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gourmandise - Page 8

  • Nuit étoilée chez S. GREGGIO

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    _toilesCa avait bien commencé : les commentaires que j'avais lu sur le livre étaient plus élogieux les uns que les autres. Pleine d'impatience, je me suis ruée dessus dès que je l'ai eu à proximité. Et là, première surprise : on m'annonçait "le livre et son carnet de recettes". Je feuillette, retourne la chose, en prend un autre, puis un autre, mais non, rien : pas de carnet. Ah si ! à la fin du livre, déjà plutôt maigrichon (120 pages, il est d'ailleurs sous-titré "nouvelle"), je découvre le "Carnet de Stella" et 14 aquarelles légendées (basilic, tomate, etc...) Toujours naïve, je cherche LES recettes. Eh bien il n'y en a pas ! Les recettes, ce sont ces quatorze pages de dessins légendés et débrouillez-vous !

    Bon, me dis-je, ne sois pas si conventionnelle ! ce livre est une petite merveille, tu l'as lu partout, c'est quand même une "fable moderne sous le soleil de Provence, ode à l'amour et à la gastronomie" comme le dit le quatrième de couverture. Eh ben bof.

    En guise de nouvelle, j'ai trouvé un texte, certes court et écrit gros, mais sans grand intérêt, surtout pour qui a lu ses classiques gourmands. A côté d"une Colette, par exemple, où la sensualité et la gourmandise éclatent à chaque page, Etoiles est bien insipide. La langue y est précieuse à souhait, les clichés s'accumulent (l'huile d'olive coule à flots toutes les trois pages), c'est à la limite de l'indigeste.

    A la décharge (peut-être) de Simonetta GREGGIO,cette remarque, relevée alors que j'étais à la recherche d'éléments sur elle : "Etoiles est une toute petite chose, écrite sur le pouce, comme un très bon casse-croûte, ça n’est pas un repas. C’est presque des tapas." Modestie voire lucidité. Quoique...

    Car elle ajoute aussi : "C’est quelque chose de délicieusement inattendu, un charmant rosier qui vous grimpe dans la chambre". Je vous laisse juge...

    J'ai choisi un passage nocturne : c'est la première nuit d'amour entre Gaspard, le héros - chef sur-étoilé mais déprimé depuis qu'il a découvert l'infidélité de sa femme avec son homme d'affaires et qui a décidé de revenir à l'Othantique (comme dirait Pagnol), c'est à dire la Provence et sa simplicité (huile d'olive, basilic, tomate mûre, huile d'olive) - et Stella (oui, oui, comme étoile - jeu de mot, comme dirait feu maître Capello) qui, manque de chance, est anorexique, croyez-vous ? Non, non, rien à voir avec la finesse et la subtilité d'une Anna Gavalda, même si le propos est largement pompé sur le couple Camille et Franck d'Ensemble, c'est tout. Première nuit d'amour, disais-je, et donc grande résolution de Gaspard : rendre l'appétit à Stella. Voici donc le :

    FESTIN NOCTURNE ET ETOILE (AVEC PLEIN D'HUILE D'OLIVE !)

    Ils sortirent tous les deux dans la nuit qui respirait comme un chat endormi.

    Les odeurs du jardin-potager sauvage se mêlaient les unes aux autres. Le vert des plantes avait foncé et s'était argenté sous la lune, mais une fois les yeux habitués à cette clarté incertaine le monde n'apparaissait pas si complètement sombre. Gaspard demanda à Stella de choisir au nez les herbes qui lui plaisaient le plus.

    Elle cueillit une pleine poignée de basilic - on restaurait les héros dans l'Antiquité avec ça, lui dit-il. Il rentra s'occuper de la suite.

    Il plongea quelques grandes feuilles de basilic dans un peu d'huile bouillante, les cristallisant, puis les sécha sur du papier kraft. Il râpa un morceau de poutargue et déposa une miette sur chaque feuille - pari risqué, se dit-il, mais "quand le jeu devient dur, les durs se doivent de jouer", car ces oeufs de mulet fumés ont un goût très prononcé auquel on accroche une fois pour toutes ou jamais. Il fit pleuvoir sur chacune de ces feuilles devenues transparentes une larme d'huile d'olive et dressa le tout sur une planchette en bois.

    Pendant qu'il accomplissait ces opérations, il avait fait bouillir dans un grand faitout beaucoup d'eau dans laquelle il avait jeté des penne italiennes - les Martelli au paquet jaune, celles qu'il préférait. Il les égoutta soigneusement tout en  continuant à siffloter, mélangea soigneusement un peu de fromage frais, quelques olives noires hachées et le basilic qui restait. Il sala, poivra, remplit soigneusement l'intérieur des penne de ce mélange à l'aide d'une cuillère à café et porta les assiettes dehors.

    Assise en tailleur sous le tilleul au fond du verger, Stella l'attendait tranquillement, la jupe bien tirée sur ses genoux.

    Cette fois-ci, elle ne ferma pas les yeux. Elle se servit avec les doigts, les suçant quand l'huile d'olive commença à couler. Ils mangèrent en silence, et Gaspard se dit que ce n'était pas si difficile que ça, en fin de compte, de la faire manger : il suffisait de l'embrasser longtemps, et d'attendre que cela lui donne faim. Certes, par ailleurs ça allait être plus compliqué, il le sentait bien, mais quoi ? Il verrait bien.

    Quand Stella soupira, repue, il la prit dans ses bras, passa la porte avec son fardeau aussi lourd, aussi frémissant qu'une feuille de peuplier, et la porta dans son grand lit, blanc sous la lune.

    Il la but toute la nuit, comme il l'aurait fait d'une rose après la pluie.

    Simonetta GREGGIO, Etoiles, 2006.

    J'oubliais : après clichés et préciosité, j'aurais pu aussi ajouter romantisme bon marché.

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  • Index des extraits de "Littérature gourmande"

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    AUTEURS ET TITRES DES EXTRAITS :

    Et pour les autres livres, pas gourmands mais bons quand même, n'oubliez pas l'abécédaire.

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  • La résurrection par le potage (A. GAVALDA)

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    2842630858.08.lzzzzzzzIl y a des livres qu'on explique pas. Qui sont magiques, tout simplement. De ceux qui, lorsqu'on les ouvre, ne parviennent pas à se refermer tout seuls. Même si ce sont de gros pavés de 604 pages exactement, comme celui d'Anna GAVALDA.

    Je pourrais vous la faire érudite : "Moi, si je devais emporter un seul livre sur une île déserte, ce serait..." et là, j'annoncerai pêle-mêle quelques bons gros classiques, le genre "Incontournables de bibliothèque". Le problème, c'est que ce ne sont pas du tout ceux-là que j'emmènerai...

    Moi, si je devais me retrouver sur une île déserte avec quelques bouquins (parce qu'en choisir un seul, c'est tout bonnement impossible), il y aurait plus de chances de me voir avec des romans policiers, quelques albums pour enfants, et puis, et puis Ensemble, c'est tout, d'Anna GAVALDA.

    Pourquoi celui-là ? parce c'est une merveille ! Du bonheur à l'état pur. C'est un livre que je ne peux pas reprendre en main sans l'ouvrir et me dire : "je lis juste ce passage-là" pour finalement courir - en survol - jusqu'à la fin.

    Il y a tout ce que j'attends de la littérature là-dedans : il me fait sourire, rire, pleurer, me dire "mais oui, c'est exactement ça", me souvenir, bref, du pur bonheur !

    Irracontable (je ne vais quand même pas vous résumer ça à "quatre paumés qui vont unir leurs solitudes pour se sentir moins seuls"), musical, insidieux, il s'infiltre en vous l'air de rien ("La, la, la, mine de rien /La voilà qui revient /La chansonnette") et vous laisse pantois, sur le carreau. C'est une leçon de vie, d'amour, d'humour, de tendresse, d'ouverture à l'autre, aux autres, et... c'est magique !

    J'ai choisi de vous proposer aujourd'hui un extrait qui se situe plutôt au début du livre. Camille et Franck ne connaissent pas encore vraiment, mais il lui a laissé à manger. C'est ainsi que peu à peu, elle va revenir à la vie... Voici donc :

    LA RESURRECTION PAR LE POTAGE

    L'odeur, le fumet plutôt, de ce bouillon, l'empêcha de gamberger plus longtemps. Mmm, c'était merveilleux et elle eut presque envie de mettre sa serviette sur la tête pour s'en faire une inhalation. Mais qu'est-ce qu'il y avait là-dedans ? La couleur était particulière. Chaude, grasse, mordorée comme du jaune de cadmium... Avec les perles translucides et les pointes émeraude de l'herbe ciselée, c'était un vrai bonheur à regarder... Elle resta ainsi plusieurs secondes, déférente et la cuillère en suspens, puis but une première gorgée tout doucement parce que c'était très chaud.

    L'enfance en moins, elle se trouva dans le même état que Marcel Proust : "attentive à ce qui se passait d'extraordinaire en elle" et termina son assiette religieusement, en fermant les yeux entre chaque cuillère.

    Peut-être était-ce simplement parce qu'elle mourait de faim sans le savoir, ou peut-être était-ce parce qu'elle se forçait à ingurgiter les soupes en carton de Philibert depuis trois jours en grimaçant, ou peut-être encore était-ce parce qu'elle avait moins fumé mais en tout cas, une chose était sûre : jamais de sa vie, elle n'avait pris autant de plaisir à manger seule. Elle se releva pour aller voir s'il restait un fond dans la casserole. Non hélas... Elle porta son assiette à sa bouche pour ne pas en perdre une goutte, fit claquer sa langue, lava son couvert et attrapa le paquet de pâtes entamé. Elle écrivit "Top !" en alignant quelques perles sur le mot de Franck et se remit au lit en passant la main sur son petit ventre bien tendu.

    Merci petit Jésus.

    Anna GAVALDA, Ensemble, c'est tout, 2004.

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  • L'heure de la pastèque (F. Mayes)

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    soleil_toscaneEn devenant blogueuse, j'ai découvert un autre monde. Un monde où se croisent et s'entremêlent toutes sortes de gens. Partie d'un blog culinaire, j'ai découvert par le biais de mes visiteurs les blogs littéraires. Et c'est ainsi qu'Agapanthe l'autre jour m'affirmait dans un de ses commentaires, concernant mon extrait de Donna LEON, "As-tu lu Belle Italia de Frances Mayes, cela n'a rien d'un policier et oh surprise cela se passe en Italie. Je suis sûre que tu vas saliver pendant tout le livre."

    Pouvais-je résister à une telle invitation ? je me suis ruée en librairie pour y acheter les deux livres de Frances MAYES : Sous le Soleil de Toscane et Bella Italia (il m'arrive d'être disciplinée et de lire les choses dans l'ordre chronologique...). Agapanthe n'avait pas menti : je me suis régalée avec Sous le Soleil de Toscane, sous-titré "une maison en Italie". A la manière d' Un Eté en Provence de Peter MAYLE, mais avec plus de subtilité, de diversité et, oserai-je, de "littérarité" (!). J'aurais pu recopier des passages entiers de repas, de recettes (il y en a plein !), de descriptions savoureuses; j'ai choisi de m'arrêter sur un fruit ô combien apprécié en cette saison chaude : la pastèque. Voici donc :

    L'HEURE DE LA PASTEQUE

    L'heure de la pastèque - mon moment favori de l'après-midi. On peut défendre que rien au monde n'est aussi goûteux qu'une pastèque, et je dois reconnaître que celles de Toscane ont une saveur comparable aux Sugar babies que nous cueillions tout chauds, lorsque j'étais enfant, dans les champs de la Géorgie du Sud. Je n'ai jamais su les choisir au bruit. Mûres ou pas mûres, les pastèques ne sonnent pour moi ni creux ni plein, le bruit est simplement le même à mes oreilles. Toutes celles que je coupe, cependant, me paraissent un sommet de douceur croquante, d'audace sucrée. Lorsque nous en dégustons une avec les ouvriers, je remarque qu'ils mangent même la pellicule blanche. Quand ils finissent, leurs tranches ne sont plus qu'une feuille de peau molle. Assise sur la murette, le soleil dans les yeux, avec mon quartier de pastèque, j'ai sept ans de nouveau, plus rien n'a d'importance que la force avec laquelle je presse les graines entre mes doigts pour les lancer devant moi, et les dessins que je trace à la cuiller dans la chair juteuse.

    Frances MAYES, Sous le Soleil de Toscane, 1996.

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  • Dîner chez les Brunetti : le risotto de Paola

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    2020593440.08.lzzzzzzzGuido Brunetti est un véritable Vénitien. Historique. Policier de surcroît. Amoureux de sa ville et des bonnes (et belles) choses en général. Je l'avoue, j'adore le héros créé par Donna LEON, qui n'a rien d'une Vénitienne, ni d'une policière, puisqu'elle est américaine et écrivain. Et pourtant...

    Ses romans policiers foisonnent de bons petits plats, mitonnés par Paola, madame Brunetti, et qui exaltent le bon vivre et ses plaisirs. Voici pour aujourd'hui un extrait du dernier roman, paru en poche, de Donna LEON :

    LE RISOTTO DE PAOLA

    "Et maintenant, va dans la cuisine et ouvre une bouteille. J'arrive dès que j'ai terminé la correction de cette copie."

    Regrettant que les enfants ne voient pas, pour l'imiter, la célérité avec laquelle il obéissait aux ordres de leur mère, Brunetti passa dans la cuisine et ouvrit le réfrigérateur. Il en sortit une bouteille de Chardonnay qu'il posa sur la comptoir, ouvrit le tiroir pour y prendre le tire-bouchon puis, changeant d'avis, remit le Chardonnay dans le frigo pour y prendre une bouteille de Prosecco à la place. "Tout travail mérite salaire", marmonna-t-il en faisant sauter le bouchon. Emportant la bouteille et un verre, il battit en retraite dans le séjour, espérant avoir le temps de finir de lire l'édition du jour du Gazzettino.

    (...) Pour être dans l'esprit du changement de saison, Paola avait préparé un risotto di zucca dans lequel, à la dernière minute, elle avait râpé un peu de gingembre, dont l'âpreté était adoucie par la généreuse portion de beurre qui l'avait précédé et le parmesan dont elle avait ensuite saupoudré sa préparation. Cette polyphonie gustative chassa tout souci pour la musique de Raffi dans l'esprit de Guido et le poulet grillé à la sauge et au vin blanc qui suivit remplaça même cette musique qui lui parut le chant céleste des anges.

    Donna LEON, Une Question d'honneur, 2005.

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  • "Bâfrons" - Pierre DESPROGES

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    chroniques_02_med18 Avril 1988 : "Pierre DESPROGES est mort d'un cancer. Etonnant, non ?" Je me rappelle très bien cette annonce et le sentiment doux-amer qui m'avait envahi. Tristesse à l'annonce de son départ et quasi-culpabilité de rire à cette annonce, reconnaissable entre toutes.

    Entre deux pots de peinture, coups de torchons et autres activités qui vont de pair avec l'emménagement, je suis tombée sur cet extrait des Chroniques de la haine ordinaire. Extrait gastronomique et tout desprogien. Comment résister face à celui qui énonça : "Pour se nourrir, les Japonais mangent du riz sans blanquette. J'en ris encore" (Les Etrangers sont nuls, 1992). Voici donc une :

    "PAUVRE ANECDOTE..."

    C'était deux ou trois hivers plus tôt. Ayant laissé mes familles ordinaires à leurs ébats neigeux, je rentrais seul à Paris, par un soir gris semblable. Le frigo vide béait sur rien. Le placard aux victuailles exhibait un bocal de graisse d'oie, deux boîtes de Ronron et une de corned-beef. J'avais oublié la clé de la cave dans le sac à main de ma femme, ce qui m'interdisait l'accès au congélateur et - ô rage, ô désespoir, ô Contrex ennemie - à mes vins chéris.

    Un voisin pauvre mais compatissant me fit le prêt d'une demi-baguette de pain mou et d'un litron sobrement capsulé dont l'étiquette, en gothiques lamentables, chantait avec outrecuidance les vertus du gros rouge ci-inclus. Etait-ce bien Gévéor, ou plutôt Kiravi, voire Préfontaines ? Je ne sais plus, mais qu'importe, puisqu'il paraît qu'ils pompent tous les trois à la même citerne, chez Total ou Esso. A moins que ce ne fût un vin des Rochers de chez Soupline, le velours de l'estomac, ou "le taffetas du duodénum", selon Francis Blanche. Bref, c'était un de ces bons gros pinards bien de chez nous dont l'acidité est telle qu'elle neutralise le méthanol et les effluves de Tchernobyl.

    Or donc, la rage au coeur et la faim au ventre, je me retrouvai seul à la minuit dans ma cuisine avec ce pain flasque, le litron violacé et la boîte de corned-beef que je venais de gagner à pile ou face avec le chat, le sort souvent ingrat m'ôtant le Ronron de la bouche au bénéfice de ce connard griffu.

    Avec des grâces de soudard pithécanthropique, je décapsulai la bouteille d'un coup de dent tellement viril qu'on aurait dit Rock Hudson sans le sida dégoupillant sa grenade offensive dans "Les marines attaquent à l'aube". Puis j'entrepris d'étaler largement l'inqualifiable pâté rosâtre sur la mie leucémique de l'ersatz farineux du voisin. Ainsi nanti, les pieds sur la table et la chaise en arrière, je me mis à glouglouter et bâfrer bruyamment, l'oeil vide au plafond comme un broutard abruti s'écoutant ruminer.

    Or, à mon grand étonnement, j'y pris quelque plaisir, et même pire, j'en jouis pleinement jusqu'à atteindre la torpeur béate des fins de soupers grandioses, et m'endormis en toute sérénité.

    Cette pauvre anecdote, dont la fadeur n'a d'égale que celle du sandwich, tendrait à prouver qu'on est pas faits pour le raffinement, en tout cas pas tous les jours, et que le cochon qui somnole en nous, tandis que nous bouche-en-cul-de-poulons des mets exquis et des vins nobles en nos tavernes choisies, ne demande qu'à se réveiller pour engloutir dégueulassement des rations militaires qu'un Éthiopien affamé repousserait du pied.

    Chroniques de la haine ordinaire, 1991.

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  • Le saucisson, et autres plaisirs... de JD. Bauby

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    baubyL'avantage d'un blog, c'est qu'il permet de rencontrer via la Toile plein de gens. C'est ainsi que j'ai été contactée par un professeur de Lettres installé en Nouvelle-Calédonie qui recherchait un texte de George Sand sur la nourriture et qui me demandait de lui communiquer. En remerciement, elle m'envoya très gentiment un texte que j'avais lu lors de la sortie du livre, en 1997, mais que j'avais oublié depuis. Un texte collant parfaitement avec mon sujet : "Littérature gourmande".

    Il s'agit d'un extrait du Scaphandre et du Papillon, de Jean-Dominique BAUBY, cet ancien rédacteur en chef du magazine ELLE, victime du Locked In Syndrom, attaque cérébrale qui le paralysa entièrement. Seule sa paupière gauche conserva sa mobilité et lui permit, ses capacités intellectuelles restées intactes, d'écrire ce livre, paru peu de temps avant sa mort.

    Les lignes suivantes racontent les repas imaginaires, souvenirs d'autrefois, véritables précis de gastronomie gourmande. Voici donc (et merci encore à Isabelle) :

    LE SAUCISSON

    Chaque jour après la séance de verticalisation, un brancardier me ramène de la salle de kiné et me gare à côté de mon lit en attendant que les aides-soignants viennent me recoucher. Et chaque jour, comme il est midi, le même brancardier me lance un « bon appétit » à la jovialité calculée, manière de prendre congé jusqu’au lendemain. Bien sûr, cela revient à souhaiter «  Joyeux Noël » le 15 août ou «  Bonne nuit » en plein jour ! Depuis huit mois, j’ai avalé en tout et pour tout quelques gouttes d’eau citronnée et une demi-cuillerée de yaourt qui s’est bruyamment égarée dans les voies respiratoires. L’essai alimentaire, comme on a baptisé ce festin avec emphase, ne s’est pas révélé probant. Qu’on se rassure, je ne suis pas pour autant mort de faim. Par le biais d’une sonde reliée à l’estomac, deux ou trois flacons d’une substance brunâtre m’assurent mon lot quotidien de calories. Pour le plaisir, j’ai recours à la mémoire vive des goûts et des odeurs, un inépuisable réservoir de sensations. Il y avait l’art d’accommoder les restes. Je cultive celui de mitonner les souvenirs. On peut se mettre à table à n’importe quelle heure, sans façon. Si c’est au restaurant, pas besoin de réservation. Si je fais la cuisine, c’est toujours réussi. Le bourguignon est onctueux, le bœuf en gelée translucide, et la tarte à l’abricot a la pointe d’acidité nécessaire. Selon mon humeur je m’offre une douzaine d’escargots, une choucroute garnie et une bouteille de  Gewurtztraminer  «  Cuvée vendanges tardives » à la teinte dorée, ou je déguste un simple œuf à la coque accompagné de mouillettes au beurre salé. Quel régal ! Le jaune d’œuf m’envahit le palais et la gorge en de longues coulées tièdes. Et il n’y a jamais de problèmes de digestion. Evidemment, j’utilise les meilleurs produits : les légumes les plus frais, des poissons qui sortent de l’onde, les viandes les mieux persillées. Tout doit être préparé dans les règles. Pour plus de sûreté, un ami m’a envoyé la recette de la vraie andouillette de Troyes, avec trois viandes différentes entortillées en lanières. De même, je respecte scrupuleusement le rythme des saisons. Pour l’instant je me rafraîchis les papilles à coups de melon et de fruits rouges. Les huîtres et le gibier ce sera pour l’automne si j’en conserve l’envie car je deviens raisonnable, pour ainsi dire ascétique. Au début de mon long jeûne, le manque me poussait à visiter sans cesse mon garde-manger imaginaire. J’étais boulimique. Aujourd’hui, je pourrais presque me contenter du saucisson artisanal enserré dans son filet qui pend toujours dans un coin de ma tête. Une rosette de Lyon à la forme irrégulière, très sèche et hachée gros. Chaque tranche fond un peu sur la langue avant qu’on ne la mâche pour en exprimer toute la saveur. Ce délice est aussi un objet sacré, un fétiche dont l’histoire remonte à près de quarante ans. J’avais encore l’âge des bonbons mais je leur préférais déjà la charcuterie, et l’infirmière de mon grand-père maternel avait remarqué qu’à chacune de mes visites dans le sinistre appartement du boulevard Raspail je lui réclamais du saucisson avec un charmant zézaiement. Habile à flatter la gourmandise des enfants et des vieillards, cette industrieuse gouvernante a fini par faire coup double en m’offrant un saucisson et en épousant mon grand-père juste avant sa mort. La joie de recevoir un tel cadeau fut proportionnelle à l’agacement que ce mariage-surprise causa dans la famille. Du grand-père je n’ai gardé qu’une image assez floue, une silhouette allongée dans la pénombre avec le visage sévère du Victor Hugo des billets de cinq cents anciens francs en usage à cette époque. Je revois beaucoup mieux le saucisson incongru au milieu de mes Dinky-toys et de mes livres de la bibliothèque verte.

    J’ai bien peur de ne jamais en manger de meilleur.

    Jean-Dominique BAUBY, Le Scaphandre et le Papillon, 1997.

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  • Le repas des Scorta

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    scortaJ'ai lu ce dimanche un roman somptueux, splendide, magnifique : Le Soleil des Scorta. Pas très à jour, allez-vous dire... D'accord, d'accord, je ne me suis pas ruée dessus à sa sortie. Trop de louanges, de compliments, j'avais peur d'être déçue.

    Sauf que dimanche matin, quand je l'ai ouvert enfin, j'ai été totalement aspirée par ce roman. Une histoire comme une tragédie antique, avec la force du destin en arrière-fond, et le goût, et l'odeur, et la saveur de l'Italie.

    L'écriture de Laurent Gaudé est admirable, d'une justesse, d'une précision, d'une sensualité fabuleuses, un style, en somme. Je vous propose aujourd'hui de vous attarder sur le repas que Raffaele va offrir à ses frères, sa soeur, et leurs enfants respectifs. Voici donc :

    LE BANQUET AU TRABUCCO

    Ils étaient une quinzaine à table et ils se regardèrent un temps, surpris de constater à quel point le clan avait grandi. Raffaele rayonnait de bonheur et de gourmandise. Il avait tant rêvé de cet instant. Tous ceux qu'il aimait étaient là, chez lui, sur son trabucco. Il s'agitait d'un coin à l'autre, du four à la cuisine, des filets de pêche à la table, sans relâche, pour que chacun soit servi et ne manque de rien.

    Ce jour resta gravé dans la mémoire des Scorta. Car pour tous, adultes comme enfants, ce fut la première fois qu'ils mangèrent ainsi. L'oncle Faelucc' avait fait les choses en grand. Comme antipasti, Raffaele et Guiseppina apportèrent sur la table une dizaine de mets. Il y avait des moules grosses comme le pouce, farcies avec un mélange à base d'oeufs, de mie de pain et de fromage. Des anchois marinés dont la chair était ferme et fondait sous la langue. Des pointes de poulpes. Une salade de tomates et de chicorée. Quelques fines tranches d'aubergines grillées. Des anchois frits. On se passait les plats d'un bout à l'autre de la table. Chacun piochait avec le bonheur de n'avoir pas à choisir et de pouvoir manger de tout.

    Lorsque les assiettes furent vides, Raffaele apporta sur la table deux énormes saladiers fumants. Dans l'un, les pâtes traditionnelles de la région : les troccoli à l'encre de seiche. Dans l'autre, un risotto aux fruits de mer. Les plats furent accueillis avec un hourra général qui fit rougir la cuisinière. C'est le moment où l'appétit est ouvert et où l'on croit pouvoir manger pendant des jours. Raffaele posa également cinq bouteilles de vin de pays. Un vin rouge, rugueux, et sombre comme le sang du Christ. La chaleur était maintenant à son zénith. Les convives étaient protégés du soleil par une natte de paille, mais on sentait, à l'air brûlant, que les lézards eux-même devaient suer.

    Les conversations naissaient dans le brouhaha des couverts - interrompues par la question d'un enfant ou par un verre de vin qui se renversait. On parlait de tout et de rien. Giuseppina racontait comment elle avait fait les pâtes et le risotto. Comme si c'était encore un plaisir plus grand de parler de nourriture lorsqu'on mange. On discutait. On riait. Chacun veillait sur son voisin, vérifiant que son assiette ne se vide jamais.

    Lorsque les grands plats furent vides, tous étaient rassasiés. Ils sentaient leur ventre plein. Ils étaient bien. Mais Raffaele n'avait pas dit son dernier mot. Il apporta en table cinq énormes plats remplis de toute sorte de poissons pêchés le matin même. Des bars, des dorades. Un plein saladier de calamars frits. De grosses crevettes roses grillées au feu de bois. Quelques langoustines même. Les femmes, à la vue des plats, jurèrent qu'elles n'y toucheraient pas. Que c'était trop. Qu'elles allaient mourir. Mais il fallait faire honneur à Raffaele et Giuseppina. Et pas seulement à eux. A la vie également qui leur offrait ce banquet qu'ils n'oublieraient jamais. On mange dans le Sud avec une sorte de frénésie, d'avidité goinfre. Tant qu'on peut. Comme si le pire était à venir. Comme si c'était la dernière fois qu'on mangeait. Il faut manger tant que la nourriture est là. C'est une sorte d'instinct panique. Et tant pis si on s'en rend malade. Il faut manger avec joie et exagération.

    Les plats de poisson tournèrent et on les dégusta avec passion. On ne mangeait plus pour le ventre mais pour le palais. Mais malgré toute l'envie qu'on en avait, on ne parvint pas à venir à bout des calamars frits. Et cela plongea Raffaele dans un sentiment d'aise vertigineux. Il faut qu'il reste des mets en table, sinon, c'est que les invités n'en ont pas eu assez. A la fin de repas, Raffaele se tourna vers son frère Giuseppe et lui demanda en lui tapotant le ventre : "Pancia piena ?"  Et tout le monde rit, en déboutonnant sa ceinture ou en sortant son éventail. La chaleur avait baissé mais les corps repus commençaient à suer de toute cette nourriture ingurgitée, de toute cette joyeuse mastication. Alors Raffaele apporta en table des cafés pour les hommes et trois bouteilles de digestifs : une de grappa, une de limoncello et une d'alcool de laurier.

    Laurent GAUDE, Le Soleil des Scorta, 2004.

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  • Grasse matinée chez Jacques Prévert

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    pr_vertC'est drôle, Jacques Prévert est le premier auteur qui m'a fait faire coïncider littérature et réalité. Je me rappelle parfaitement cette annonce au journal télévisé du soir, en 1977, accompagné de cette photo noir en blanc : "Jacques Prévert est mort."

    Mais pour moi, Jacques Prévert ne pouvait pas être mort ! Jacques Prévert était un poète ! De ceux que j'apprenais à l'école avec bonheur... "A l'enterrement d'une feuille morte, deux escargots s'en vont..." "Peindre d'abord une cage..."

    C'est ainsi que j'ai découvert que nous seulement les poètes étaient des êtres humains, mais qu'en plus, ils mourraient.

    Heureusement que leurs vers restent... Ce n'est pas mon poème préféré de Prévert que je vous propose aujourd'hui, mais le plus en rapport avec la nourriture... Voici :

    LA GRASSE MATINEE

    Il est terrible
    Le petit bruit de l’œuf dur cassé sur un comptoir d'étain
    Il est terrible ce bruit
    Quand il remue dans la mémoire de l'homme qui a faim
    Elle est terrible aussi dans la tête de l'homme
    La tête de l'homme qui a faim
    Quand il se regarde à six heures du matin
    Dans la glace du grand magasin
    Une tête couleur de poussière
    Ce n'est pas sa tête pourtant qu'il regarde
    Dans la vitrine de chez Potin
    Il s'en fout de sa tête l'homme
    Il n'y pense pas
    Il songe
    Il imagine une autre tête
    Une tête de veau par exemple
    Avec une sauce de vinaigre
    Ou une tête de n'importe quoi qui se mange
    Et il remue doucement la mâchoire
    Doucement
    Et il grince des dents doucement
    Car le monde se paye sa tête
    Et il ne peut rien contre ce monde
    Et il compte sur ses doigts un deux trois
    Un deux trois
    Cela fait trois jours qu'il n'a pas mangé
    Et il a beau se répéter depuis trois jours
    Ca ne peut pas durer
    Ca dure
    Trois jours
    Trois nuits
    Sans manger
    Et derrière ces vitres
    Ces pâtés ces bouteilles ces conserves
    Poissons morts protégés par les boîtes
    Boîtes protégées par les vitres
    Vitres protégées par les flics
    Flics protégés par la crainte
    Que de barricades pour six malheureuses sardines..
    Un peu plus loin le bistrot
    Café-crème et croissants chauds
    L'homme titube
    Et dans l'intérieur de sa tête
    Un brouillard de mots
    Un brouillard de mots
    Sardines à manger
    Oeuf dur café-crème
    Café arrosé rhum
    Café-crème
    Café-crème
    Café-crime arrosé sang !...
    Un homme très estimé dans son quartier
    a été égorgé en plein jour
    L'assassin le vagabond lui a volé
    Deux francs
    Soit un café arrosé
    Zéro franc soixante-dix
    Deux tartines beurrées
    Et vingt-cinq centimes pour le pourboire du garçon.

    Jacques PREVERT, Paroles.

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  • Magie d'Harry Potter - L'art de desservir à Poudlard

    Imprimer Catégories : Littérature gourmande

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    En fait, c'est un piège. Lorsque j'ai décidé, après avoir fini le tome 6, de relire tout Harry Potter, j'avais en tête plein de festins plus magiques les uns que les autres !

    Images subliminales ! Il n'y en a pas tant que ça... Je retiens tout de même cet extrait traitant de :

    L'ART DE DESSERVIR A POUDLARD

    Quand tout le monde se fut bien rempli l’estomac, ce qui restait dans les plats disparut peu à peu et la vaisselle redevint étincelante de propreté. Ce fut alors le moment du dessert : crèmes glacées à tous les parfums possibles, tartes aux pommes, éclairs au chocolat, beignets, babas, fraises, gâteau de riz.

    Harry se servit. Tandis qu’il prenait un morceau de tarte à la mélasse, les autres se mirent à parler de leur famille.

    J. K. ROWLING, Harry Potter à l'Ecole des Sorciers, 1997.

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