée. Elles reconnurent la photo du Dalaï-Lama à l'autre bout de la salle. On avait tendu un khada dessus de la photo. Sur les murs, de grands posters de jolies femmes, de bébés, d'animaux, ainsi que des rangées de coquillages avec de belles formes et des torsions compliquées. Chaque table était ornée d'un vase coloré rempli de fleurs artificielles tout aussi colorées. Dechen Choki et Tsomo étaient fascinées. Tout était si joli, si différent de ce qu'elles avaient vu jusque là. Dechen Choki n'arrêtait pas de s'exclamer : "Regarde ce vase ! Regarde ce tableau !" Elles parlaient en chuchotant comme si elles craignaient de faire disparaître quelque chose en parlant trop fort. Gyalsten Phuentso commanda des momo*.

    "J'adore essayer des trucs nouveaux, surtout les plats que je ne connais", dit Dechen Choki, s'animant tout à coup. Puis, un peu gênée par son enthousiasme, elle pouffa de rire.

    La femme apporta bientôt trois bols fumants de soupe garnie de coriandre fraîche et de feuilles d'oignon. Elle posa devant eux trois assiettes, chacune contenant huit momos. Puis elle apporta un grand bol de pâte de piment rouge en disant : "Les Bhoutanais mangent trop de piment". Elle avait vu qu'ils étaient bhoutanais à leurs vêtements. Le porc haché avec du gingembre, des oignons et du piment, cuit en beignets à la vapeur, était délicieux. Tsomo ne mangerait plus jamais d'aussi bons momos de sa vie. "Dieu, que c'est bon. Est-ce le genre de plat qu'on mange ici ? demanda Dechen Choki.

    - C'est un plat tibétain, beaucoup de restaurants en servent. C'est très facile à faire, en fait, mais ça prend du temps."

    Dechen Choki et Gyalsten Phuentso bavardaient comme de vieux amis.

    " Vous savez faire les momos ? Vous voudrez bien m'apprendre ?" et Dechen Choki d'insister jusqu'à ce que Gyalsten Phuentso accepte.

    Kunzang CHODEN, Le Cercle du karma, 2007.

    * boulettes de viande enrobées de farine de sarrasin

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  • Repas amer ( N. APPANAH)

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    Le hasard a voulu que j'apprenne dernièrement le Prix du roman FNAC 2007 ait été décerné à Natacha APPANAH pour son roman, Le Dernier Frère. Or Natacha APPANAH, je l'ai quant à moi découverte cet été, avec son premier roman, Les Rochers de Poudre d'or. Un roman absolument magnifique, bouleversant et terrible. L'auteur, mauricienne, a décidé d'écrire sur un aspect méconnu de l'histoire de l'Île Maurice, ce moment où la "traite des noirs" a cédé la place à la "traite des Indiens". De pauvres gens, rêvant d'Eldorado, de "rochers sous lesquels on trouvait de la poudre", et qui se sont retrouvés exploités dans les champs de canne à sucre mauricien.

    Dans son premier roman, Natacha APPANAH a choisi de suivre les destinées de quatre personnages : Vythee, parti retrouver son frère sur l'île, Badri, un simple d'esprit passionné par le jeu de cartes, Chotty, condamné à être l'esclave d'un riche paysans pour payer la dette de son père mort, et Ganga, qui a fui le bûcher où la mort de son époux la condamnait. Le roman n'est pas très long, mais il est intense? Rude, brutal, éprouvant. on le referme avec la rage au ventre et de la pitié plein les yeux.

    Le passage que j'ai choisi se situe plutôt vers la fin, quand les indiens sont parvenus à "Mérich". C'est la première journée des nouveaux arrivants.  Voici donc un :

    REPAS AMER

    Le travail était très irrégulier. Les anciens étaient rentrés dans le champ, créant un vide derrière eux, tandis que les nouveaux peinaient, avançant péniblement. Parfois, de rage, comme le vieux pêcheur, à la droite de Vythee, ils s'emparaient de la canne, la secouaient et essayaient de la briser à deux mains en lançant les pires injures. Alors, maligne, elle se courbait, la peau se fendait, elle émettait un craquement mais elle ne se cassait pas. Vythee ferma les yeux, se concentrant sur son travail... Un coup sec, en biais, sous le noeud. Sans trembler... Ferblanc cria alors : "Repas !"

    Les Indiens cessèrent immédiatement et se regroupèrent à côté de la charrette. Badri avançait péniblement mais Ferblanc l'arrêta.

    "Toi, tu continues !

    - Mais à manger, sahib ! A manger !

    - Pas travail, pas manger. C'est comme ça, ici."

    Badri se mit à pleurer. Comme sur le bateau quand les officiers l'avaient tabassé et délesté. Il s'assit sur le bord de la route et enfouit sa tête dans ses mains. Das donna un coup de coude à Vythee.

    "Mange, petit ! Avale. T'auras rien avant quatre heures. Mange !

    - Mais Badri...

    - Laisse. Ça arrive à tout le monde. Faut s'habituer. Quand on ne travaille pas, on ne mange pas.

    - Mais nous venons d'arriver, Das. Badri est jeune, il ne sait pas...

    - Et alors ? Qu'est-ce que tu croyais ? Qu'on allait t'accueillir avec des guirlandes de fleurs et des chants ? Qu'on allait dire... oh, c'est des nouveaux, laissons-leur une chance..."

    Das mangeait tout en parlant. Il avalait de grandes parts de galettes sucrées, emplissait ses joues jusqu'à ce qu'elles gonflent, et buvait de l'eau avec des bruits de succion.

    "Nouveaux ! Nouveaux ! Faut travailler, petit, comme les autres. T'es pas là pour faire le beau et personne n'est là pour toi. Mange, idiot. Mange."

    Les yeux de Vythee s'embuèrent bien malgré lui. Tout le monde avalait sa croûte et lentement il fit de même. Si la journée devait être comme cette première heure, il en aurait besoin. Autour de lui, c'étaient des champs à perte de vue et un peu plus bas, il y avait une sorte de tour en pierres grises. Et plus loin, il y avait cette bande bleue.

    "Ça ? C'est la mer, petit. La tour, c'est la cheminée de l'usine.

    - Quelle usine ?

    - Mais... tu viens d'où, toi ?

    - Des collines de Parvi.

    - C'est où, ça ?

    - Pas très loin de Madurai. Chez moi, les cannes sont...

    - Arrête. Ça ne m'intéresse pas. L'usine, c'est là où l sucre est fait. Après la coupe, on ira travailler là-bas.

    -Ah...

    - Oui, ah...

    - Tu as été à la mer, là-bas ?

    - Non.

    - Pourquoi ?

    - Pourquoi ? Pourquoi ?! Petit, tu ne peux pas sortir du domaine. C'est fini. Tu restes là, tu dors là, tu travailles là...

    - Et si je demande au sahib Rivière...

    - Ha, ha ! le sahib Rivière...

    - Mais mon frère m'attend à Mont Trésor !!

    - Quoi ?

    - Oui, c'est pour lui que je suis là. Il est parti il y a quatre ans et il m'a écrit pour me dire de venir le rejoindre."

    Das allait lui rétorquer qu'il pouvait toujours attendre et que, frère ou pas, Vythee devait rester ici, à Poudre d'or, mais quelque chose l'en empêcha.

    Quelque chose dans les yeux de Vythee. Une sorte de vide qu'il avait déjà vu auparavant, dans ceux de Roy, dans ceux des autres Indiens dans la cale pourrie du Futay Mubarak il y a sept ans...

    A chacun son illusion. A certains de l'or sous les rochers, à d'autres des frères...

    Das avala sa dernière bouchée, allongea ses jambes à même les feuilles coupantes.

    "Oui, peut-être qu'il faut demander à M. Rivière, petit..."

    Le travail reprit une demi-heure après. A midi, ils s'arrêtèrent et s'installèrent sous le grand banian  au bord du champ. Badri eut droit à sa galette, cette fois-ci. Certains s'assoupirent mais Vithee ne pouvait détacher ses yeux de cette bande bleue à l'horizon. Peut-être que derrière, là-bas, se trouvait l'Inde...

    Après la pause, ils travaillèrent encore quatre heures et quand le soleil commença à descendre et que la bande bleue au fond prit une couleur orangée, Ferblanc aboya d'autres ordres.

    " C'est fini, Das ?

    - Non. Il faut que tu ailles chercher de l'herbe. Va de ce côté-ci. Rapporte des choses assez vertes et tendres. C'est pour les chevaux du sahib."

    Quand ils eurent terminé, la nuit était déjà là et la lanterne de Sanspeur était de retour.

    La charrette les attendait un peu plus loin et ils s'aidèrent mutuellement pour y monter. Vythee reconnaissait la même pénombre qu'ils avaient vue disparaître ce matin, les étoiles qui s'étaient éteintes devant l'aube étaient revenues, tout aussi brillantes. Il comprit alors pourquoi il devait regarder la nuit.

    Au camp, ils eurent le même riz jaunâtre que la veille. A côté du puits où Das se lavait les pieds, Vythee vient s'asseoir. l'air frais lui fit du bien.

    " C'est la même chose demain ?

    - Oui, petit.

    - Et jusqu'à quand ?

    - Ça fait sept ans que ça dure pour moi, petit."

    Natacha APPANAH, Les Rochers de Poudre d'or, 2003

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  • Le bonheur du risotto (A. GIROD DE L'AIN)

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    "Tu lis quoi ? - Le dernier bouquin d'Alix Girod de l'Ain, tu sais la... - Oui, oui, c'est bon, je sais qui est Alix Girod de l'Ain !"

    Vous voyez ! Même mon mari, cet homme qui ne lit que Beaux-Arts et L'Equipe, et puis aussi France Football, mais ponctuellement et uniquement l'édition du mardi, pas celle du vendredi, il n'y a rien, même lui, disais-je, connaît Alix Girod de l'Ain. Et pourtant, ce n'est pas lui qui lirait une de ces "conn..." de magazine de bonne femme, non, lui, il lit des trucs sérieux. Vous avez vu la dernière couverture de Beaux-Arts, qui sous l'accrocheur titre "Sexe et arts" présente une jeune femme asiatique et dénudée vantant les vertus du bondage ? On sent le côté sérieux de la chose, non ? Et dois-je vous rappeler que le métier de Catherine Millet, c'est rédactrice en chef de Art-Press ?

    Enfin, bon, tout ça pour vous dire que celui qui lit ELLE tous les lundis matin ne peut ignorer l'existence - et surtout la plume - d'Alix Girod de l'Ain, dite AGA. Sa spécialité ? l'air du temps, mêlé d'une touche de vie familiale, à la sauce rigolote. Ses articles sont souvent drôles, voire loufoques, avec ce petit grain de folie presqu'anglo-saxon. Il y a du P.J. Woodehouse et du Woody Allen dans ses papiers. Elle n'a qu'un seul défaut : donner une apparence de facilité à sa prose qui laisse croire que tout le monde peut faire pareil. Ce qui donne des choses beaucoup moins réussies (doux pléonasme) que ce soit dans la presse ou même sur certains blogs... Cela peut donner au mieux de l'amusant déjà-lu, au pire du lourd plagiat.

    Quand le docteur AGA n'écrit pas dans ELLE, elle tâte du roman. Dans lequel elle conserve ce qui a fait son succès : plume vive, délires en tous genres, et un zeste de vie personnelle, le tout mâtiné d'une sauce à l'air du temps. Sainte Futile ne fait pas exception à la règle : Pauline Orman-Perrin, dite POP, traîne une solide réputation de journaliste rigolote au magazine Modelle. Sa rencontre avec Dieu (en clone de Lagerfeld) va l'obliger à revoir ses priorités et infléchir le cours de sa vie... Vous devinez la suite : c'est très drôle, caustique, plein d'auto-dérision, et on passe un très bon moment.

    Le passage que j'ai choisi de vous présenter marque le neuvième jour de la quête de sens de POP. C'est un repas en famille, avec son mari et ses deux enfants. Voici donc :

    LE BONHEUR DU RISOTTO

    - Je te ressers du risotto, mon amour ?

    Pierre tendit son assiette, abasourdi.

    - Tiens, un petit supplément de morilles, tu serais pas contre, trésor ?

    J'avais écouté mon instinct. Et mon instinct m'avait dicté qu'il était temps de nourrir ma famille avec de la vraie nourriture et des produits nobles, rien qui sorte d'un sachet et qui se mélange avec l'eau de la bouilloire, en tout cas.

    D'où l'introduction de cette chose inhabituelle sous notre toit : un livre de cuisine.

    D'où ce risotto, préparé selon les règles de l'art, oignon émincé, riz arborio revenu dans le beurre, vin blanc juste étuvé, véritable bouillon à base d'authentique carcasse de poule (tête du boucher quand j'avais demandé ça, dédaignant notre rituel "lundi c'est poulet cuit") et l'équivalent de trois mois d'allocs en morilles brossées-mais-surtout-pas-lavées au dernier moment. Une heure quarante de courses + préparation départ arrêté. Mon instinct m'avait également ordonné de distribuer des portions normales, contrairement à cette vieille habitude de ne servir Pierre qu'en dernier, après les enfants, quand il ne reste que deux grosses cuillerées à soupe dans le plat, histoire de l' "aider à perdre du poids".

    Je regardai mon mari avaler le contenu de son assiette, frétillant de bonheur, et l'image de Prout le chien refusant de croire à sa chance devant un os de gigot se superposa à la sienne.

    Non, Pauline, pas ça.

    Mon instinct venait de me dicter d'arrêter de prendre mon époux  pour une sorte d'animal familier, un peu pataud mais si attachant. Depuis de trop longues années je traitais cet homme magnifique en labrador géant, songeai-je en le voyant attraper une morille entre deux doigts pour la sucer goulûment. Son geste me donna une autre idée, pour plus tard. Là aussi, mon instinct m'intimait l'ordre de me ressaisir, de renouer avec des débordements érotiques un peu perdus de vue ces derniers temps.

    En me déplaçant dans la cuisine, je cherchais à adopter des poses gracieuses, comme ces dames impeccables en couverture des catalogues d'arts ménagers des années 50. Finie, l'échevelée-débordée meuglant à ses proches de remplir le lave-vaisselle parce qu'elle en a ras le pompon de tout faire, bordel. Un tablier, il fallait absolument que j'achète un tablier, me dis-je. Et aussi des ballerines à bout pointu pour lever joliment la patoune arrière devant l'évier. Réenchanter le réel passait par de petites choses, des efforts minuscules de ce type suffiraient à faire circuler un grand vent de bien-être, oui, comme un souffle d'amour tout autour des miens.

    Alix GIROD DE L'AIN, Sainte Futile, 2006.

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  • Le verbe et non la viande (M. BARBERY)

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    Une_GourmandiseMuriel BARBERY est le dernier auteur dont on cause. Ne vient-elle pas d'écrire L'Élégance du hérisson, sur lequel les éloges pleuvent ? Alors par contradiction, ce n'est pas de ce dernier dont je vais vous parler, mais du premier roman roman qu'elle a publié, en 2000 : Une Gourmandise. Vous pensez bien qu'un tel titre ne pouvait que m'interpeller...

    Une Gourmandise, ce sont les derniers jours d'un critique gastronomique, "le plus grand", "le Maître", celui sur lequel les superlatifs pleuvent. Il va mourir, il le sait, il n'en a ni remords ni regrets. Simplement, il voudrait, avant que tout s'arrête, retrouver LA saveur, celle qui lui "trotte dans le coeur", "la vérité première et ultime de toute [sa] vie". Et ainsi sur  une  trentaine de courts chapitres vont s'égrener souvenirs et témoignages d'une vie vouée au bien-manger.

    Le roman est court, il n'est pas pour autant facile. La langue y est précise, souvent précieuse et un peu ampoulée. Les références littéraires abondent, entre les lignes, comme souvent dans les premières oeuvres. Le passage que j'ai choisi de vous présenter m'a paru convenir parfaitement à notre situation : manger et en parler, et se délecter autant de le faire que de le dire. Voici donc :

    LE VERBE ET NON LA VIANDE

    Quatre huîtres claires, froides, salées, sans citron ni aromates. Lentement avalées, bénies pour la glace altière dont elles recouvraient mon palais. "Ah, il ne reste plus que celles-là, il y en a avait une grosse, douze douzaines, mais les hommes, quand ça rentre de l'ouvrage, ça mange bien." Elle rit doucement.

    Quatre huîtres sans fioritures. Prélude total et sans concession, royal en sa frustre modestie. Un verre de vin blanc sec, glacé, fruité avec raffinement - "un saché, on a un cousin en Touraine qui nous le fait pour pas cher !".

    Une mise en bouche. Les gars à côté causaient voiture avec une faconde inouïe. Celles qui avancent. Celles qui n'avancent pas. Celles qui renâclent, qui regimbent, qui rechignent, qui crachotent, qui s'essoufflent, qui peinent dans les côtes, qui dérapent dans les virages, qui broutent, qui fument, qui hoquettent, qui toussent, qui se cabrent, qui se rebiffent. Le souvenir d'une Simca 1100 particulièrement rétive s'arroge le privilège d'une longue tirade. Une vraie saloperie, qui avait froid au cul même en plein été. Tous hochent la tête avec indignation.

    Deux fines tranches de jambon cru et fumé, soyeuses et mouvantes, dans leurs replis alanguis, du beurre salé, un fragment de miche. Une overdose de moelleux vigoureux : improbable mais délectable. Un autre verre du même blanc, qui ne me quittera plus. Prologue excitant, charmeur, allumeur.

    Quelques asperges vertes, grosses, tendres à s'en pâmer. "C'est pour vous faire attendre pendant que ça réchauffe, dit précipitamment la jeune femme, croyant sans doute que je m'étonne d'un plat de résistance aussi chiche. - Non, non, lui dis-je, c'est magnifique." Tonalité exquise, champêtre, presque bucolique. Elle rougit et s'éclipse en riant.

    Autour de moi, ça continue de plus belle sur le gibier qui traverse inopinément les routes de la forêt. [...] Ils rigolent comme des gosses.

    Des "restes" (il y a de quoi nourrir un régiment) de poularde. Pléthore de crème, de lardons, une pointe de poivre noir, des pommes de terre dont je devine qu'elles viennent de Noirmoutier - et pas une once de gras.

    La conversation a dévié de sa route première, elle s'est engagée dans les méandres sinueux des alcools locaux. Les bons, les moins bons, les franchement imbuvables ; les gouttes illicites, les cidres trop fermentés, aux pommes pourries, mal lavées, mal pilées, mal ramassées, les calvados de supermarché qui ressemblent à du sirop et puis les vrais calvas, qui arrachent la bouche mais parfument le palais. La goutte d'un fameux Père Joseph déclenche les plus beaux éclats de rire : du désinfectant, c'est sûr, mais pas du digestif !

    [...] Une tarte aux pommes, pâte fine, brisée, craquante, fruits dorés, insolents sous le caramel discret des cristaux de sucre. Je finis la bouteille. A dix-sept heures, elle me sert le café avec le calva. Les hommes se lèvent, me tapent dans le dos en me disant qu'ils vont travailler et que si je suis là ce soir, ils seront contents de me voir. Je les embrasse comme des frères et promets de revenir un jour avec une bonne bouteille.

    Devant l'arbre séculaire de la ferme de Colleville, sous la houlette des cochons qui lochent dans les malles pour le plus grand plaisir des hommes qui le content ensuite, j'ai connu l'un de mes plus beaux repas. La chère était simple et délicieuse mais ce que j'ai dévoré ainsi, jusqu'à reléguer huîtres, jambon, asperges et poularde au rang d'accessoires secondaires, c'est la truculence de leur parler, brutal en sa syntaxe débraillée mais chaleureux en son authenticité juvénile. Je me suis régalé des mots, oui, des mots jaillissant de leur réunion de frères campagnards, de ces mots qui, parfois, l'emportent en délectation sur les choses de la chair. Les mots : écrin qui recueillent une réalité esseulée et la métamorphosent en un moment d'anthologie, magiciens qui changent la face de la réalité en l'embellissant du droit de devenir mémorable, rangée dans la bibliothèque des souvenirs. Toute vie ne l'est que par l'osmose du mot et du fait où le premier enrobe le second de son habit de parade.

    Muriel BARBERY, Une Gourmandise, 2000.

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