Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

littérature - Page 12

  • Un livre trop chou !

    Imprimer Catégories : Lectures

    Alors voilà : ce soir, je récupère comme tous les mardis soirs mon panier de légumes bio. Et que risqué-je d'y trouver ? du chou ! Sous toutes ses formes : vert, pommé, fleur, frisé, chinois, brocolis, romanesco, mais Guillaume nous a prévenu : l'automne-hiver, c'est le chou !

    Le problème avec le - ou les - chou, c'est qu'une fois sortie de la potée, du gratin de chou vert ou fleur, de la semoule de chou-fleur et des brocolis vapeur, je manque un peu d'idées... Surtout de celles qui feraient s'exclamer : "Waouh, trop bon !" à ma petite famille...

    Et puis, ce week end, j'ai trouvé ça :

    Mes_choux__je_vous_aime

    Et je crois que je suis sauvée : 72 pages de recettes autour du chou, depuis le velouté de châtaignes au chou vert jusqu'aux beignets de chou-fleur, en passant par le mille-feuille croustillant de saumon au chou... Le livre est joli, souple, pas trop cher (10€) et je ne lui reprocherais que deux choses : l'absence d'index des recettes et d'index par ingrédients. mais bon, rendez-vous bientôt, avec plein de recettes crucifères...

    2 commentaires Pin it! Lien permanent
  • Le Yorkshire Pudding de la maman de Cecily (H. HANFF)

    Imprimer Catégories : Littérature gourmande

    C'est un petit livre qui ne ressemble à aucun autre. Une correspondance, certes, mais une correspondance où l'auteur peut se saisir toute vive à l'intérieur : Helen HANFF est dans son livre, toute entière et en chair et en os presque. L'histoire, c'est celle d'une jeune femme new yorkaise de trente-trois ans qui décide un beau jour de se constituer une bibliothèque de "livres anciens" et s'adresse pour ce faire à une librairie de Londres, située au 84, Charing Cross Road. Pendant plus de vingt ans, elle va correspondre avec l'employé de la librairie, Frank, puis élargir le cercle à la famille de ce dernier et au reste du personnel.

    Outre l'aspect purement "bibliophile" qui ne saurait laisser un lecteur insensible (ah, les bonheurs d'Helen face aux "pages en vélin crème, lisse et épais", elle qui n'a connu jusqu'alors que le papier trop blanc des livres américains), cette correspondant est également un très intéressant témoignage de la vie quotidienne dans l'Angleterre de l'immédiate après-guerre, soumise aux restrictions, alimentaires notamment. C'est ainsi qu'Helen envoie des colis alimentaires à ses nouveaux amis anglais, tandis qu'elle reçoit en échange la fameuse recette de Yorkshire Pudding... Voici donc :

    LE YORKSHIRE PUDDING DE LA MAMAN DE CECILY

    Eastcote

    Pinner

    Middlesex

    20/2/51

    Ma chère Helene -

    Il y a bien des manières de le faire mais Maman et moi pensons que, pour un premier essai, ce sera la plus simple pour vous. Mettez une tasse de farine, un oeuf, une demi-tasse de lait et une bonne pincée de sel dans une terrine. Mélangez jusqu'à ce que la pâte fasse un ruban. Placez dans le réfrigérateur pendant plusieurs heures. (C'est mieux si vous le faites le matin.) Lorsque vous mettez votre rôti au four, mettez-y aussi un deuxième plat à chauffer. Une demi-heure avant que le rôti soit cuit, verser un peu du jus gras du rôti dans ce plat, juste de quoi recouvrir le fond. Ce plat doit être brûlant. Versez-y la pâte du pudding. Le rôti et le pudding seront prêts en même temps.

    Je ne sais pas bien comment le décrire à quelqu'un qui n'en a jamais vu, mais le Yorkshire Pudding doit beaucoup gonfler, être bien doré et croustillant et quand on le découpe, on s'aperçoit que l'intérieur est creux.

    La RAF retient toujours Doug dans le Norfolk et nous gardons précieusement jusqu'à son retour les conserves que vous nous avez offertes pour Noël. Quand il reviendra, nous allons faire une sacrée bombance avec ça !  Je pense quand même que vous ne devriez pas dépenser votre argent comme ça !

    Dois me dépêcher de poster cette lettre pour qu'elle vous parvienne à temps pour l'anniversaire de Brian, faites-moi savoir si tout a bien marché.

    Je vous embrasse,

    Cecily

    14 East 95th St.

    25 février 1951

    Chère Cecily -

    Le Yorkshire Pudding est un rêve, il n'y a rien de semblable ici : pour le décrire à quelqu'un j'ai dû dire que c'était une sorte de gaufre creuse, très épaisse, rebondie et lisse.

    Je vous en prie, ne vous souciez pas du coût des colis de nourriture, je ne sais pas si c'est que l'Association Outremer est à but non lucratif ou bien exonérée des droits de douane, mais c'est ridiculement bon marché : tout le colis de Noël m'a coûté moins qu'une dinde. Ils ont quelques colis de luxe avec par exemple des côtes de boeuf et des gigots d'agneau, mais même ça, c'est tellement bon marché comparé aux prix pratiqués chez le boucher que ça me tue de ne pas pouvoir vous les envoyer. Je m'amuse tellement avec le catalogue, je l'étale sur le tapis et je compare les mérites respectifs du Colis 105 (comprenant une douzaine d'oeufs et une boite de biscuits sucrés) et du Colis 217B (deux douzaines d'oeufs mais PAS de biscuits sucrés). Je déteste les colis avec une seule douzaine d'oeufs : ça fait deux oeufs par personne ce qui ne représente vraiment pas grand-chose. Mais Brian dit que les oeufs en poudre ont un goût de colle. Alors le problème reste entier.

    Un producteur qui aime bien mes pièce (pas assez cependant pour les produire) vient de téléphoner. Il produit des séries télévisées et il m'a demandé si je voulais bien écrire pour la télévision. "Payé une brique", a-t-il lancé négligemment, ce qui finalement veut dire 200 dollars. Et moi qui gagne 40 dollars par semaine à lire des scripts ! Je vais le voir demain, croisez les doigts.

    Amitiés -

    helene

    Helene HANFF, 84, Charing Cross Road, 1970.

    D'autres extraits de littérature gourmande...

    2 commentaires Pin it! Lien permanent
  • Grand cru et oiseaux de paradis... (J.P. KAUFFMANN)

    Imprimer Catégories : Littérature gourmande

    Pour beaucoup d'entre nous, Jean-Paul KAUFFMANN, c'est avant tout ce visage émacié qui, trois ans durant, est apparu en ouverture du journal de France 2 - on disait Antenne 2 alors - en compagnie d'autres journalistes, assorti d'un macabre compte-à-rebours. "Les otages au Liban n'ont toujours pas été libérés". Et puis "ils" ont été libérés. Et la vie a recommencé. Ou tout du moins tenté.

    C'est cette reconstruction, à défaut de renaissance ou de résurrection, que Jean-Paul KAUFFMANN nous narre dans La Maison du retour. Ou comment, petit à petit, dans un isolement volontaire, il a retrouvé le goût des choses et des gens. Son livre est plein d'odeurs, de sons, de littérature aussi, entremêlé de rappels au réel. "Une fatwa a été lancée contre Salman Rushdie". "L'ayatollah Khomeyni est mort"... Et puis il y a le vin. C'est le Bordeaux qui était le sujet de son premier ouvrage publié après sa détention. C'est encore le Bordeaux que l'on retrouve dans l'extrait suivant, où Jean-Paul KAUFFMANN et son épouse, Joëlle, sont conviés à dîner chez un voisin. Voici donc :

    GRAND CRU ET OISEAU DE PARADIS

    Je ne sais si le vin habite un éternel présent, en tout cas celui-ci me paraît invulnérable. La robe est encore sombre et intense. Les parfums de la jeunesse, souvent trop démonstratifs dans leur évidence, ont disparu au profit d'un bouquet profond évoquant le cèdre, l'épice. Une sensation ténébreuse, irrévélable. Je songe alors à cette réflexion entendue un jour dans la bouche d'un vigneron : "Le parfum, ça vous saute au nez tandis que le bouquet, il faut aller le chercher." C'est un bonheur presque illicite d'atteindre la vérité cachée d'un tel vin. Il réussit à jouer sur deux notions antinomiques : la délicatesse et la puissance. D'ordinaire, on a l'un ou l'autre. Jamais les deux à la fois. Sauf dans des cas exceptionnels comme celui-ci.

    L'épouse du Voisin et la soeur se sont absentées avec des airs de conjurés. Elles tiennent conciliabule en cuisine. Je saisis vite les raisons de cet aparté. En grande pompe, la soeur présente dans la lèche-frite de petites boules d'ivoire en brochette dont la peau est très légèrement quadrillée en pointe de feu par le gril. Un petit croûton taillé en demi-lune est intercalé entre chaque "bestiole". Ce sont des ortolans, doux oiseaux de passage, ainsi appelés "parce qu'ils fréquentent les jardins, du bas latin hortolanus" nous précise le Voisin.

    La fourchette et le couteau sont bannis. La soeur indique qu'il faut saisir l'oiseau par le bec avec ses doigts. Je fais rouler mon premier ortolan dans la bouche. La tentation est grande de mâcher à peine en l'aspirant la chair dense et moelleuse car elle fond sous le palais. Lorsque je débroche mon deuxième ortolan, il rend une ou deux gouttes de graisse que je recueille soigneusement sur le croûton. Je sens que ce sera divin. Un goût plein de noisette, gras et fumé, truffé et fruité à la fois. La chair de l'ortolan qui se fluidifie dans la bouche souligne l'impression de dodu et de gras, en même temps la peau croustillante donne une sensation tactile qui l'apparente au maigre, au sec, au non-épais.

    L'ortolan possède en Gascogne une valeur particulière. Ce passereau est si rare qu'il n'est dégusté qu'entre amis, "sous la serviette" comme nous le confie la soeur. C'est dire qu'on nous fait honneur en offrant ce plat. Pourquoi une telle marque de bienveillance . Je crois qu'ils sont heureux tout simplement de recevoir. De manifester aussi leur sympathie à l'égard d'étrangers qui ont choisi d'habiter leur région. Peut-être éprouvent-ils à notre endroit une forme de gratitude. [...]

    La deuxième bouteille de Palmer me paraît un brin inférieure à la première, le vin est moins profond, un peu moins complexe. Cette différence sur un cru du même millésime n'est pas rare, surtout quand il s'agit d'un vin ancien. Depuis deux heures, nous faisons bombance et joyeuses libations. Il est possible que les papilles gustatives saturent et que le palais soit moins frais, moins impressionnable. Le Voisin me resserre souvent. Je me sens en tout cas très euphorique, nullement ivre. Dans un état de béatitude mais lucide et actif. Je ne connais pas de shoots plus plaisants que ces crus anciens. Ils m'exaltent, me font revenir en arrière comme la truite remonte la rivière. Seule matière vivante à se bonifier en vieillissant, le vin abolit le flux temporel.

    Jean-Paul KAUFFMANN, La Maison du retour, 2007

    D'autres extraits de littérature gourmande...

    1 commentaire Pin it! Lien permanent
  • Momos à Kalimpong (K. CHODEN)

    Imprimer Catégories : Littérature gourmande

    Le_Cercle_du_karmaLe Cercle du karma, c'est d'abord l'histoire d'une femme : Tsomo, première fille mais troisième enfant d'une fratrie de douze. Tsomo la décidée, Tsomo la docile et pourtant révoltée, qui ne peut se résoudre à son destin de femme au Bhoutan, où le savoir est réservé aux hommes et qui voit, pleine de frustration, son père, religieux laïc, enseigner à ses frères mais pas à elle. C'est ainsi que le roman de Kunzang CHODEN est celui d'une quête, d'un voyage initiatique vers la paix et la sérénité, autant de choses que Tsomo trouvera, enfin, au terme de sa vie.

    L'extrait que j'ai choisi dévoile un aspect de la vie quotidienne, non pas au Bhoutan, que Tsomo a quitté à ce moment-ci, mais au Tibet, à Kalimpong très exactement. Tsomo et Dechen Choki, une jeune femme qu'elle a rencontrée au fil de ses pérégrinations, ont retrouvé le frère de Tsomo, devenu gomchen, autrement dit religieux. Ce dernier les invite au restaurant. Voici donc :

    MOMOS A KALIMPONG

    Tous trois quittèrent le dharamsala pour se rendre au restaurant dont Gyalsten Phuentso avait parlé. C'était une salle tout en longueur avec plusieurs tables et des chaises. Des gens y étaient attablés, dont certains levèrent les yeux à l'entrée des trois Bhoutanais, avant de replonger le nez dans leur assiette. Ils posèrent leurs bagages près d'une petite table qui se trouvaient juste à côté de l'entrée et s'assirent. Une vieille Tibétaine vint aussitôt leur demander ce qu'ils voulaient manger. Tout cela était très nouveau pour Dechen Choki et Tsomo. Elles étaient assises sur le bout des fesses, ne sachant trop quelle attitude adopter. Alors que tous les autres avaient l'air propre et frais, elles ne s'étaient pas lavées et se sentaient crasseuses. La salle était très décorée. Elles reconnurent la photo du Dalaï-Lama à l'autre bout de la salle. On avait tendu un khada dessus de la photo. Sur les murs, de grands posters de jolies femmes, de bébés, d'animaux, ainsi que des rangées de coquillages avec de belles formes et des torsions compliquées. Chaque table était ornée d'un vase coloré rempli de fleurs artificielles tout aussi colorées. Dechen Choki et Tsomo étaient fascinées. Tout était si joli, si différent de ce qu'elles avaient vu jusque là. Dechen Choki n'arrêtait pas de s'exclamer : "Regarde ce vase ! Regarde ce tableau !" Elles parlaient en chuchotant comme si elles craignaient de faire disparaître quelque chose en parlant trop fort. Gyalsten Phuentso commanda des momo*.

    "J'adore essayer des trucs nouveaux, surtout les plats que je ne connais", dit Dechen Choki, s'animant tout à coup. Puis, un peu gênée par son enthousiasme, elle pouffa de rire.

    La femme apporta bientôt trois bols fumants de soupe garnie de coriandre fraîche et de feuilles d'oignon. Elle posa devant eux trois assiettes, chacune contenant huit momos. Puis elle apporta un grand bol de pâte de piment rouge en disant : "Les Bhoutanais mangent trop de piment". Elle avait vu qu'ils étaient bhoutanais à leurs vêtements. Le porc haché avec du gingembre, des oignons et du piment, cuit en beignets à la vapeur, était délicieux. Tsomo ne mangerait plus jamais d'aussi bons momos de sa vie. "Dieu, que c'est bon. Est-ce le genre de plat qu'on mange ici ? demanda Dechen Choki.

    - C'est un plat tibétain, beaucoup de restaurants en servent. C'est très facile à faire, en fait, mais ça prend du temps."

    Dechen Choki et Gyalsten Phuentso bavardaient comme de vieux amis.

    " Vous savez faire les momos ? Vous voudrez bien m'apprendre ?" et Dechen Choki d'insister jusqu'à ce que Gyalsten Phuentso accepte.

    Kunzang CHODEN, Le Cercle du karma, 2007.

    * boulettes de viande enrobées de farine de sarrasin

    D'autres extraits de littérature gourmande...

    1 commentaire Pin it! Lien permanent
  • Repas amer ( N. APPANAH)

    Imprimer Catégories : Littérature gourmande

    Le hasard a voulu que j'apprenne dernièrement le Prix du roman FNAC 2007 ait été décerné à Natacha APPANAH pour son roman, Le Dernier Frère. Or Natacha APPANAH, je l'ai quant à moi découverte cet été, avec son premier roman, Les Rochers de Poudre d'or. Un roman absolument magnifique, bouleversant et terrible. L'auteur, mauricienne, a décidé d'écrire sur un aspect méconnu de l'histoire de l'Île Maurice, ce moment où la "traite des noirs" a cédé la place à la "traite des Indiens". De pauvres gens, rêvant d'Eldorado, de "rochers sous lesquels on trouvait de la poudre", et qui se sont retrouvés exploités dans les champs de canne à sucre mauricien.

    Dans son premier roman, Natacha APPANAH a choisi de suivre les destinées de quatre personnages : Vythee, parti retrouver son frère sur l'île, Badri, un simple d'esprit passionné par le jeu de cartes, Chotty, condamné à être l'esclave d'un riche paysans pour payer la dette de son père mort, et Ganga, qui a fui le bûcher où la mort de son époux la condamnait. Le roman n'est pas très long, mais il est intense? Rude, brutal, éprouvant. on le referme avec la rage au ventre et de la pitié plein les yeux.

    Le passage que j'ai choisi se situe plutôt vers la fin, quand les indiens sont parvenus à "Mérich". C'est la première journée des nouveaux arrivants.  Voici donc un :

    REPAS AMER

    Le travail était très irrégulier. Les anciens étaient rentrés dans le champ, créant un vide derrière eux, tandis que les nouveaux peinaient, avançant péniblement. Parfois, de rage, comme le vieux pêcheur, à la droite de Vythee, ils s'emparaient de la canne, la secouaient et essayaient de la briser à deux mains en lançant les pires injures. Alors, maligne, elle se courbait, la peau se fendait, elle émettait un craquement mais elle ne se cassait pas. Vythee ferma les yeux, se concentrant sur son travail... Un coup sec, en biais, sous le noeud. Sans trembler... Ferblanc cria alors : "Repas !"

    Les Indiens cessèrent immédiatement et se regroupèrent à côté de la charrette. Badri avançait péniblement mais Ferblanc l'arrêta.

    "Toi, tu continues !

    - Mais à manger, sahib ! A manger !

    - Pas travail, pas manger. C'est comme ça, ici."

    Badri se mit à pleurer. Comme sur le bateau quand les officiers l'avaient tabassé et délesté. Il s'assit sur le bord de la route et enfouit sa tête dans ses mains. Das donna un coup de coude à Vythee.

    "Mange, petit ! Avale. T'auras rien avant quatre heures. Mange !

    - Mais Badri...

    - Laisse. Ça arrive à tout le monde. Faut s'habituer. Quand on ne travaille pas, on ne mange pas.

    - Mais nous venons d'arriver, Das. Badri est jeune, il ne sait pas...

    - Et alors ? Qu'est-ce que tu croyais ? Qu'on allait t'accueillir avec des guirlandes de fleurs et des chants ? Qu'on allait dire... oh, c'est des nouveaux, laissons-leur une chance..."

    Das mangeait tout en parlant. Il avalait de grandes parts de galettes sucrées, emplissait ses joues jusqu'à ce qu'elles gonflent, et buvait de l'eau avec des bruits de succion.

    "Nouveaux ! Nouveaux ! Faut travailler, petit, comme les autres. T'es pas là pour faire le beau et personne n'est là pour toi. Mange, idiot. Mange."

    Les yeux de Vythee s'embuèrent bien malgré lui. Tout le monde avalait sa croûte et lentement il fit de même. Si la journée devait être comme cette première heure, il en aurait besoin. Autour de lui, c'étaient des champs à perte de vue et un peu plus bas, il y avait une sorte de tour en pierres grises. Et plus loin, il y avait cette bande bleue.

    "Ça ? C'est la mer, petit. La tour, c'est la cheminée de l'usine.

    - Quelle usine ?

    - Mais... tu viens d'où, toi ?

    - Des collines de Parvi.

    - C'est où, ça ?

    - Pas très loin de Madurai. Chez moi, les cannes sont...

    - Arrête. Ça ne m'intéresse pas. L'usine, c'est là où l sucre est fait. Après la coupe, on ira travailler là-bas.

    -Ah...

    - Oui, ah...

    - Tu as été à la mer, là-bas ?

    - Non.

    - Pourquoi ?

    - Pourquoi ? Pourquoi ?! Petit, tu ne peux pas sortir du domaine. C'est fini. Tu restes là, tu dors là, tu travailles là...

    - Et si je demande au sahib Rivière...

    - Ha, ha ! le sahib Rivière...

    - Mais mon frère m'attend à Mont Trésor !!

    - Quoi ?

    - Oui, c'est pour lui que je suis là. Il est parti il y a quatre ans et il m'a écrit pour me dire de venir le rejoindre."

    Das allait lui rétorquer qu'il pouvait toujours attendre et que, frère ou pas, Vythee devait rester ici, à Poudre d'or, mais quelque chose l'en empêcha.

    Quelque chose dans les yeux de Vythee. Une sorte de vide qu'il avait déjà vu auparavant, dans ceux de Roy, dans ceux des autres Indiens dans la cale pourrie du Futay Mubarak il y a sept ans...

    A chacun son illusion. A certains de l'or sous les rochers, à d'autres des frères...

    Das avala sa dernière bouchée, allongea ses jambes à même les feuilles coupantes.

    "Oui, peut-être qu'il faut demander à M. Rivière, petit..."

    Le travail reprit une demi-heure après. A midi, ils s'arrêtèrent et s'installèrent sous le grand banian  au bord du champ. Badri eut droit à sa galette, cette fois-ci. Certains s'assoupirent mais Vithee ne pouvait détacher ses yeux de cette bande bleue à l'horizon. Peut-être que derrière, là-bas, se trouvait l'Inde...

    Après la pause, ils travaillèrent encore quatre heures et quand le soleil commença à descendre et que la bande bleue au fond prit une couleur orangée, Ferblanc aboya d'autres ordres.

    " C'est fini, Das ?

    - Non. Il faut que tu ailles chercher de l'herbe. Va de ce côté-ci. Rapporte des choses assez vertes et tendres. C'est pour les chevaux du sahib."

    Quand ils eurent terminé, la nuit était déjà là et la lanterne de Sanspeur était de retour.

    La charrette les attendait un peu plus loin et ils s'aidèrent mutuellement pour y monter. Vythee reconnaissait la même pénombre qu'ils avaient vue disparaître ce matin, les étoiles qui s'étaient éteintes devant l'aube étaient revenues, tout aussi brillantes. Il comprit alors pourquoi il devait regarder la nuit.

    Au camp, ils eurent le même riz jaunâtre que la veille. A côté du puits où Das se lavait les pieds, Vythee vient s'asseoir. l'air frais lui fit du bien.

    " C'est la même chose demain ?

    - Oui, petit.

    - Et jusqu'à quand ?

    - Ça fait sept ans que ça dure pour moi, petit."

    Natacha APPANAH, Les Rochers de Poudre d'or, 2003

    D'autres extraits de Littérature gourmande...

    0 commentaire Pin it! Lien permanent
  • Le bonheur du risotto (A. GIROD DE L'AIN)

    Imprimer Catégories : Littérature gourmande

    "Tu lis quoi ? - Le dernier bouquin d'Alix Girod de l'Ain, tu sais la... - Oui, oui, c'est bon, je sais qui est Alix Girod de l'Ain !"

    Vous voyez ! Même mon mari, cet homme qui ne lit que Beaux-Arts et L'Equipe, et puis aussi France Football, mais ponctuellement et uniquement l'édition du mardi, pas celle du vendredi, il n'y a rien, même lui, disais-je, connaît Alix Girod de l'Ain. Et pourtant, ce n'est pas lui qui lirait une de ces "conn..." de magazine de bonne femme, non, lui, il lit des trucs sérieux. Vous avez vu la dernière couverture de Beaux-Arts, qui sous l'accrocheur titre "Sexe et arts" présente une jeune femme asiatique et dénudée vantant les vertus du bondage ? On sent le côté sérieux de la chose, non ? Et dois-je vous rappeler que le métier de Catherine Millet, c'est rédactrice en chef de Art-Press ?

    Enfin, bon, tout ça pour vous dire que celui qui lit ELLE tous les lundis matin ne peut ignorer l'existence - et surtout la plume - d'Alix Girod de l'Ain, dite AGA. Sa spécialité ? l'air du temps, mêlé d'une touche de vie familiale, à la sauce rigolote. Ses articles sont souvent drôles, voire loufoques, avec ce petit grain de folie presqu'anglo-saxon. Il y a du P.J. Woodehouse et du Woody Allen dans ses papiers. Elle n'a qu'un seul défaut : donner une apparence de facilité à sa prose qui laisse croire que tout le monde peut faire pareil. Ce qui donne des choses beaucoup moins réussies (doux pléonasme) que ce soit dans la presse ou même sur certains blogs... Cela peut donner au mieux de l'amusant déjà-lu, au pire du lourd plagiat.

    Quand le docteur AGA n'écrit pas dans ELLE, elle tâte du roman. Dans lequel elle conserve ce qui a fait son succès : plume vive, délires en tous genres, et un zeste de vie personnelle, le tout mâtiné d'une sauce à l'air du temps. Sainte Futile ne fait pas exception à la règle : Pauline Orman-Perrin, dite POP, traîne une solide réputation de journaliste rigolote au magazine Modelle. Sa rencontre avec Dieu (en clone de Lagerfeld) va l'obliger à revoir ses priorités et infléchir le cours de sa vie... Vous devinez la suite : c'est très drôle, caustique, plein d'auto-dérision, et on passe un très bon moment.

    Le passage que j'ai choisi de vous présenter marque le neuvième jour de la quête de sens de POP. C'est un repas en famille, avec son mari et ses deux enfants. Voici donc :

    LE BONHEUR DU RISOTTO

    - Je te ressers du risotto, mon amour ?

    Pierre tendit son assiette, abasourdi.

    - Tiens, un petit supplément de morilles, tu serais pas contre, trésor ?

    J'avais écouté mon instinct. Et mon instinct m'avait dicté qu'il était temps de nourrir ma famille avec de la vraie nourriture et des produits nobles, rien qui sorte d'un sachet et qui se mélange avec l'eau de la bouilloire, en tout cas.

    D'où l'introduction de cette chose inhabituelle sous notre toit : un livre de cuisine.

    D'où ce risotto, préparé selon les règles de l'art, oignon émincé, riz arborio revenu dans le beurre, vin blanc juste étuvé, véritable bouillon à base d'authentique carcasse de poule (tête du boucher quand j'avais demandé ça, dédaignant notre rituel "lundi c'est poulet cuit") et l'équivalent de trois mois d'allocs en morilles brossées-mais-surtout-pas-lavées au dernier moment. Une heure quarante de courses + préparation départ arrêté. Mon instinct m'avait également ordonné de distribuer des portions normales, contrairement à cette vieille habitude de ne servir Pierre qu'en dernier, après les enfants, quand il ne reste que deux grosses cuillerées à soupe dans le plat, histoire de l' "aider à perdre du poids".

    Je regardai mon mari avaler le contenu de son assiette, frétillant de bonheur, et l'image de Prout le chien refusant de croire à sa chance devant un os de gigot se superposa à la sienne.

    Non, Pauline, pas ça.

    Mon instinct venait de me dicter d'arrêter de prendre mon époux  pour une sorte d'animal familier, un peu pataud mais si attachant. Depuis de trop longues années je traitais cet homme magnifique en labrador géant, songeai-je en le voyant attraper une morille entre deux doigts pour la sucer goulûment. Son geste me donna une autre idée, pour plus tard. Là aussi, mon instinct m'intimait l'ordre de me ressaisir, de renouer avec des débordements érotiques un peu perdus de vue ces derniers temps.

    En me déplaçant dans la cuisine, je cherchais à adopter des poses gracieuses, comme ces dames impeccables en couverture des catalogues d'arts ménagers des années 50. Finie, l'échevelée-débordée meuglant à ses proches de remplir le lave-vaisselle parce qu'elle en a ras le pompon de tout faire, bordel. Un tablier, il fallait absolument que j'achète un tablier, me dis-je. Et aussi des ballerines à bout pointu pour lever joliment la patoune arrière devant l'évier. Réenchanter le réel passait par de petites choses, des efforts minuscules de ce type suffiraient à faire circuler un grand vent de bien-être, oui, comme un souffle d'amour tout autour des miens.

    Alix GIROD DE L'AIN, Sainte Futile, 2006.

    Index des extraits de "Littérature gourmande"

    3 commentaires Pin it! Lien permanent
  • Le verbe et non la viande (M. BARBERY)

    Imprimer Catégories : Littérature gourmande

    Une_GourmandiseMuriel BARBERY est le dernier auteur dont on cause. Ne vient-elle pas d'écrire L'Élégance du hérisson, sur lequel les éloges pleuvent ? Alors par contradiction, ce n'est pas de ce dernier dont je vais vous parler, mais du premier roman roman qu'elle a publié, en 2000 : Une Gourmandise. Vous pensez bien qu'un tel titre ne pouvait que m'interpeller...

    Une Gourmandise, ce sont les derniers jours d'un critique gastronomique, "le plus grand", "le Maître", celui sur lequel les superlatifs pleuvent. Il va mourir, il le sait, il n'en a ni remords ni regrets. Simplement, il voudrait, avant que tout s'arrête, retrouver LA saveur, celle qui lui "trotte dans le coeur", "la vérité première et ultime de toute [sa] vie". Et ainsi sur  une  trentaine de courts chapitres vont s'égrener souvenirs et témoignages d'une vie vouée au bien-manger.

    Le roman est court, il n'est pas pour autant facile. La langue y est précise, souvent précieuse et un peu ampoulée. Les références littéraires abondent, entre les lignes, comme souvent dans les premières oeuvres. Le passage que j'ai choisi de vous présenter m'a paru convenir parfaitement à notre situation : manger et en parler, et se délecter autant de le faire que de le dire. Voici donc :

    LE VERBE ET NON LA VIANDE

    Quatre huîtres claires, froides, salées, sans citron ni aromates. Lentement avalées, bénies pour la glace altière dont elles recouvraient mon palais. "Ah, il ne reste plus que celles-là, il y en a avait une grosse, douze douzaines, mais les hommes, quand ça rentre de l'ouvrage, ça mange bien." Elle rit doucement.

    Quatre huîtres sans fioritures. Prélude total et sans concession, royal en sa frustre modestie. Un verre de vin blanc sec, glacé, fruité avec raffinement - "un saché, on a un cousin en Touraine qui nous le fait pour pas cher !".

    Une mise en bouche. Les gars à côté causaient voiture avec une faconde inouïe. Celles qui avancent. Celles qui n'avancent pas. Celles qui renâclent, qui regimbent, qui rechignent, qui crachotent, qui s'essoufflent, qui peinent dans les côtes, qui dérapent dans les virages, qui broutent, qui fument, qui hoquettent, qui toussent, qui se cabrent, qui se rebiffent. Le souvenir d'une Simca 1100 particulièrement rétive s'arroge le privilège d'une longue tirade. Une vraie saloperie, qui avait froid au cul même en plein été. Tous hochent la tête avec indignation.

    Deux fines tranches de jambon cru et fumé, soyeuses et mouvantes, dans leurs replis alanguis, du beurre salé, un fragment de miche. Une overdose de moelleux vigoureux : improbable mais délectable. Un autre verre du même blanc, qui ne me quittera plus. Prologue excitant, charmeur, allumeur.

    Quelques asperges vertes, grosses, tendres à s'en pâmer. "C'est pour vous faire attendre pendant que ça réchauffe, dit précipitamment la jeune femme, croyant sans doute que je m'étonne d'un plat de résistance aussi chiche. - Non, non, lui dis-je, c'est magnifique." Tonalité exquise, champêtre, presque bucolique. Elle rougit et s'éclipse en riant.

    Autour de moi, ça continue de plus belle sur le gibier qui traverse inopinément les routes de la forêt. [...] Ils rigolent comme des gosses.

    Des "restes" (il y a de quoi nourrir un régiment) de poularde. Pléthore de crème, de lardons, une pointe de poivre noir, des pommes de terre dont je devine qu'elles viennent de Noirmoutier - et pas une once de gras.

    La conversation a dévié de sa route première, elle s'est engagée dans les méandres sinueux des alcools locaux. Les bons, les moins bons, les franchement imbuvables ; les gouttes illicites, les cidres trop fermentés, aux pommes pourries, mal lavées, mal pilées, mal ramassées, les calvados de supermarché qui ressemblent à du sirop et puis les vrais calvas, qui arrachent la bouche mais parfument le palais. La goutte d'un fameux Père Joseph déclenche les plus beaux éclats de rire : du désinfectant, c'est sûr, mais pas du digestif !

    [...] Une tarte aux pommes, pâte fine, brisée, craquante, fruits dorés, insolents sous le caramel discret des cristaux de sucre. Je finis la bouteille. A dix-sept heures, elle me sert le café avec le calva. Les hommes se lèvent, me tapent dans le dos en me disant qu'ils vont travailler et que si je suis là ce soir, ils seront contents de me voir. Je les embrasse comme des frères et promets de revenir un jour avec une bonne bouteille.

    Devant l'arbre séculaire de la ferme de Colleville, sous la houlette des cochons qui lochent dans les malles pour le plus grand plaisir des hommes qui le content ensuite, j'ai connu l'un de mes plus beaux repas. La chère était simple et délicieuse mais ce que j'ai dévoré ainsi, jusqu'à reléguer huîtres, jambon, asperges et poularde au rang d'accessoires secondaires, c'est la truculence de leur parler, brutal en sa syntaxe débraillée mais chaleureux en son authenticité juvénile. Je me suis régalé des mots, oui, des mots jaillissant de leur réunion de frères campagnards, de ces mots qui, parfois, l'emportent en délectation sur les choses de la chair. Les mots : écrin qui recueillent une réalité esseulée et la métamorphosent en un moment d'anthologie, magiciens qui changent la face de la réalité en l'embellissant du droit de devenir mémorable, rangée dans la bibliothèque des souvenirs. Toute vie ne l'est que par l'osmose du mot et du fait où le premier enrobe le second de son habit de parade.

    Muriel BARBERY, Une Gourmandise, 2000.

    Index des extraits de Littérature gourmande

    2 commentaires Pin it! Lien permanent
  • Le goûter du géant (D. SETTERFIELD)

    Imprimer Catégories : Littérature gourmande

    Alerte, alerte ! Chef-d'oeuvre en vue ! Je vous ai trouvé LE livre qui devrait occuper vos vacances ! Ou votre week end... ou votre samedi, si comme moi vous avez eu la chance d'avoir une journée à vous, totalement à vous, sans contraintes d'intendance telles que s'occuper des enfants, préparer les repas et autres menues babioles qui sont notre quotidien.

    Je disais donc : ATTENTION, CHEF-D'OEUVRE ! Clarabel en avait parlé, Agapanthe aussi, d'autres encore j'imagine, tant ce livre ne peut laisser indifférent. Achetez donc, que dis-je, ruez-vous donc sur Le Treizième Conte, de Diane SETTERFIELD, une enseignante anglaise spécialiste de littérature française, et qui réussit avec son premier roman un miracle, un roman magique sur le pouvoir des mots, la création artistique, les traumatismes d'enfance (encore eux, toujours eux - rappelez-vous Colette : "On ne guérit jamais de son enfance").

    "Il était une fois une maison hantée.. Il était une fois une bibliothèque... Il était une fois des jumelles..." C'est ainsi que Vida WINTER, écrivain consacrée mais retirée du monde, attire dans son antre Margaret LEA, qu'elle a choisi pour être sa biographe. C'est promis, elle lui dira tout, elle qui a toujours inventé sa vie au gré des interviews. Elle ne lui cachera rien, même si elle est intimement persuadée que "on peut dire la vérité beaucoup mieux avec une histoire"... Entre les deux femmes va s'établir une relation étrange, faite de fascination et d'admiration, de non-dits et de lourds secrets enfin révélés. En reconstruisant le passé de Vida WINTER, c'est le sien que Margaret va mettre à jour, dans un brillant jeu de miroirs où chacun montre une parcelle de vérité mais jamais la Vérité toute entière. Jusqu'au fameux treizième conte, ce conte manquant, celui qui ne fut jamais publié...

    Vous l'aurez compris, ce roman m'a transportée. Et comme je voulais faire partager cet enthousiasme, il me fallait un extrait de littérature gourmande. C'est ainsi que j'ai choisi un moment situé dans la première partie du roman. Margaret, quittant le manoir gothique de Vida WINTER, se rend sur les lieux de l'enfance de celle-ci : Angelfield. Le bâtiment est en ruines, ravagé par un incendie et laissé à l'abandon. Cependant, elle va y faire la connaissance d'un "gentil géant" qui, bien sûr, plus tard, trouvera exactement sa place dans l'histoire qu'elle est en train d'écrire... Voici donc :

    LE GOÛTER DU GÉANT

    Je courus.

    Je sautais par-dessus les trous dans le plancher, dévalai les marches quatre à quatre, perdis l'équilibre et me retins in extremis à la rampe. J'attrapai une poignée de lierre, trébuchai, me rattrapai, me précipitai de nouveau en avant. La bibliothèque ? Non. De l'autre côté. Sous une arche. Des branches de sureau et de buddleia s'accrochaient à mes vêtements, et je faillis tomber à plusieurs reprises en dérapant dans les gravats.

    Comme il fallait s'y attendre, je finis par m'étaler par terre, et un cri sauvage s'échappa de ma bouche.

    "Mon Dieu, mon Dieu ! Je vous ai fait peur ? Ô mon Dieu."

    Je regardai derrière moi, au-delà de l'arche.

    Penché au-dessus de la balustrade de la galerie, je vis non pas le squelette ou le monstre de mon imagination, mais un géant. Qui descendit l'escalier avec une certaine légèreté et enjamba délicatement les gravats pour arriver jusqu'à moi. Une terrible inquiétude se lisait sur son visage.

    "Seigneur !"

    Il devait faire plus d'un mètre quatre-vingt dix, et était tellement large d'épaule que la maison sembla soudain se rétrécir.

    "Je ne voulais pas... voyez-vous, j'ai simplement cru... Comme vous étiez ici depuis un certain temps, et... Mais peu importe. Dites-moi, vous êtes blessée ?"

    [...] Je remuai le pied, et une expression soulagée se lut sur son visage.

    "Dieu merci. Je ne me le serais jamais pardonné. Restez ici pendant que je... Je vais juste chercher... J'en ai pour une minute." [...]

    "J'ai mis la bouilloire à chauffer, annonça-t-il en revenant.[...]

    "Vous avez électricité, ici ? demandai-je, ébahie.

    - L'électricité ? Mais c'est une ruine !" Il me regarda, stupéfait, comme si une commotion consécutive à ma chute avait pu me faire perdre la raison.

    "J'ai cru vous entendre dire que vous aviez mis une bouilloire à chauffer.

    - Ah, je vois ! Non ! J'ai un réchaud de camping. J'avais même une bouteille Thermos avant, mais... (Avec un froncement de nez.) Le thé dans une Thermos, ce n'est pas très bon, pas vrai ? Est-ce que ça pique beaucoup ?

    - Un peu.

    - Voilà une grande fille. Une sacrée chute quand même. Alors, le thé... sucre et citron, ça ira ? Je n'ai pas de lait malheureusement. Pas de frigo.

    - Du citron, ce sera parfait. [...]

    - Confortable ?

    Je fis oui de la tête.

    - Merveilleux." Il sourit, comme si effectivement ce moment était merveilleux. "Bien, passons aux présentations. Mon nom est Love, Aurelius Alphonse Love. Appelez-moi Aurelius, je vous en prie, me dit-il, le regard plein d'attente.

    - Margaret Lea.

    - Margaret, répéta-t-il, avec un grand sourire. Splendide. Absolument splendide. Et maintenant, vous allez manger."

    Entre les oreilles du gros chat noir, il avait déplié une serviette, un coin après l'autre. A l'intérieur se trouvait une généreuse part d'un gâteau foncé et légèrement gluant. Je mordis dedans. Le gâteau idéal pour une journée froide : parfumé au gingembre, sucré mais fort. Mon hôte versa le thé dans deux jolies tasses en porcelaine. Il me tendit un bol rempli de morceaux de sucre, puis il sortit de sa poche de poitrine un petit sac en velours bleu qu'il ouvrit. Sur le velours reposait une cuiller en argent dont le manche était orné d'un A allongé qui avait la forme d'un ange stylisé. Je la pris, tournai mon thé, avant de la lui rendre.

    Tandis que je mangeais et buvais, l'homme s'assit sur le second chat, qui prit tout à coup l'air mutin d'un chaton sous son imposant tour de taille. Il mangeait en silence, proprement et avec beaucoup de concentration, me regardant manger, moi aussi, soucieux de me voir apprécier son gâteau.

    " C'était délicieux, dis-je. Fait  maison, je suppose ?" [...]

    Mon compagnon s'essuya les doigts sur sa serviette avant de la secouer et de la replier en quatre. "Ça vous a plu alors ? C'est Mrs Love qui m'a donné la recette. Je fais ce gâteau depuis que je suis tout petit. Mrs Love était une merveilleuse cuisinière. Une merveilleuse femme, pour tout dire. Bien sûr, elle n'est plus des nôtres désormais. Un bel âge pour mourir... Encore que... On aurait pu espérer... Mais le destin l'a voulu ainsi.

    - Je vois", dis-je, bien que rien ne fut moins sûr. Mrs Love était-elle sa femme ? Mais il avait dit qu'il faisait son gâteau depuis son plus jeune âge. Sa mère ? Impossible, il ne l'aurait pas appelée Mrs Love. Deux choses étaient claires, cependant : il l'avait aimée, et elle était morte. "Je suis désolée", dis-je.

    Il accepta mes condoléances d'un air triste, puis son visage s'illumina. "Mais c'est un hommage adéquat, vous ne trouvez pas ? Le gâteau, j'entends.

    - Certainement. C'était il y a longtemps ? Que vous l'avez perdue ?

    - Presque vingt ans, dit-il au bout d'un instant de réflexion. Pourtant j'ai l'impression que c'est beaucoup plus ancien. Ou le contraire. Ça dépend de la façon dont on voit les choses.

    Diane SETTERFIELD, Le Treizième Conte, 2007.

    Index des textes de littérature gourmande

    5 commentaires Pin it! Lien permanent
  • Epices et magie (C. DIVAKARUNI)

    Imprimer Catégories : Littérature gourmande

    Ce qu'il y a de bien dans les contes, c'est qu'ils sont courts. Pourquoi commencé-je ainsi ? simplement pour introduire le problème que m'a posé le roman de Chitra Banerjee DIVAKARUNI... C'est un joli conte, écrit avec une langue sensuelle et voluptueuse, où la texture des choses est présente à chacun des mots mais... il fait 330 pages ! Et 330 pages pour raconter l'histoire d'une magicienne des épices au fond de sa boutique américaine, franchement, j'ai trouvé ça long ! L'enchantement est retombé à mi- parcours et c'est bien dommage : le sujet aurait gagné à plus de concision.

    L'histoire ? Tilo est une "maîtresse des épices". Elle a reçu ce savoir de "première Mère", sur une île secrète d'Inde, au prix de l'obéissance à des règles strictes et dans le respect du service et de la dévotion. Elle est aussi magicienne, pratique les mélanges et les incantations, lit dans les âmes et tâche de les soigner; jusqu'à s'en brûler les doigts... Le passage qui va suivre vous donnera le ton de ce livre : épices, magie, langue riche... voici donc :

    ÉPICES ET MAGIE

    Curcuma

    Quand vous ouvrez la caisse qui trône près de la porte d'entrée, vous le sentez immédiatement, bien que votre cerveau ait besoin de quelques instants avant de reconnaître cette senteur subtile, légèrement amère comme la peau et presque aussi familière.

    Effleurez-en de la main la surface, et la poudre jaune et soyeuse collera aux coussinets de votre paume et au bout de vos doigts. De la poussière d'aile de papillon.

    Puis portez votre main à votre visage. Frottez-vous en les joues, le front, le menton. N'hésitez pas. Depuis  des millénaires, depuis que le monde est monde, les épouses - et celles qui aspirent à devenir des épouses - ont fait ce même geste. Cela effacera les taches et les rides, éliminera l'âge et la graisse. Pendant des jours, votre peau rayonnera d'un éclat jaune pâle, doré.

    Chaque épice est liée à un jour particulier. Le curcuma est lié au dimanche, jour faste où la lumière grasse couleur de beurre dégouline dans les caisses, illuminant les légume secs à faire tremper, jour où l'on prie les neuf planètes d'accorder amour et chance.

    Curcuma, qu'on appelle aussi halud, qui veut dire jaune, couleur de point de jour et son de conche. Curcuma qui conserve, préserve la nourriture dans un pays de chaleur et de faim. Curcuma, épice de bon augure, qu'on met sur la tête des nouveaux-nés pour leur porter bonheur, dont on saupoudre les noix de coco pour les pûjâ, avec lequel on frotte les bordures des saris de mariage.

    Mais il y a plus encore. C'est pour cela que je les choisis seulement au moment précis où la nuit se transforme en jour, ces racines bulbeuses comme de noueux doigts bruns, c'est pour cela que je les broie seulement quand Svâti, l'étoile de la foi, resplendit, incandescente, au nord.

    Quand je la tiens dans mes mains, l'épice me parle. sa voix évoque le soir, le début du monde.

    Je suis le curcuma qui surgit de l'océan de lait que les deva et les asura barattèrent pour en faire surgir les trésors de l'univers. Je suis le curcuma qui apparut après le poison et avant le nectar et se trouve, en conséquence, entre eux.

    Oui, je chuchote en me balançant à son rythme. Oui. Curcuma, fortifiant pour les peines de coeur, onction pour les morts, espoir de renaissance.

    Ensemble nous chantons cette chanson, comme nous l'avons si souvent fait.

    Chitra Banerjee DIVAKARUNI, La Maîtresse des épices, 1997.

    Index de tous les textes

    6 commentaires Pin it! Lien permanent
  • Soupes et écriture (C. PELLETIER)

    Imprimer Catégories : Littérature gourmande

    Chantal PELLETIER a judicieusement choisi son titre : Voyages en gourmandises. Dans cette série "Exquis d'écrivains", son petit livre apporte un joli regard sur le thème. Je l'avoue, ce volume est mon préféré des trois sortis actuellement. J'ai aimé sa langue sensuelle, son écriture voluptueuse et puis, elle a réveillé chez moi une douce nostalgie. En effet, mon grand-père maternel était bressan et toujours, je l'ai vu les soirs d''été manger ce que nous appelions chez nous la "soupe de lait" : des morceaux de pain arrosés de lait froid. Et nous adorions l'imiter ! Manger la soupe de lait avait un délicieux goût de plaisir défendu : une soupe froide ! et sans légumes ! un vrai bonheur d'enfant !

    C'est avec bonheur, émotion et nostalgie que j'ai retrouvé cette soupe au fil des pages de Chantal PELLETIER. J'y ai appris que notre "soupe de lait" portait un nom chez elle : la fraisée. Et comme les lignes qui suivaient elle évoquait les rapports étroits qu'elle entretenait entre écriture et littérature, thème qui m'est cher comme vous a pu le constater, je n'ai pu résister à vous recopier ses lignes. Voici donc :

    SOUPES ET ÉCRITURE

    Cours élémentaire. Sujet de ma première rédaction : "Faites une description". J'avais choisi de détailler les ingrédients d'une soupe de légumes... Reine des trois repas, matin, midi et soir, la soupe fut mon premier paysage, ma première évasion, mon premier personnage, couleurs, consistances, yeux du bouillon, cheveux de vermicelle, perles du tapioca...

    A la soupe ! Façon, chez ma grand-mère, à la campagne, de dire A table ! pour manger la sope. De légumes, verte au cresson, orange au potiron, grasse du pot-au-feu, froide et minimaliste des soirs d'été : des morceaux de pain sec arrosé d'un lait crémeux à température de cave, un lait qui faisait une grosse peau dès qu'on le laissait reposer. Oui, du lait et du pain, la fraisée, ça s'appelait, parce que ça faisait frais, ça vous requinquait les soirs d'été pleins de guêpes et d'odeurs de foins coupés.

    A chaque saison sa soupe, celle à la tomate faite avec le coulis des bocaux épaissi à la farine, celle dans laquelle on jetait herbes des chemins, orties, fanes de carottes, et puis, la royale, celle qui contenait un gros morceau de lard salé, pas de malheureux petits lardons en barquette de supermarché, non, du lard, du vrai, charnu, au tendre feuilletage blanc, rose, pourpre. Ce régal !

    J'ai abandonné le lard, mais gardé un goût immodéré pour la soupe. Divine comme la sopa di pollo savourée dans les Andes péruviennes, à Chavin, après des jours de camion pour franchir la Cordillère blanche. La soupe au pistou que Claude cuisine à la saison des cocos. La soupe au miso de l'ami Taka. La bouillabaisse de Mireille. Le gaspacho de Serge. La soupe orange-gingembre de Iolande, celle aux crevettes et à la citronnelle de M. Tranh, les listes, toujours, cette marotte lassante, agaçante, de dénombrer les bonnes choses, car on pourrait les oublier.

    La soupe principale, chez ma grand-mère, était, elle, impossible à oublier. Faite de farine de maïs grillée : les gaudes. Bien de chez nous, rien qu'à nous, les gaudes avaient été inventées par nos ancêtres. Certains disaient que ce n'était pas à cause des Dombes de Bresse et de leurs moustiques qui nous avaient jadis donné la malaria, ni des grains de maïs qu'on trouvait dans le gésier omnivore de nos poulets (les meilleurs du monde), mais à cause de la couleur de notre soupe qu'on appelait les Bressans les ventres jaunes. Les mangeurs de maïs. [...]

    Quand l'assiette de gaudes fumait devant moi, je lui trouvais la beauté ronde et chaude du soleil. Mes joues baignaient dans cette savoureuse vapeur et je ne perdais rien du spectacle : imperceptiblement, la soupe figeait, formait une mince carapace un peu plus sombre, et, sur cette écorce fragile, on versait le lait de la traite du soir, épais, mousseux, parfumé. Sous cette froidure, la peau des gaudes durcissait en une croûte plus robuste, croquante.

    La cuillère plongeait alors dans cette steppe dorée noyée de neige. Dans la bouche se mêlaient glacé, brûlant, liquide, compact, tendre, croustillant, et chaque cuillerée formait un nouveau paysage, redessinait des lacs blancs, des canyons sableux... C'était le plus beau des voyages. Pourtant, au cours élémentaire, pour cette toute première rédaction décrire  une soupe, je n'ai pas osé choisir les gaudes, je me suis contentée d'une soupe de légumes. Carottes, oignons, poireaux, pommes de terre, tout y est passé, pas à la moulinette : en morceaux coupés fins, version minestrone. L'important était de détailler la liste. La soupe de mots comme de légumes, je connaissais bien.

    Écrire a donc d'abord signifié décrire la soupe et sortir de la soupe du patois, pleine de trucs et de machins, pour dire une émotion, un sentiment. Je croyais, et j'ai cru longtemps, que seuls les livres parlaient de ces choses-là, et j'étais bien d'accord pour qu'ils volent à la nourriture sa place principale.

    J'adorais l'école, car j'y plongeais dans l'écrit (les cris, je visualise ce mot toujours de cette façon) qui devint mon plat préféré. Loin de ce bouillon, cosmique, je m'ennuyais trop. Alors, le stylo a remplacé la fourchette, le clavier l'assiette, je me suis attablée, et je suis partie en voyage.

    Chantal PELLETIER, Voyages en gourmandises, 2007.

    1 commentaire Pin it! Lien permanent