Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

gourmandise - Page 7

  • Breakfast at Lynley's (E. GEORGE)

    Imprimer Catégories : Littérature gourmande

    georgeJe me souviens de ma découverte d'Elizabeth George. J'en avais lu le plus grand bien dans les pages littéraires de ELLE et avais acheté son premier roman : Enquête dans le brouillard. Ce fut le choc : un roman policier, certes, mais beaucoup d'autres choses encore. Une écriture à la fois rigoureuse et gracieuse, une véritable psychologie de chaque personnage et, surtout, une noirceur sous ce vernis apparemment si lisse, si brillant, si poli.

    Je fus conquise et c'est ainsi que j'achète scrupuleusement chacun de ses romans pour suivre les pérégrinations de Lynley, Barbara, Simon et les autres. Oh, bien sûr, certains m'ont déçus, d'autres transportés (le dernier en date - Sans l'ombre d'un témoin - atteint des sommets), mais ses personnages sont devenus, au fil des années, autant d'amis dont j'ai plaisir à découvrir le chemin de vie. Personnages de papiers, oui certes, mais tellement humains...

    Je reviens régulièrement au premier. C'est le plus court, en pages, mais tout est déjà là. Il faut dire qu'en fait, c'était le quatrième qu'Elizabeth George écrivait : les personnages étaient déjà construits et leur profondeur, qui affleure à chaque page, était bien réelle. Je vous propose d'aller prendre le petit-déjeuner chez le héros, l'inspecteur Lynley. Huitième comte d'Asherton, bellâtre en apparence et tombeur reconnu, il est la caricature de l'aristocrate sorti des grandes écoles et  pur produit de la gentry et pourtant, il a choisi la police plutôt que jouer au gentleman farmer sur ses terres de Cornouailles. Le passage suivant raconte le premier jour où Barbara Havers, son contraire absolu, et lui vont faire équipe. Elle est passée le prendre. Voici donc :

    BREAKFAST AT LYNLEY'S

    Alors qu'elle s'attendait à voir paraître une petite bonne rondelette à l'air mutin moulée dans un tablier blanc, elle eut la surprise de se trouver face à Lynley lui-même. Un Lynley en pantoufles, au nez aristocratique chaussé de lunettes, et qui tenait un toast à la main.

    - Ah, Havers, dit-il en la fixant par-dessus ses verres. Vous êtes en avance. Parfait.

    Il lui fit traverser la maison et la conduisit dans un petit salon tout boiseries blanches et murs vert d'eau, avec un plafond de style Adams d'une surprenante sobriété. A l'une des extrémités de la pièce, des portes vitrées donnaient sur un jardin où s'épanouissaient des fleurs tardives. Le petit-déjeuner servi dans des plats en argent était disposé sur une desserte en noyer sculpté. La pièce dégageait une si agréable odeur de pain chaud et de bacon que l'estomac de Barbara se mit à gargouiller. Elle se plaqua une main contre le ventre, s'efforçant de ne pas penser à l'unique oeuf à la coque trop cuit et au toast brûlé qui avait constitué tout son repas du matin. La table était dressée pour deux. Barbara s'en étonna avant de se rappeler le rendez-vous de Lynley avec Lady Helen. Celle-ci devait sans nul doute être encore au lit, peu habituée à se lever avant dix heures et demie.

    - Servez-vous, dit Lynley. (L'air absent, il pointa sa fourchette vers le buffet tout en ramassant des feuilles qui traînaient au milieu des assiettes.) Rien de tel que de manger un peu pour avoir les idées claires. A votre place, j'éviterai de toucher aux harengs. Je n'en garantis pas la fraîcheur.

    - Non, merci, répondit-elle poliment. J'ai déjà déjeuné, monsieur.

    - Vous ne prenez même pas une petite saucisse ? Elles sont délicieuses. Vous n'avez pas l'impression que les charcutiers essaient enfin de mettre plus de porc que de farine dans leurs produits ? Je trouve que c'est réconfortant. Près de cinquante ans après la Seconde Guerre mondiale, il serait temps d'en finir avec le rationnement. (Il empoigna la théière. Comme toute la vaisselle, elle était en porcelaine ancienne, un héritage familial sans aucun doute.) Puis-je vous offrir du thé si vous ne mangez pas ? Je vous préviens, je ne bois que du Lapsang Souchong. Helen prétend que ça sent le jus de chausssettes.

    - Je... J'en prendrais volontiers une tasse.

    - Très bien. Vous me direz ce que vous en pensez.

    Au moment où elle mettait un morceau de sucre dans sa tasse, la sonnette retentit. Il y eut un bruit de pas montant un escalier. [...]

    Une voix musicale résonna dans le couloir.

    - Le petit-déjeuner ?

    Un rire léger.

    - Mais alors je tombe à pic, Nancy. Il ne croira jamais que c'est une coïncidence.

    Et sur ces mots, lady Helen entra en coup de vent dans le petit salon, paralysant Barbara qui eut un hoquet de désespoir.

    Les deux femmes portaient le même tailleur. mais si celui de lady Helen avait été coupé à ses mesures, celui de Barbara n'était qu'une vulgaire copie achetée dans un magasin de prêt-à-porter. La marque de l'ourlet et les coutures qui godaient le démontraient amplement. Seule la couleur - qui était différente - pouvait lui éviter une complète humiliation. Elle attrapa sa tasse mais n'eut pas la force de la porter à ses lèvres.

    Helen marqua une pause infime en voyant Barbara.

    - Je suis dans le pétrin, annonça-t-elle avec franchise. dieu merci, vous êtes là aussi, sergent, j'ai l'impression que nous ne seront pas trop de trois pour trouver une solution au guêpier dans lequel je me suis fourrée.

    Là-dessus, elle déposa un grand sac en papier sur la chaise la plus proche et se dirigea droit sur le buffet, soulevant les couvercles, examinant les plats, comme si la nourriture pouvait suffire à la tirer d'embarras.

    - Quel guêpier ? s'enquit Lynley. (Il jeta un coup d'oeil à Barbara.) Comment trouvez-vous le Lapsang ?

    - Très bon, monsieur, fit Barbara.

    - Encore cet horrible thé ! gémit lady Helen. Vraiment, Tommy, tu n'as pas de coeur.

    - Si j'avais su que tu venais, je n'aurais pas eu l'outrecuidance de t'en proposer pour la deuxième fois en une semaine, répondit Lynley, d'un air entendu.

    Nullement décontenancée, elle rit.

    - Regardez-le, sergent, il est vexé ! Ne dirait-on pas à l'entendre que je suis là tous les matins, à le ruiner en nourriture.

    - Tu était déjà là hier, Helen.

    - Espèce de mufle ! (Elle se tourna de nouveau vers le buffet.) Ces harengs ont une drôle d'odeur. Nancy les aurait-elle apportés de Cornouailles dans sa valise ? (Elle vint s'asseoir et posa sur la table son assiette où était empilé un savant mélange d'oeufs, de champignons, de tomates et de bacon.)

    Elizabeth GEORGE, Enquête dans le brouillard, 1990.

    3 commentaires Pin it! Lien permanent
  • Le problème des amis comestibles (F. SEYVOS - A. VAUGELADE)

    Imprimer Catégories : Littérature gourmande

    Je l'avoue, j'ai un faible pour la littérature de jeunesse. Je ne dirais pas que j'ai eu des enfants pour pouvoir leur acheter des livres, mais disons que cela a pesé dans la balance...

    Je succombe particulièrement aux albums. Leur problème : ils sont souvent plus chers que de simples livres ; leur avantage : on peut les feuilleter à loisir sans jamais se lasser. Des illustrations magnifiques, des univers plein de poésie et d'humour, une histoire au service de l'image sans toutefois perdre de sa crédibilité prise seule, c'est un vrai bonheur.

    Pour rester dans la "Littérature gourmande", titre de cette rubrique, je vous propose de vous faire découvrir une petite merveille (parmi tant d'autres dans cet inépuisable coffre au trésor), une histoire écrite par Florence Seyvos et illustrée par Anaïs Vaugelade, L'Ami du petit tyrannosaure. Voici donc :

    LE PROBLEME DES AMIS COMESTIBLES

    Il était une fois un petit tyrannosaure qui n'avait pas d'amis parce qu'il les avait tous mangés.

    L_ami_du_petit_tyrranosaurePourtant, chaque fois, il avait essayé de se retenir très fort. Ca se passait toujours de la même façon. Le petit tyrannosaure rencontrait quelqu'un qu'il trouvait sympathique et s'asseyait à côté de lui pour engager la conversation.

    Au bout de quelques instants, il sentait une petite faim lui chatouiller l'estomac. Alors il regardait discrètement à droite et à gauche pour voir s'il n'y avait pas une ou deux fourmis à grignoter.

    Très vite, il se mettait à avoir très faim. Mais comme il trouvait son nouvel ami vraiment très sympathique, il lui proposait d'aller jouer chez lui ou à la plage.

    Et c'est là que la catastrophe se produisait. Le petit tyrannosaure se jetait sur son nouvel ami et n'en faisait qu'une bouchée.

    "Pardon ! Pardon !" disait ensuite le petit tyrannosaure. Mais bien sûr, c'était trop tard.

    Ce matin-là, le petit tyrannosaure venait juste d'avaler son dernier nouvel ami.

    Il était seul, à présent, totalement seul dans la grande forêt.

    Il comprit qu'il n'aurait sans doute plus jamais d'ami.

    Alors il fut pris d'une immense tristesse et se mit à pleurer.

    Il comprit que, bientôt, il allait avoir très faim, et se mit à pleurer plus fort.

    Quelqu'un s'approcha.

    Ce quelqu'un s'appelait Mollo et venait d'une autre forêt.

    F. SEYVOS - A. VAUGELADE, L'Ami du petit tyrannosaure, 2004.

    3 commentaires Pin it! Lien permanent
  • Petit-déjeuner chez Katz (Nancy HUSTON)

    Imprimer Catégories : Littérature gourmande

    hustonNancy HUSTON (photo de M. Mangiulea) a le chic des titres intelligents. Instrument des ténèbres, L'Empreinte de l'ange, des titres qui vous donnent à la fois envie de lire les livres pour élucider le mystère de leurs intitulés et  l'impression d'être plus intelligente quand vous les refermez car vous avez compris la parfaite adéquation entre ledit titre et l'histoire elle même.

    Lignes de faille ne fait pas exception à la règle. Il intrigue, il interroge et... on ne l'apprécie parfaitement qu'une fois la denrière page lue ! Le roman est bouleversant et vertigineux, tragique et ironique à la fois. C'est d'abord une forme de narration originale : quatre narrateurs de six ans racontent à tour de rôle un moment de leur vie ; sauf que ces quatre narrateurs sont les enfants l'un de l'autre : le premier, Sol, vit à New York en 2004, le deuxième, son père, Randall, va connaître une expatriation en Israël en 1982, sa mère, Sadie, va raconter 1962, quant à Erra-Kristina, ce sera 1944-45.

    Quatre enfants, quatre destins et quatre hérédités. Et là est le vertige : les racines des uns sont chez les unes, tout s'explique, tout s'imbrique et l'on finit emporté par cette spirale tout à la fois terrible et implacable. J'aurais pu choisir plusieurs extraits, je me suis arrêtée à celui de Sadie, la plus mal dans sa peau, la plus acharnée aussi à mettre à nu la vérité, TOUTES les vérités, qui découvre via son beau-père, Peter "un des aspects les plus agréables de la vie des juifs". Voici donc :

    PETIT-DEJEUNER CHEZ KATZ

    C'est dimanche et maman fait la grasse matinée. Quand elle n'est toujours pas levée à onze heures, papa me dit : "Si on allait chercher quelque chose à se mettre sous la dent ?" Alors on sort dans la rue main dans la main et je me sens fière et éveillée et unique. On descend Delancey et Rivington et quand on arrive sur Orchard je vois que tous les magasins sont grands ouverts avec des étals qui débordent jusque sur le trottoir, chose impensable le dimanche à Toronto. Il y a des enseignes partout et je les lis fièrement à mesure que papa me les montre du doigt : Sacs à main Fine & Klein, Maroquinerie Altman, Lainages, soies et draperies Beckenstein (...) Papa arbore un immense sourire et s'arrête de temps à autre pour regarder la marchandise et bavarder avec les vendeurs, tous le félicitent pour sa jolie petite fille et je n'ai pas la moindre envie de les désabuser. Il m'amène dans un grand restaurant qui s'appelle Chez Katz où il y a énormément de monde, des hommes surtout, et Peter m'explique que ce n'est pas un restaurant mais un delicatessen, ce qui veut dire qu'au lieu de s'asseoir à une table et de donner sa commande au serveur, on fait la queue au comptoir en regardant, baba, les mille sortes de pains et de charcuteries et de fromages exposés dans la vitrine, quand c'est votre tour on leur dit ce qu'on veut manger et ils le flanquent sur l'assiette, là devant vos yeux.

    Papa me dit "OK, la môme, le moment est venu pour toi de faire la connaissance des bagels". Il passe notre commande et on s'installe avec le plateau à une petite table dans un coin et je goûte à cette nouvelle forme d'extase qui est une sorte de pain avec un trou au milieu, tout bourré de saumon fumé et de fromage à la crème, et ensuite il dit : "Tu me posais ds questions au sujet des juifs ?" et je fais oui de la tête parce que j'ai la bouche pleine et il dit : "Ca, c'est un des aspects les plus agréables de la vie des juifs." (...)

    - Et c'est quoi les aspects désagéables ?

    - Oh... chaque chose en son temps. Il n'y a pas le feu."

    Ca devient une tradition entre nous de descendre jusqu'au coin de Houston et Ludlow le dimanche matin pour prendre le petit-déjeuner chez Katz. Papa me laisse goûter tout ce que je veux et je veux goûter de tout : les cornichons à l'aneth et les tomates vertes en saumure, les sandwichs géants au corned-beef ou à la langue fumée ou au pastrami chaud, les bagels et les bialies, le hareng salé et les pizzas au salami, en enfin, comme dessert, unmerveilleux strudel aux pommes.

    "Mon Dieu, Peter, tu le gâtes !" dit maman quand je lui raconte ce que je viens de manger, mais papa dit : "Elle mérite d'être gâtée un peu, après toutes ces années d'éducation spartiate dans le Grand Nord" et, même si je ne connais pas le mot spartiate, je suis totalement d'accord.

    Nancy HUSTON, Lignes de faille, 2006.

    Petite anecdote : Nancy Huston a écrit son livre en une nuit...

    7 commentaires Pin it! Lien permanent
  • La Femme chocolat (Olivia RUIZ)

    Imprimer Catégories : Littérature gourmande

    Une fois n'est pas coutume, ce n'est pas un extrait de roman ou de poésie que je vais vous servir en guise de littérature gourmande, ce sera une chanson. Depuis quelques temps trotte dans ma tête la voix acidulée d'Olivia Ruiz. J'avais aimé "J'aime pas l'amour", j'ai fredonné "J'traîne les pieds" et là, j'avoue, je craque sur "La Femme chocolat", qui a donné son titre à l'album. La musique est entêtante, les paroles audacieuses juste ce qu'il faut, et l'ensemble ne ressemble à rien d'autre !

    Voici donc un extrait de  :

    LA FEMME CHOCOLAT

    Taille-moi les hanches à la hache
    J'ai trop mangé de chocolat
    Croque moi la peau, s'il-te-plaît
    Croque moi les os, s'il le faut

    C'est le temps des grandes métamorphoses

    Au bout de mes tout petits seins
    S'insinuent, pointues et dodues
    Deux noisettes, crac! Tu les manges

    C'est le temps des grandes métamorphoses

    Au bout de mes lèvres entrouvertes
    pousse un framboisier rouge argenté
    Pourrais-tu m'embrasser pour me le couper...

    Pétris-moi les hanches de baisers
    Je deviens la femme chocolat
    Laisse fondre mes hanches Nutella
    Le sang qui coule en moi c'est du chocolat chaud...

    Matthias MALZIEU

    6 commentaires Pin it! Lien permanent
  • Légende de cuisine (Fred VARGAS)

    Imprimer Catégories : Littérature gourmande

    La première fois que je l'ai lu, il m'a déçu. Je venais de découvrir Fred Vargas et, quand je suis arrivée à L'Homme à l'envers, je l'ai lu, disons-le, sans grand enthousiasme. Il ne m'a pas passionné, je lui trouvais de la lenteur, de l'ennui.

    Et puis je l'ai relu cet été et je me suis dit alors : "Mais comment se fait-il que je sois passée à côté ?" Je l'ai trouvé passionnant, j'ai adoré les personnages pittoresques et surtout l'humour qui se dégageait de l'ensemble.

    Dans ce roman, Fred Vargas dépeint comme à son accoutumée un univers parallèle, où chacun a son histoire personnelle et vit en marge d'une certaine société, celle d'aujourd'hui, celle qui va vite, celle qui court après le profit. Le passage qui va suivre met en scène trois personnages, Camille, Soliman et le Veilleux, partis sur les routes à la recherche de l'assassin de Suzanne, amie de Camille, mère adoptive de Soliman et amoureuse secrète du Veilleux. Tout y est : poésie, humour, sens de la formule. Voici donc une :

    LEGENDE DE CUISINE

    A cause du froid et du vent, Soliman avait dressé la table dans le camion, sur la caisse qu'on avait coincée entre les deux lits. Camille laissait Soliman se charger de la cuisine. C'était lui qui s'occupait de la mobylette, du ravitaillement, de l'eau. Elle tendit son assiette.

    - Viande, tomates, oignons, annonça Soliman.

    Le Veilleux déboucha une bouteille de blanc.

    - Avant, commença Soliman, aux commencements du monde, les hommes ne faisaient pas leur cuisine.

    - Ah merde, dit le Veilleux.

    - Et c'était comme ça pour toutes les bêtes de la terre.

    - Oui, coupa le Veilleux en versant le vin. Adam et Eve ont couché ensemble, et ensuite, ils ont dû trimer et se faire à manger toute la vie.

    - Pas du tout, dit Soliman. Ce n'est pas ça l'histoire.

    - Tu les inventes, tes histoires.

    - Et alors ? Tu connais un moyen de faire autrement ?

    Camille frissonna, alla chercher un pull à l'arrière du camion. Il ne pleuvait pas, mais la brume poissait le corps comme un linge mouillé.

    - Partout, la nourriture était à portée de leur main, continuait Soliman. Mais l'homme prenait tout pour lui et les crocodiles se plaignaient de sa voracité égoïste. Pour en avoir le coeur net, le dieu du marais puant prit la forme d'un crocodile et s'en alla contrôler la situation par lui-même. Après avoir souffert de la faim pendant trois jours, le dieu du marais convoqua l'homme et lui dit : "Dorénavant, l'Homme, tu seras partageux." "Que dalle", lui répondit l'Homme. "J'en ai rien à branler des autres." Alors le dieu du marais entra dans une terrible colère et ôta à l'homme le goût du sang, de la chair fraîche et de la viande crue. A dater de ce jour, l'homme dut faire cuire tout ce quil portait à sa bouche. Ca lui prit beaucoup de temps et les crocodiles eurent la paix dans leur royaume de la viande crue.

    - Pourquoi pas, dit Camille.

    - Alors l'homme, humilié d'être devenu la seule créature à manger cuit, repassa tout le boulot à la femme. Sauf moi, Soliman Melchior, parce que je suis resté bon, parce que je suis resté noir, et ensuite parce que je n'ai pas de femme.

    Fred VARGAS, L'Homme à l'envers, 1999.

    6 commentaires Pin it! Lien permanent
  • Où l'on apprend que certains insectes se mangent avec plaisir voire avidité (Dan BROWN)

    Imprimer Catégories : Littérature gourmande

    J'avoue, je suis bon public. Je ne cherche pas (systématiquement) la petite bête et quand une histoire est bien racontée, je me laisse entraîner sans soucis et sans trop me poser de questions. C'est ainsi que j'ai lu le Da Vinci Code : une histoire sympathique, pleine de rebondissements, avec un happy end, une vraie lecture de vacances, quoi ! C'est pourquoi lorsqu'on m'a proposé un précédent roman de Dan BROWN, j'ai accepté sans hésiter et je me suis plongée dans Deception Point.

    Et j'ai passé un très bon moment (puisque je l'ai dévoré en une journée). C'est bien fait, bien mené, plein de références scientifiques super compliquées que j'ai survolées allègrement, il y a une dénonciation du système américain (ouh, les vilains hommes politiques qui ne pensent qu'à gagner les élections - c'est sûr, ce n'est pas en France que ça se produirait !), bref, j'ai passé un très bon moment. Et j'ai repéré le passage suivant, qui devrait intéresser beaucoup de gastronomes (bon, je vous passe le détail de vous situer le moment, ça n'a pas grande importance, sachez juste que trois personnages, deux hommes et une femme, discutent). Voici donc :

    OU L'ON APPREND QUE CERTAINS INSECTES SE MANGENT AVEC PLAISIR VOIRE AVIDITE

    - L'eau est un environnement à faible gravité, reprit Tolland. Sous l'eau, tout pèse moins lourd. L'océan soutient des structures fragiles qui ne pourraient jamais exister sur terre, les méduses, les calamars géants, les murènes...

    Corky acquiesça du bout des lèvres.

    - Très bien, mais l'océan préhistorique n'a jamais recelé d'insectes géants ?

    - Bien sûr que si, et c'est d'ailleurs toujours le cas. Les gens en mangent tous les jours, ils constituent un plat recherché dans la plupart des pays du monde.

    - Mike, enfin, qui avale des insectes marins géants ?

    - Tous ceux qui dégustent des homards, des crabes et des langoustes !

    Corky le regarda, médusé.

    - Les crustacés sont pour l"essentiel des insectes marins géants, expliqua Tolland. Ils appartiennent à une sous-espèce du genre arthropode. Les poux, les crabes, les araignées, les insectes, les sauterelles, les scorpions, les homards, toutes ces espèces sont cousines. Toutes dotées d'appendices articulés et de squelettes externes.

    Corky, gourmand de nature, semblait très contrarier d'entendre comparé les crustacés à des insectes.

    - D'un strict point de vue de classification, ils sont proches des insectes, poursuivit Tolland. Certains crabes ressemblent à des trilobites géants. Et les pinces d'un homard évoquent celles d'un grand scorpion.

    Corky, un peu verdâtre, affirma :

    - Je ne goûterai plus jamais à un homard de ma vie.

    Rachel paraissait fascinée.

    - Donc les anthropodes terrestres restent petits parce que la gravité les empêche de grandir. Mais, dans l'eau, la légèreté de leur corps leur permet d'atteindre une très grande taille.

    - Exact, fit Tolland. Un crabe royal de l'Alaska pourrait être confondu avec une araignée géante si nous ne disposions que de restes fossilisés incomplets.

    Dan BROWN, Deception Point, 2001.

    7 commentaires Pin it! Lien permanent
  • Déjeuner au Tchip Burger (M.A. MURAIL)

    Imprimer Catégories : Littérature gourmande

    Connaissez-vous Marie-Aude MURAIL ? Si la réponse est positive, filez immédiatement à l'extrait ou mieux dans une index_r1_c1librairie vous procurer son dernier bouquin. Pour les autres, je vous donne quelques informations qui vous donneront illico l'envie de faire comme les premiers.

    Marie-Aude MURAIL est, disons-le sans ambages, un de mes auteurs préférés. "Quoi ? entends-je déjà, mais elle a écrit quoi de connu ?" Et si je vous réponds Oh, Boy ! , les aventures de Nils Hazard, Ma vie a changé, je suis sûre que beaucoup vont me dire : "Jamais entendu parler !" Et permettez-moi de vous dire alors que vous êtes passé à côté de quelque chose !

    Marie-Aude MURAIL se découvre au hasard des rayons de littérature jeunesse (je crois qu'elle en est à plus de 70 bouquins) mais elle pourrait tout aussi bien figurer par les auteurs de littérature tout court, comme si écrire pour la jeunesse nécessitait d'être enfermé dans un ghetto. Elle possède cette rare qualité de toucher tout le monde, enfants, ados, adultes. Elle n'écrit pas pour les uns oun les autres, elle écrit tout court. Elle raconte des histoires où les personnages, les situations sont toujours d'une justesse et d'une drôlerie incomparables. N'allez pas croire pour autant que l'on se trouve chez les Bisounours ! Non, les univers que Marie-Aude MURAIL met en place sont les nôtres, ceux d'une réalité souvent déprimante mais où domine toujours une foi dans l'homme. Ce sentiment que l'on peut beaucoup, quand on le veut, quand on accepte de ranger ses oeillères, d'ouvrir son coeur.

    Son dernier livre en est un exemple flagrant. De quoi parle Vive la République ? voici la quatrième de couverture : A 22 ans, Cécile va réaliser son rêve : devenir maîtresse d'école ! La voilà qui affronte, le cœur tremblant, sa première rentrée des classes. Face à elle, dix-huit CP : Baptiste jamais assis sur sa chaise, Audrey qui aime déjà sa maîtresse, Steven au QI " limite ", Louis si zentil, Toussaint et Démor Baoulé, fraîchement arrivés de Côte-d'Ivoire... Cécile doit tout simplement leur apprendre à lire. Mais ce n'est pas si simple que ça, quand votre directeur vous impressionne et que l'inspecteur vous terrorise, quand vous n'avez aucune autorité sur les enfants, quand rôdent des gens inquiétants autour de l'école, et qu'en plus vous tombez amoureuse du serveur de Tchip Burger!

    Joyeux bazar humaniste, penserez-vous. Eh bien oui, justement. Et à travers ce roman, elle réussit l'exploit de nous parler de la condition des sans-papiers, de l'état de l'Education nationale, du décalage entre nos élites et le "vrai monde", tout en menant une intrigue qui mêle une histoire d'amour aux prises avec la World Company !

    Histoire d'amour justement. L'extrait que je vous propose, c'est la rencontre entre Cécile, l'héroïne, "l'institutrice débutante", et Eloi, le fils de famille ayant renié sa famille er devenu alter-mondialiste... tout en travaillant au Tchip Burger parce qu'il faut bien vivre... Voici donc :

    DEJEUNER AU TCHIP BURGER

    - On se bouffe burger ?

    Cécile n'était pas très en fonds. Mais elle voulait faire plaisir à son frère. Ils entrèrent donc au Tchip Burger de la place Anatole-Bailly et Cécile prit place dans une file d'attente.

    - Trois "Big Tchip", lui glissa Gil comme si la chose allait de soi. Une big frite, Sprite, brownie.

    Il huma à fond un mélange d'odeurs de sucre et de graillon qui le fit bâiller de faim.

    - Je boufferai un caribou, dit-il.

    Il planta les dents dans l'épaule nue de sa soeur. Elle tressaillit en retenant un cri. Elle aurait bien aimé que Gil passe la commande à sa place, mais il s'éloigna en traînant ses tongs. Quand il n'y eut plus que deux clients devant elle, Cécile osa lever les yeux vers la serveuse. Horreur, c'était un serveur ! Elle allait devoir avouer ses désirs à un homme. Elle lui jeta plusieurs coups d'oeil furtifs. Il portait la chemisette rouge réglementaire. Sous la visière, son regard gris pâle lui donnait l'air méchant. Cécile essaya de lui mettre un pyjama, mais la visière rendait l'opération très délicate.

    - Sur place ou à emporter ?

    Elle ne put lever les yeux jusqu'aux siens et se contenta de s'adresser à son badge.

    - Sur place. Je voudrais trois "Big Tchip"...

    Elle entendit alors une voix neutre qui chuchotait :

    - Trois steaks de vache folle sur un lit de cholestérol.

    Elle dévisagea brusquement le serveur. Le garçon, impassible, semblait attendre la suite de sa commande. Cécile avait-elle rêvé ?

    - Des Tchipets par six, marmonna-t-elle.

    - Six beignets de vieux poulet reconstitué. Quelles sauces ?

    - Chinoise et barbecue.

    - Chichi et cucu. Une boisson ?

    Le type était fou. Sur son badge, on pouvait lire son prénom. Cécile débita à toute vitesse la fin de sa commande pour ne pas s'attirer d'autres commentaires. Quand le plateau fut complet, le serveur le poussa vers elle en murmurant :

    - 01 40 05 48 48.

    - Pardon ?

    - C'est le centre anti-poison.

    Il cligna de l'oeil.

    - 20,80.

    Cécile paya et s'éloigna en tremblant. Jamais elle ne pourrait parler de ce qui lui était arrivé à qui que ce soit. Le garçon s'appelait Eloi. Un de ses coéquipiers passa dans son dos et lui souffla à l'oreille :

    - La Firme est là.

    Eloi tourna légèrement la tête. Il aperçut au bout du comptoir, et surveillant son staff, l'homme en bras de chemise. L'effet fut foudroyant. Un sourire de séduction commerciale vint ensoleiller son visage étroit :

    - Bonjour ! Sur place ou à emporter ?

    Marie-Aude MURAIL, Vive la République, 2006.

    Deux sites pour en savoir plus : une carte blanche à Marie-Aude Murail, sur Ricochet, et le site de l'écrivain lui même.

    9 commentaires Pin it! Lien permanent
  • Truite arc-en-ciel (Y. OGAWA)

    Imprimer Catégories : Littérature gourmande

    C'est un livre étrange. Etonnant, dérangeant. D'habitude, je n'apprécie pas la littérature asiatique. Trop alambiquée souvent, trop loin de moi, elle m'ennuie. En plus, je m'embrouille toujours dans leurs noms ! Mais ce livre-là...

    Ca a commencé par une conversation chez mon médecin. "Vous avez lu La Formule préférée du professeur ?" J'avouai que non. "C'est une jeune auteur japonaise et c'est vraiment très bien. Elle a écrit Le Musée du silence... non, lisez plutôt Parfum de glace, je suis sûr que ça va vous plaire !"

    Alors, comme je suis toujours prête à découvrir de nouveau auteurs surtout quand on pense qu'il vont me plaire, et comme les couvertures de Babel sont superbes, j'ai acheté ce roman. Et peu à peu je me suis laissée gagner par cet univers étrange, tout en finesse et en subtilités, qui mélange les époques de narrations sans prévenir et bascule parfois vers le fantastique, comme ça, toujours en douceur et en finesse.

    L'histoire ? Une jeune femme, Ryoko, décide de partir à la découverte de son compagnon, qui vient de se suicider, et dont elle découvre qu'elle ne savait rien. C'est presque un roman policier qui n'ose dire son nom puisqu'elle mène l'enquête, à travers les lieux et les gens qu'Hiroyuki a connus, fréquentés, aimés. On referme ce livre avec un drôle de sentiment, une nostalgie, une amertume légère...

    Le passage que j'ai choisi met en scène Ryoko, l'héroïne, qui séjourne chez la mère et le frère de son fiancé décédé. Famille dont elle ignorait l'existence puisqu'il lui avait toujours être orphelin... Voici :

    LA TRUITE ARC-EN-CIEL

    "Nous avions dîné tous les trois dans la salle à manger. La table était vaste, ce qui créait un espace déséquilibré entre nous. La distance était trop grande pour que l'on puisse se parler intimement à mi-voix, tandis que pour attraper la bouteille de vinaigrette il fallait se lever à moitié et tendre le bras au maximum.

    - Aujourd'hui, c'est de la truite arc-en-ciel en papillote, comme tu l'aimes. Fais attention, c'est chaud.

    Le ton qu'il prenait pour s'adresser à sa mère n'était pas le même que d'habitude. On pouvait imaginer que son amie connaîtrait certainement le bonheur s'il la traitait de cette manière.

    - Tu veux un peu plus de poivre ?

    - Non merci, ça va.

    La conversation n'était pas très animée. La plupart du temps, Akira lançait le sujet, faisait attention à ce que je ne m'ennuie pas, essayait de temps à autre par divers moyens de faire participer sa mère. Mais elle était enfermée dans son propre monde et ne montrait aucun intérêt pour moi. Elle pliait et repliait sa serviette de différentes façons, observait le bouchon de la bouteille de vin, plantait sa fourchette dans la bouche de la truite arc-en-ciel. (...)

    - Ce vin est âpre, je trouve.

    - Tu ferais mieux de n'en boire qu'un verre, sinon tu vas encore avoir mal à la tête.

    Nous continuâmes pendant un moment à manger en silence (...)

    - Jusqu'à quand cette personne va-t-elle rester à la maison ?

    Elle me désignait de sa fourchette.

    - Elle peut bien rester autant qu'elle veut, non ? Ne sois pas impolie, maman.

    - Je suis vraiment désolée de vous déranger, dis-je.

    - Mais non, grande soeur.

    - Grande soeur ? Depuis quand tu en as une ?

    - Pas longtemps, depuis que Rooky est mort.

    - Je ne le savais pas. Je suis désolée. Dis-lui que je m'excuse.

    Elle baissa les yeux sur sa truite arc-en-ciel, entreprit d'en chercher soigneusement les arêtes. Le vernis de ses ongles était bleu. D'un bleu si profond qu'on aurait dit du sang.

    - Mais non, ça ne fait rien. C'est ma faute, j'ai profité de votre gentillesse pour m'incruster. Mais dites-moi, vous avez fait un voyage à Prague, paraît-il ? C'est Akira qui me l'a dit. Ca doit être une bien jolie ville.

    Elle n'arrêtait pas de trier son poisson. La chair était complètement écrasée, ses ongles étaient luisants de beurre.

    - Tu peux le manger, va. Tu sais bien qu'il n'y a pas d'arêtes, dit Akira.

    - Le citron n'est pas coupé comme il faut.

    - Pardonnez-moi. C'est moi qui l'ai coupé. Je voulais aider un peu, m'excusai-je.

    - Il ne doit pas être en tranches, mais en quartiers.

    - C'est la même chose. Le citron c'est du citron, tu ne vas pas en faire toute une histoire.

    - Je l'ai demandé en quartiers, pourquoi est-ce qu'on ne m'écoute pas ?

    - Tu devrais lui être reconnaissante de m'avoir aidé.

    - Je n'aime pas les tranches. (...)

    Avant qu'Akira ait eu le temps de tendre le bras, sa mère avait jeté le citron sur le sol.

    - Je ne suis jamais allée à Prague.

    Elle avait repris sa fourchette qu'elle brandissait dans ma direction. Il en jaillit de la chair de truite arc-en-ciel.

    - Vous avez raison. Je n'aurais pas dû vous poser la question...

    J'enlevai le morceau qui avait atterri sur ma poitrine.

    - Qu'as-tu fait, maman ? Fais tes excuses à grande soeur.

    - Ce n'est pas la peine, ce n'est rien.

    - Qu'est-ce que c'est que cette histoire de grande soeur ? C'est une imposture, tu ne dois pas te laisser abuser.

    - Je t'en prie, maman, calme-toi.

    - Toi non plus, tu ne me crois pas, hein ? Pourquoi aurais-je dû aller à Prague ?

    - On ne parle plus de ça, c'est fini.

    - Dis à cette fille de s'en aller.

    - Ca suffit maintenant ! cria Akira en tapant sur la table. La bouteille se renversa, une chaise tomba. Le vin se répandit lentement sur la table, comme pour mieux combler le fossé qui nous séparait.

    Yôko OGAWA, Parfum de glace, 1998 (2002 pour la traduction française).

    3 commentaires Pin it! Lien permanent
  • Samedi soir à Holyoke (S. KING)

    Imprimer Catégories : Littérature gourmande

    Disons-le tout net : l'extrait qui va suivre est surtout un prétexte ! Certes il parle de nourriture, mais c'est bien la seule chose qui le rattache à cette rubrique ! Prétexte, disais-je, à vous parler d'un livre que je viens de finir et qui m'a transportée. Emue, bouleversée, secouée. Coeurs perdus en Atlantide, de Stephen KING.

    Pendant longtemps, j'ai cantonné Stephen KING à la case "auteur de bouquins qui font peur", sous-entendre pas intéressant et sans valeur littéraire. Pire encore, j'ajoutais la sous-case "livre pour mecs", et c'était définitivement barré pour moi ! Et puis j'ai vu Stand by me, le film de Rob REINER avec l'inoubliable River PHOENIX (voir photo). Et j'ai appris r_phoenixque Stand by me était l'adaptation d'une nouvelle de KING intitulé "The Body", figurant l'automne dans le recueil Différentes Saisons. Tiens, me suis-je dit, il n'y aurait pas que du gore chez monsieur KING ? Et puis j'ai dévoré La Ligne verte, paru en feuilleton chez Librio. Et là encore, j'ai aimé.

    Certes il y a toujours une part de fantastique, voire de science-fiction dans ses histoires, mais surtout, Stephen KING est un formidable conteur ! Il sait règler mieux que personne une histoire qui va partir en tous sens, se ramifier à qui mieux mieux pour finalement boucler un récit palpitant qui vous laisse le coeur au bord des lèvres et à bout de souffle.

    Je crois qu'il y a peu d'écrivains qui, comme lui, sont fascinés par le passage de l'enfance à l'adolescence et le raconte si bien. Comme il le fait dire à un de ses personnages dans Coeurs perdus..., c'est la "seule excuse de la littérature, à savoir l'exploration des questions de l'innocence et de l'expérience, du bien et du mal".

    Coeurs perdu en Atlantide est un roman étourdissant. 668 pages divisées en cinq nouvelles traversant les époques, depuis 1960 jusque 1999. Des personnages qui se retrouvent d'un texte à l'autre, une omniprésence de l'Amérique des années 60, celle d'avant l'assassinat de Kennedy qui marqua la fin de l'insouciance, la fin de l'innocence, une bande-son (car on peut parler de bande-son, même pour un roman !) redoutable, un pessimisme, une noirceur, en un mot une vérité, tout est là, dans le livre ! Dois-je ajouter que je vous le conseille ? En attendant, voici :

    SAMEDI SOIR A HOLYOKE

    Les étudiants commencèrent à arriver à partir de cinq heures ; à cinq heures et quart, l'équipe de la plonge était en pleine activité et garda ce même rythme pendant une heure. Beaucoup de pensionnaires partaient dans leur famille pour le week end, mais ceux qui restaient mangeaient tous à Holyoke le samedi soir, car on y servait des saucisses aux haricots et du pain au maïs. Le dessert était du Jell-O. Au Palais des Plaines, le dessert était presque toujours de la gelée. Si le cuistot était d"humeur folâtre, on pouvait même avoir droit à du Jell-O avec de petits morceaux de fruits en suspension dedans.

    Stephen KING, Coeurs perdus en Atlantide, 1999.

    1 commentaire Pin it! Lien permanent
  • Déjeuner méridional chez Colette

    Imprimer Catégories : Littérature gourmande

    L'avantage avec les livres médiocres, c'est qu'ils vous renvoient naturellement à la source. Je n'avais pas plus tôt terminé le livre de Simonetta GREGGIO que je suis retournée me plonger dans COLETTE. La canicule aidant, c'est vers La Naissance du jour que je me suis tournée. Pourquoi ? parce qu'il n'est pas de plus beau textes sur le midi de la France, sesvague plaisirs simplicissimes, le ciel, le soleil et la mer (à ce propos, allez écoutez le très beau disque de reprises de Laurent VOULZY, La Septième Vague : il ira parfaitement dans l'ambiance...).

    La Naissance du jour, donc. Madame COLETTE - ou plutôt le double littéraire de madame COLETTE - qui renonce à l'amour ("Une des grandes banalités de l'existence, l'amour, se retire de la mienne. [...] Sortis de là, nous nous apercevons que tout le reste est gai, varié, nombreux.").. mais pas aux plaisirs de la vie. Voici donc un :

    DEJEUNER MERIDIONAL CHEZ COLETTE

    On voit, sur le visage d'un homme qui suit, du regard, certains apprêts ménagers, surtout ceux d'un repas, une expression mêlée de considération religieuse, d'ennui et de frayeur. L'homme craint le balayage comme un chat, et le fourneau allumé, et l'eau savonneuse que pousse un balai-brosse sur les dalles.

    Pour fêter un saint local qui commande traditionnellement aux frairies, Ségonzac, Carco, Régis Gignoux et Thérèse Dorny devaient quitter les hauteurs d'une colline, et manger ici un déjeuner méridional, salades, rascasse farcie et beignets d'aubergines, ordinaire que je corsais de quelque oiseau rôti.

    Vial, qui habite à trois cents mètres d'ici un dé peint en rose, n'était pas heureux ce matin, car le réchaud à repasser, équipé en grill à braise, encombrait un coin de la terrasse, et mon voisin se faisait petit comme un chien de chasse le jour d'une noce.

    - Ne crois-tu pas, Vial, qu'ils aimeront ma sauce, avec les petits poulets ! Quatre petits poulets, fendus par moitié, frappés du plat de la hachette, salés, poivrés, bénits d'huile pure, administrée avec un goupillon de pebreda dont les folioles et le goût restent sur la chair grillée ? Regarde-les, s'ils ont bonne mine ?

    Vial les regardait, et moi aussi. Bonne mine... Un peu de sang rose demeurait aux jointures rompues des poussins mutilés, plumés, et on voyait la forme des ailes, la jeune écaille qui bottait les petites pattes, heureuses ce matin encore de courir, de gratter... Pourquoi ne pas faire cuire un enfant, aussi ? Ma tirade mourut et Vial ne dit mot. Je soupirais en battant ma sauce acidulée, onctueuse, et tout à l'heure pourtant l'odeur de la viande délicate, pleurant sur la braise, m'ouvrirait tout grand l'estomac... Ce n'est pas aujourd'hui, mais c'est bientôt, je pense, que je renoncerai à la chair des bêtes...

    - Serre-moi mon tablier, Vial. Merci. L'an prochain...

    - Que ferez-vous l'an prochain ?

    - Je serai végétarienne. Trempe le bout de ton doigt dans ma sauce. Hein ? Cette sauce-là sur les petits poulets tendres... N'empêche que... - pas cette année, j'ai trop faim - n'empêche que je serai végétarienne.

    - Pourquoi ?

    - Ce serait long à expliquer. Quand certain cannibalisme meurt, tous les autres déménagent d'eux-mêmes, comme les puces d'un hérisson mort. Reverse-moi de l'huile, doucement...

    COLETTE, La Naissance du jour, 1928.

    patio_exterieur_nord_plage

    La cour intérieure de la Treille muscate. Source ici.

    4 commentaires Pin it! Lien permanent