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littérature - Page 13

  • Mon Amérique à moi (M. WINCKLER)

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    "Exquis d'écrivain" est une nouvelle collection que viennent de créer les éditions Nil, sous la houlette de Chantal PELLETIER. Vont y être publiés des textes d'écrivains qui parleront de leur relation au goût et aux plaisirs des sens liés à la nourriture. Trois livres sont déjà sortis : A ma bouche, de Martin WINCKLER, Sous les mets les mots, de Claude PUJADE-RENAUD et Voyages en gourmandise, de Chantal PELLETIER elle même.

    Vous pensez bien qu'une telle collection ne pouvait que m'intéresser ! C'est d'ailleurs ce qu'a pensé la charmante personne qui m'a offert ces trois livres, ajoutant toutefois : " Disons qu' ils sont d' une lecture charmante, une bouffée d' oxygène, un moment de détente sympathique." J'ai décidé de commencer par l'ouvrage de Martin WINCKLER. De lui, je n'avais rien lu, m'étant seulement contenté d'en "entendre parler". J'avoue n'avoir pas été transportée par sa prose, le style étant trop "rigoureux", trop sec, (trop scientifique ?) pour moi. Sur son site personnel, il parle ainsi de son livre : "À ma bouche, ma contribution à cette collection, n’est pas un essai, ni un roman. C’est un livre autobiographique, qui raconte et réinvente des moments d’enfance et d’adolescence, et parle de la valeur symbolique que revêtent pour moi certaines coutumes culinaires, certaines recettes, certains souvenirs."

    J'ai personnellement été touchée par son chapitre évoquant son séjour aux USA, qu'il fit à dix-sept ans. Il passa une année dans une famille américaine et les souvenirs qu'il en a gardés sont, je crois, des souvenirs dans lesquels se reconnaîtront beaucoup de ceux qui ont eu le bonheur d'aller aux USA : un ensemble de petits bonheurs, de plaisirs régressifs ou transgressifs, mais oh combien délicieux ! Et les serveuses qui vous appellent "honey" dans des restaurants qui semblent tout droit sortis de Shérif, fais-moi peur ! En lisant ce texte je ne pouvais m'empêcher de fredonner la chanson de Johnny HALLYDAY (paroles de Philippe LABRO) :

    Mon Amérique à moi c'est une route sans feux rouges
    Depuis l'Hudson River jusqu'en Californie
    [...]

    Mon Amérique à moi c'est jamais les gratte-ciel
    Ni les flics ni les fusils ni la drogue ni le sang
    C'est plutôt les enfants qui sur leurs vélos rouges
    Distribuent les journaux aux portes des maisons
    Y a des bouteilles de lait sur tous les paillassons

    [...]

    Mon Amérique à moi est telle que je la rêve
    Telle que je l'ai vécue telle que vous l'avez vue
    Dans les films noir et blanc la lumière était belle
    Et les figurants des westerns semblaient tout droit venus
    Des albums illustrés signés Norman Rockwell

    [...]

    Mon Amérique à moi est modeste et tranquille
    Elle me dit
    good morning avec un grand sourire
    Me sert du café chaud, des pommes à la vanille
    M'invite pour passer Noël au Tennessee
    Et pour faire du cheval dans la Ouest Virginie

    C'est, je crois, cette Amérique-là dont veut se souvenir Martin WINCKLER. Et nous en faire partager un morceau. Je dédie ce texte à ma meilleure amie, Anne, qui saura en apprécier toute la valeur...Voici donc :

    MON AMERIQUE A MOI

    Un jour, à l'adolescence, j'ai quitté les pithiviers, les petites galettes, la tchoutchouka et le poulet au citron pour le pays de la malbouffe.

    Du moins, c'est ce qu'on m'a dit alors.

    "Tu pars en Amérique ? C'est un beau pays, mais, mon pauvre, tu vas souffrir. Qu'est-ce qu'on y mange mal !"

    Ça m'a fait sourire. Au risque de paraître hérétique, je suis omnivore. Après avoir passé plusieurs étés en Angleterre, dans les années soixante, j'ai appris à manger, pour calmer ma faim, des choses sans nom - pour ne pas dire innommables. Des Fish and chips, pour commencer : de grands filets de poisson pané et des frites abondamment salées, servies dans des cornets de papier journal.

    De plus, j'aime le ketchup et la moutarde. Avec du ketchup et de la moutarde, on peut faire passer n'importe quoi. Alors, aller manger en Amérique, est-ce que ça pouvait vraiment m'effrayer ?

    [...] A ma bouche, l'Amérique a des goûts aussi délicieux et familiers que ceux de mon enfance rapatriée. Non pas le goût du Coca-Cola : j'avais fait le pari de ne pas en boire une goutte pendant toute mon année et je l'ai facilement tenu. Mais celui, acidulé, du 7-Up et du Sprite, dont il fallait toujours laisser la dernière bouteille pour Charly. Des steaks hachés que Betty faisait rissoler, une cigarette au coin de la bouche, sur une poêle plate posée à cheval sur deux feux de la cuisinière. Le goût du fudge, le caramel qu'elle avait fait durcir dans un grand plat carré ; celui des brownies qu'elle confectionnait les soirs d'hiver et celui des hot dogs qu'on mange dans la boutique d'une station-service après avoir fait le plein (merci, Chuck, de m'avoir appris ça). Le goût des pizzas dont on commande la garniture. Le goût du coleslaw, la salade de chou servie en accompagnement de tant de diners. Le goût des Oreos - les chocos BN américains - dont on lèche la crème avant de croquer les deux biscuits ronds qui l'entourent. Le goût des milk shakes. Le goût des hamburgers qu'on passait acheter au Red Barn avant d'aller voir un film au drive-in. Le goût des repas du soir pris à six heures de l'après-midi, et celui des crèmes glacées qu'on mangeait vers vingt-deux heures après être allés faire des courses au Mall. Le goût de la sauce Thousand Island sur la Caesar Salad dans un petit restaurant sur la route de Denver, et la voix de la serveuse quinquagénaire qui s'adressa à moi en m'appelant Honey. Le goût des TV dinners : on enlevait le papier aluminium des grands plateaux surgelés, Chuck ou Juno ou moi les mettions au four (les fours à micro-ondes n'existaient pas encore à l'époque) pendant que l'un ou l'autre surveillait le téléviseur du coin de l'oeil. Une fois réchauffés, on les installait sur de petites tables pliantes juste au moment où débutait le film du soir - Oklahoma ! ou South Pacific. Le goût du T-Bone steak sorti du gril [...].

    Le goût de l'Amérique, c'est celui du hashbrown servi en side order, dans ce Coffee parisien du Quartier latin où j'ai toujours envie d'aller déjeuner depuis qu'une jeune femme aussi profondément amoureuse de l'Amérique que moi me l'a fait découvrir, début 2006.

    Le goût de l'Amérique, à ma bouche, n'est pas le goût d'une bonne ou mauvaise nourriture - rien de plus arbitraire, rien de plus suspect, rien de plus frelaté, rien de plus commercial que la notion de "bon" dans la nourriture - c'est celui de la vie que j'ai vécue là-bas au début des années soixante-dix avec des adolescents de mon âge curieux du pays d'où je venais, des adultes qui me respectaient et ne me traitaient pas de haut, des enseignants qui m'encourageaient et un monde où, même si tout n'est pas possible (tout n'est jamais possible), la vie entière a du goût.

    Martin WINCKLER, A ma bouche, 2007.

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  • Tempête autour d'un estomac (B. SHARMA)

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    Je continue dans ma série indienne. Cette fois, tout tient dans le sous-titre :" Récits gastronomiques traduits de l'anglais (Inde)". La colère des aubergines est un drôle de petit livre, qui mêle cuisine et vie quotidienne. L'auteur, Bulbul SHARMA est écrivain et peintre et c'est avec la conjonction de ces deux talents qu'elle nous dépeint la vie des femmes en Inde. Car ce sont essentiellement des histoires de femmes qui se mettent en place sous nos yeux : la grand-mère qui veille jalousement sur ses pickles, les familles qui se livrent une concurrence sans merci pour faire étalage de bonne chère le jour du mariage de leurs enfants, la cousine laissée pour compte et ballotée dans toute la famille mais qui refuse cependant l'émancipation, la femme et ses deux amants... Bulbul SHARMA déroule le fil de douze nouvelles qui sont autant de scène de la vie quotidienne en Inde aujourd'hui.

    Beaucoup de ces nouvelles se passent dans la cuisine. Toutes évoquent la nourriture, fil conducteur de l'ouvrage. Et chaque histoire se clôt sur une ou plusieurs recettes typiquement indiennes (j'en ai compté vingt-quatre). A l'origine était la grand-mère de l'auteur : Dida, qui "prépar[ait] les repas assise sur le sol de la cuisine". Et c'est ainsi qu'elle décline quelques unes des recettes de cette dernière, plus d'autres.

    L'extrait que j'ai choisi n'est pas, curieusement, un moment de festin. C'est plutôt un drôle de festin : le pauvre Vinod se retrouve pris en sandwich, comme l'indique le titre de la nouvelle, entre sa mère et sa femme. et c'est à celle qui le gavera le plus et le mieux. D'où son appréhension à rentrer chez lui, le soir... Voici donc :

    TEMPÊTE AUTOUR D'UN ESTOMAC

    Depuis son mariage avec Nirmala, Vinod était entraîné dans cette lutte dont son palais était l'enjeu, et il en était las. Chaque jour, les deux femmes essayaient de nouvelles stratégies. Parfois elles se battaient sur le terrain des currys, chacune d'elles en produisant une version plus épicée, plus parfumée, plus forte, qui lui mettait la bouche en feu et lui donnait des cauchemars. L'une préparait-elle un plat d'agneau (roghan josh) plantureux nageant dans la graisse, l'autre répliquait par un curry de boulettes de viande (kofta curry) alourdi d'une sauce épaisse à la poudre d'amande. Quand sa femme plaçait devant lui un poulet au beurre qu'on aurait cru trempé dans la teinture orange, sa mère contre-attaquait avec des boulettes de viande noyées dans un lac de ghî d'un jaune profond. Aux brochettes tranchées fin (reshmi), dures comme une corde de jute, répondaient aussitôt des brochettes pasanda raides et calcinées comme autant de morceaux d'ébène. L'une et l'autre étaient piètres cuisinières, mais il fallait les complimenter à chaque bouchée qui lui obstruait le gosier. Vinod rêvait souvent de pouvoir diviser son corps en deux moitiés verticales pour en donner une à chaque femme. Il aurait tant voulu leur plaire à toutes les deux.

    Nirmala savait que sa belle-mère était meilleure cuisinière qu'elle. Elle avait commencé à nourrir Vinod bien avant elle et savait exactement ce qu'il aimait. [...] Si seulement ses galettes (phulka) pouvaient être aussi parfaitement rondes que celles de sa mère, au lieu de ces successions de flaques difformes qui lui valaient de perpétuelles humiliations.

    Sa belle-mère riait sous cape quand Nirmala posait les phulkas balafrées et informes sur l'assiette de Vinod.

    "Elle a beau avoir étudié dans une école de soeurs et parler couramment anglais, ce qu'elle prépare est bon à jeter, pensait-elle. Il ne suffit pas d'avoir le teint pâle et un joli sourire pour plaire à un homme, il faut aussi savoir le nourrir." Elle n'avait pas besoin d'un livre pour savoir comment cuisiner. Sa mère lui avait tout appris quand elle était enfant et bien qu'ils aient eu de nombreux domestiques, elle s'était toujours occupé des repas de son défunt mari. Même le jour de sa mort, il avait mangé une pleine assiette de pommes de terre au fenugrec (alu methi), quatre galettes de blé (paratha) fourrées au fromage (panîr), un grand bol de khir et deux gâteaux ronds (laddu) qu'elle avait préparés avec du pur lait de vache venu de leur village. Vinod aussi aimait sa cuisine. Enfant, il se précipitait vers elle à l"heure des repas pour lui demander à manger le premier. Elle séparait en deux un paratha tout chaud, en effritait une moitié pour la mélanger à de la sauce, rajoutait un bon morceau de beurre blanc et confectionnait des petites boulettes de cette mixture. Puis elle les lui introduisait adroitement, l'une après l'autre, dans la bouche, qu'il gardait grande ouverte comme un oisillon perpétuellement affamé. Le voir à présent avaler la mauvaise cuisine de sa femme lui brisait le coeur. Même le petit domestique n'en aurait pas voulu. Elle avait envie de lui arracher l'assiette des mains et d'en jeter le contenu à la poubelle.

    "Elle pose toujours  le plat qu'elle a fait juste devant toi, c'est pour ça que tu ne manges pas les miens, se plaignait Nirmala. Elle ferme la porte de la cuisine à clef quand elle prépare le repas, pour que je ne puisse pas voir quelles épices elle met dans le curry. Il ne faudra pas m'accuser si un jour elle brûle vive dans la cuisine sans que je puisse lui porter secours. ce sera bien fait pour elle. Elle n'aura qu'à emporter ses recettes secrètes au paradis", bougonnait Nirmala dans leur chambre après l'avoir de nouveau étouffé avec une tentative désastreuse sur laquelle il n'avait pas tari d'éloges.

    Bulbul SHARMA, "En sandwich !", La Colère des aubergines, 1997.

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  • Le Banquet du Millénaire (K. SWAMINATHAN)

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    Le Salon du Livre de Paris 2007 vient juste de s'achever. Cette année, il faisait honneur à la littérature indienne. Et comme cela se passe à Paris (là, c'est la provinciale aigrie qui parle...), les médias l'ont médiatisé. Et c'est ainsi que j'ai découvert des bribes de littérature indienne. Un roman parmi tous a plus particulièrement retenu mon attention, celui de Kalpana SWAMINATHAN, Saveurs assassines. Il s'agit du premier d'une série de cinq, qui met en scène Miss Lallie, retraitée sexagénaire du service des homicides de la police de Bombay. A la manière de la Miss Marple d'Agatha CHRISTIE, Miss Lallie se retrouve conviée, avec sa nièce la narratrice, à un week end gastronomique dans une luxueuse villa de Bombay. Là le cuisinier, Tarok Ghosh, va officier et y organiser le "Banquet du Millénaire". Inoubliable.

    saveursC'est donc à un festival culinaire que nous avons affaire avant tout : les mets se succèdent, plus variés, plus délicats, plus raffinés les uns que les autres. Quand je pense que je résumais l'Inde au curry et au lassi, honte à moi ! Pour le reste... eh bien, n'est pas Agatha CHRISTIE qui veut et si ce roman se lit facilement, on ne peut pas dire que la trame policière soit captivante. le côté Cluedo, meurtre en vase clos, tourne assez vite en rond et l'enquête manque un peu de peps. Mais bon, il en reste d'appétissantes descriptions ! Voici donc un moment du :

    BANQUET DU MILLÉNAIRE

    - Faites-moi plaisir encore un instant, dit Tarok en apportant les plats de riz. Sous le menu, chacun trouvera une enveloppe à son nom. Je vous prie d'attendre la fin du repas pour l'ouvrir. Elle contient une prédiction. Contrairement aux biscuits chinois, c'est mon idée des plats que chacun va préférer.

    - Tu pousses, protesta Rafiq. Comment peux-tu deviner ? Je n'ai pas entendu parler de la moitié des plats qui sont ici, et je ne sais même pas ce que je vais aimer.

    - Mais moi, je le sais, rétorqua Tarok. Prétentieux, non ?

    - Un riz banal. En quoi c'est historique ? demanda Mr Bajaj non sans hauteur.

    - C'est évident ! murmura Alif Bey. Il y a plus d'histoire pour un grain de riz que dans tous les champs de bataille du pays !

    - Pour chacun de nous, l'histoire commence avec la mémoire, expliqua Tarok. (Sa voix s'était tendue et on y sentait la colère). Chacune des petites surprises que je vous ai préférées a raconté son histoire par le biais de ce qu'elle a réveillé dans votre mémoire. Vous, Mr Bajaj, avez eu un steak tartare parce que l'étiquette que vous avez dans votre mémoire...

    - Course de chevaux, viande de cheval, prononça Félix judicieusement.

    - Peut-être, convint Tarok en haussant les épaules. Le riz est là où ma mémoire commence. Quand j'ai organisé ce repas, j'ai choisi chaque plat dans un livre de cuisine familiale. J'avais presque fini quand je me suis rendu compte que, à moins d'y introduire un plat fait maison dont je me souvenais, le repas ne serait pas complet. Je vous donne à savourer le goût de chez moi, de ma maison, le dernier déjeuner dominical que j'ai dégusté avec ma famille à Dacca. Un rui maacher kaliya avec Shokti Ghor chaal.

    Le repas était simple et délicieux mais il avait le goût des larmes.

    -Ton navrattan pulao devrait figurer dans la vitrine d'un bijoutier, déclara Hilla. Vraiment, Tarok, c'est trop joli pour qu'on le mange.

    - Le navrattan pulao n'appartient pas à la cuisine familiale, avoua Tarok.

    - Peuh, ce n'est qu'un pulao de légumes, piaula Ujwala Sane en haussant les épaules. Rien de bien génial. Et le tandlachi roti qu'on trouve dans les villages. Trop fade.

    - Essaie le bisi bele, lui suggéra son mari.

    Il y avait en accompagnement trois plats de riz et trois de blé. Ujwala Sane  décréta que le bisi bele et le haleem étaient la même chose.

    - Non, contesta Chili. Ils ont un parfum différent.

    Il fallait plus qu'une simple gamine pour en remontrer à Mrs Sane.

    - Qu'est-ce que vous en savez ? l'apostropha-t-elle. Vous avez déjà mis le pied dans une cuisine, miss ?

    Et brusquement tout le monde se mit à parler.

    Tarok apporta des saladiers de légumes éclatants de couleur.

    - Le parfum est une chose aléatoire, remarqua. Quand nous parlons du masala, nous admettons un mélange indistinct des sens. Masala, cette mixture d'épices, est un mot que j'exècre, il n'a pas sa place dans le lexique culinaire. j'aimerais que vous goûtiez ces légumes. Chaque plat est cuit avec un parfum différent. l'épice reste deux pas derrière la saveur du légume lui-même. Félix, à vous l'honneur.

    Il y avait du chou avec une pointe de cumin, du chou-fleur avec du fenouil. des pommes de terre rendues croquantes par le sésame. De la pomme au gingembre, du brinjal avec de l'ajwain. Des green moong à la cannelle et des urad aux clous de girofle. Des oignons avec, ma foi, rien que des oignons. "Seulement du sucre", précisa Tarok en souriant comme je cherchais à déchiffrer celui-là. Il me retire les saladiers avec détermination.

    Au bout d'un moment, tout le monde se tut. Le visage de Tarok s'éclaircit. Il aida Darsham avec son poisson et glissa un puranpoli sur l'assiette d'Arpita pendant que sa mère regardait ailleurs.

    - Tout est merveilleux, Tarok, mais on doit se réserver pour le dessert, protesta Hilla. Que vas-tu nous donner ?

    [...] En définitive, même le docteur en eut fini et nous ouvrîmes nos enveloppes. Il y eut des cris de surprise et d'indignation. Nous lûmes nos listes à haute voix, estomaqués de voir autant nos goûts mis au jour. Ma liste énumérait : chaat de pêches, légumes assortis, tandlachi roti, pateesa, Ishrat ul firdaus. C'était troublant.

    Kalpana SWAMINATHAN, Saveurs assassines, 2007.

    Bien entendu, il y a un glossaire à la fin du livre...

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  • L'ultime festin (J. HARRIS)

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    C'est un conte. Une histoire de croyances : il y a des enfants, des sorcières, des prêtres, de la magie et de la religion. Et du chocolat. Des plaisirs terrestres. Le livre de Joanne HARRIS est un joli roman, très "étranger" si je puis dire. Par là, j'entends qu'il propose une vision à la limite du cliché de la "France profonde", c'est tout juste si les habitants ne déambulent pas, une baguette sous le bras et le béret vissé sur le crâne. Cependant, il nous conte une jolie fable, un peu effrayante, surtout attendrissante et pleine de bons sentiments. Les descriptions chocolatées y abondent et sont plutôt savoureuses, même si la traduction me semble empruntée, voire précieuse parfois.

    L'histoire ? c'est celle de Vianne, qui débarque le jour de Mardi-Gras avec sa fille Anouk à Lansquenet. Dans ce paisible village, elle va ouvrir, face à l'église, et en plein Carème, une confiserie. Et, telle une magicienne (une sorcière ?), révéler à chacun qui il est vraiment. Les yeux vont se dessiller...

    J'ai longtemps hésité entre deux passages à vous soumettre. J'ai finalement choisi celui qui va suivre. Il se situe à la fin du roman. C'est le festin qu'a souhaité Armande, qui fête ses quatre-vingt un ans. Voici donc :

    L'ULTIME FESTIN

    Je retourne à mes fourneaux et, pendant quelques temps, je n'entends plus rien. C'est un talent d'autodidacte, la cuisine, le résultat d'une obsession. Personne ne m'a appris à faire la cuisine. Ma mère confectionnait des potions et des philtres, j'ai sublimé le tout pour en faire une plus douce alchimie. Nous ne nous sommes jamais beaucoup ressemblé, elle et moi. Elle rêvait de voyages éthérés, de rencontres astrales et d'essences secrètes : je décortiquais les recettes et les menus chipés à des restaurants où nous n'aurions jamais les moyens de dîner.

    [...] Alors, pendant qu'elle se tirait les cartes et marmonnait dans son coin, je parcourais ma collection de fiches de cuisine, psalmodiant les noms de plats jamais goûtés, telles des paroles magiques, des formules éternelles de la vie éternelle. Boeuf en daube. Champignons farcis à la grecque. Escalopes à la reine. Crème caramel, Schokoladentorte. Tiramisu. En imagination, je les réalisais toutes en secret, je les expérimentais, je les goûtais, ajoutant à ma collection de recettes partout où nous allions, les collant dans mon album comme des photos de vieux amis. Ces couvertures de papier glacé donnaient du poids à mes vagabondages : entre les pages maculées de mon album, elles étaient les splendides panneaux indicateurs qui jalonnaient notre itinéraire vagabond.

    Je les retrouve aujourd'hui tels des amis qu'on a longtemps perdus de vue. Soupe de tomates à la gasconne, servie avec du basilic frais et une part de tartelette méridionale, faite d'une pâte brisée fine comme du biscuit et surmontée d'une garniture mêlant somptueusement le goût des merveilleuses tomates locales, de l'huile d'olive et de l'anchois, parsemée d'olives et rôtie très lentement pour produire une concentration de saveurs qui semble presque impossible à réaliser.

    [...] J'apporte une salade aux herbes pour nettoyer les papilles, puis du foie gras sur des toasts chauds. [...] Le chablis coule à flots. Viennent ensuite les vol-au-vent, aussi légers qu'une brise estivale, puis un sorbet à la fleur de sureau suivi d'un plateau de fruits de mer composé de langoustines, de berniques, d'araignées et de ces énormes tourteaux qui peuvent sectionner les doigts d'un homme aussi facilement que je pourrais couper une tige de romarin, de bigorneaux, de palourdes, le tout surmonté d'un homard noir gigantesque trônant royalement sur son lit d'algues. Chatoyant de rouges, de roses, de verts d'eau, de blancs nacrés et de violets, l'immense plateau, telle la cachette aux trésors d'une sirène, exhale de nostalgiques parfums iodés qui évoquent l'enfance et le bord de mer. Nous distribuons des casse-noix pour les pinces des crabes, de minuscules fourchettes pour les crustacés, de raviers contenant des morceaux de citron et des jattes de mayonnaise. Impossible de ne pas se prendre au jeu avec un tel plat : il réclame de l'attention, de la simplicité. [...] Enfin, je débarrasse  le plateau mis à sac, dont il ne subsiste que des décombres de nacre répartis sur une douzaine d'assiettes. Des coupelles d'eau pour se rincer les doigts et de la salade pour se rafraîchir le palais. J'enlève les verres, les remplace par des coupes à champagne. [...]

    Le dessert est une fondue au chocolat. Préparez-la un jour de beau temps - un temps couvert ternit la brillance du chocolat fondu - avec du chocolat à soixante-dix pour cent de cacao, du beurre, un peu d'huile d'amande, de la crème fraîche ajoutée à la toute dernière minute et réchauffée à feu doux. Embrochez des morceaux de gâteaux et de fruits et trempez dans le mélange chocolaté. J'ai réuni ce soir tous leurs gâteaux préférés, même si seul le gâteau de Savoie est destiné à être trempé. [...] Je débouche une autre bouteille de champagne.

    Joanne HARRIS, Chocolat, 1999.

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  • Déjeuner du dimanche (G. OURY)

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    Je suis la mère d'un monstre. Adorable la journée, il se métamorphose dès vingt heures passées en bestiole immonde et insomniaque ! Il ne DORT pas ! Couine, geint, pleure toutes les heures et finit, plein de vie et de pétulance, par émerger pimpant à six heures du matin...

    Oh attention : ne voyez pas dans ce constat une invitation à ne pas procréer. La mère est ainsi faite que, MÊME la nuit alors qu'elle n'a qu'une envie : pulvériser l'enfant, elle finit par lui chercher des excuses : il a mal aux dents, il a le nez bouché, il fait des cauchemars... Et puis vient le matin, où tout chiffonné de sommeil et sentant bon le lait et le shampoooing, la peau douce douce douce, il se blottit contre vous et voilà, c'est reparti en attendant la prochaine nuit !

    Ceci n'a évidemment rien à voir avec ce qui va suivre mais peut peut-être expliquer que, le relâchement et la fatigue aidant, ce n'est pas une explication de "littérature" gourmande à proprement parler que je vais vous présenter. C'est culte, c'est... gastronomique, et c'est inoubliable !

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  • Un matin de Thanksgiving (A. PACKER)

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    C'est par hasard que j'ai découvert le premier roman d'Ann PACKER : il figurait sur une liste de Sélection FNAC. Le sujet m'avait plu : "Carrie Bell a vécu à Madison (Wisconsin) toute sa vie. D’aussi loin qu’on se souvienne, elle a toujours eu la même meilleure amie, les même bonnes relations avec sa mère, le même petit-ami, Mike, aujourd’hui son fiancé. Elle a 23 ans. Et elle étouffe. Mais voici que Mike est victime d’un terrible un accident qui le plonge dans le coma. Carrie remet en question les fondements même de sa vie : la personne qu’elle est, son foyer, sa région natale. Lorsque Mike sort du coma, c’est pour apprendre qu’il est tétraplégique. Carrie décide alors de partir pour New York ; cette ville immense lui offre la liberté dont elle rêvait. Mais le remord la poursuit..."

    Bon, le problème est un peu là : tout est dit - ou presque - dans cette quatrième de couverture. Et résultat : je me suis ennuyée le bon tiers du livre, me demandant quand cette pauvre Carrie allait cesser de tergiverser et se décider à tout plaquer pour partir à New York, puisque je SAVAIS qu'elle devait le faire ! Mais ensuite, quand enfin elle y est, dans la Grande Pomme, tout change ! Le roman s'anime, s'approfondit tout en restant très subtil, bref, c'est un bonheur de le dévorer jusqu'à ses dernières pages qui elles, je l'avoue, m'ont un peu frustrée. J'aurais aimé une autre fin, plus... enfin moins... J'aurais aimé qu'arrivée au terme de ces 510 pages, la fin fût à la hauteur du roman et des personnages construits avec beaucoup de finesse et de subtilité, or je trouve qu'elle laisse une impression inachevée.

    Premier roman d'Ann PACKER, il en présente les qualités et les défauts : l'équilibre est encore à trouver mais l'ensemble est tout à fait prometteur... Et comme la partie new-yorkaise est ma préférée, que j'ai beaucoup aimé le personnage du petit ami de Carrie à New York, Kilroy, et que la vision des Français est assez... américaine... je vous propose donc ce :

    MATIN DE THANKSGIVING

    C'était le matin de Thanksgiving. Habillé d'un peignoir en éponge, Kilroy versa la farine à même le plan de travail de la cuisine, y ajouta de petits cubes de beurre froid et se mit à travailler tout en ouvrant et en refermant les mains avec un bruit sec, comme s'il mimait un personnage bavard. Nous devions emporter un dessert et un légume à la brownstone ; Kilroy avait milité pour des sandwiches à la dinde chez lui, mais j'avais fait valoir que Thanksgiving ne se limitait pas à de la dinde et que la fête devait se célébrer en compagnie et il avait fini par céder.

    Debout sur le seuil et encore ensommeillée, je le regardai s'activer et bâillai copieusement. Après avoir avalé une gorgée du café qu'il avait préparé avant de me réveiller, je remarquai :

    "Il y a des gens qui utiliseraient un grand récipient."

    Il me jeta un coup d'oeil par-dessus son épaule et sourit.

    "Ah, mais ils rateraient des trucs. Cette méthode est préférable, et de loin.

    - Ca m'a l'air sale, et de loin.

    - C'est la façon française. les Français ont le génie de la saleté."

    Du dos de sa main enfarinée, il repoussa une mèche de cheveux qui lui barrait la figure.

    "Tu peux me passer de l'eau glacée ?"

    Je me débarrassai de ma tasse, m'exécutai puis lui demandai :

    "Et comment connais-tu la façon française ?"

    J'arrivais presque à l'imaginer au milieu d'une cuisine campagnarde aux côtés d'une vieille fille aux yeux noirs l'initiant aux spécialités françaises, mais ce tableau ne me satisfaisait pas totalement.

    "J'ai suivi des cours. A Paris, au Cordon-bleu. Quand on ira, je t'y emmènerai, c'est vraiment génial."

    Nous échangeâmes un sourire qui, de sa part, signifiait, Parce qu'on y va, tu sais ; et, de la mienne, Oui, d'accord. Il parlait beaucoup de la France, disait : Tu adoreras Aix ou bien Attends et tu verras combien leur métro est supérieur au nôtre.

    Il rajouta une pointe d'eau dans sa pâte.

    "J'ai pensé qu'on pourrait peut-être faire bouillir les carottes et les patates douces pour préparer ensuite un gratin au beurre avec un soupçon de calvados.

    - Pas de petits champignons ?" suggérai-je.

    Il me sourit.

    "A la façon du Wisconsin ?

    - A la façon Mayer.

    -Tu fêtais Thanksgiving avec les Mayer ?

    - Toutes les huit dernières années. Il y avait une vingtaine de Mayer, cousins et petits-cousins compris, plus ma mère et moi. Mais disons que cela faisait vingt-et-un Mayer, cousins et petits-cousins compris, plus ma mère, vu que, moi, j'appartenais à la tribu."

    "On va la laisser reposer une heurre, déclara Kilroy qui enveloppa sa pâte et la rangeau au réfrigérateur. Et ta mère, ça l'embêtait ?"

    [...] "J'imagine qu'elle suivait, confiai-je à Kilroy qui opina gravement du chef.

    - La fameuse politique de moindre résistance, un vrai piège.

    -Qu'est-ce que tu racontes ?

    - On se dit, Bon, je vais éviter de faire des vagues et suivre le mouvement - et on en arrive à se retrouver dans un endroit où on a jamais eu l'intention de mettre les pieds sans ticket de retour.

    - Je ne sais pas, répondis-je. C'était simplement Thanksgiving.

    - Simplement Thanksgiving, rétorqua-t-il dans un éclat de rire. On jurerait un oxymoron."

    Un peu plus tard, je pelai les pommes en leurretirant de longues spirales de peau vert-jaune. Je les coupai ensuite en lamelles blanches et croquantes que je saupoudrai de sucre et de cannelle pour les disposer dans le moule où Kilroy avait monté sa pâte.

    Une fois la tarte dans le four et les légumes cuits, il alla prendre une douche pendant que je me resservais un café en songeant combien j'aimais son goût pour les tâches ménagères. J'adorais l'observer dans la cuisine où, sans jamais consulter un livre, il exécutait avec assurance toutes étapes d'une recette, comme si les ingrédients lui étaient tellement familiers qu'il savait exactement quelles quantités lui fournirait l'association de saveurs désirées.

    Ann PACKER, Un Amour de jeunesse, 2002.

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  • Un bulot dans les yeux (K. FOUGERAY)

    Imprimer Catégories : Littérature gourmande

    Une fois de plus, je vais me répéter : avant d'ouvrir ce blog, je ne connaissais rien à la "blogosphère". Parfois, lorsque je lis des confessions de blogueuses au fil des questionnaires, je découvre des choses du genre : "Qui t'a donné l'idée de faire un blog? " ou encore "Quel(s) blog(s) t'a (ont) inspiré ?" Et la personne de dérouler le fil de ses inspirations entoilées. Eh bien moi non. Rien ! Personne !

    J'ai commencé ce blog parce que l'idée d'écrire régulièrement - et d'être plus ou moins contrainte de le faire - me trottait dans la tête, j'ai choisi le thème "Cuisine" parce que, au cas où vous ne l'auriez pas encore remarqué, cela fait partie de mes centres d'intérêt, et j'ai tapé dans la case qui me demandait "nom du blog" MA CUISINE ROUGE parce que nous venions de la commander et qu'elle occupait une bonne partie de mes pensées à ce moment-là. Et puis Ma Cuisine rouge s'est développée, a évolué vers une bibliothèque qui pourrait être rouge aussi si je ne craignais l'overdose et puis voilà ! Des commentaires ont fait leurs apparitions, certains plus ou moins fréquemment, je suis allée voir d'où ils venaient, j'y suis retournée, eux aussi, et c'est ainsi que j'ai découvert la BLOGOSPHERE !

    Un truc assez fantastique quand on y songe, que cette possibilité de proximité avec qui le veut bien. C'est ainsi que, via Agapanthe, j'ai découvert un autre univers que celui des blogs culinaires : les blogs littéraires. Et notamment, la plus célèbre d'entre tous (toutes ?) : Clarabel ! Quelle ne fut pas ma surprise - et ma joie - lorsque je découvris, dans le blog de Malice, les gentilles choses qu'elle avait écrites sur Elle fait des galettes, c'est toute sa vie, c'est un peu tout ça. Karine FOUGERAY a écrit LE livre qu'on a envie d'offrir à tous, lecteurs ou non, bretons ou non. 14 petits morceaux de vie, avec les bonheurs et les malheurs, le temps qui passe et ceux qui sont restés à quai, d'une plume salée, certes, mais surtout affûtée, précise et sensible. Ce sont des eaux-fortes, ces histoires, tant le trait est net et juste du premier coup.

    Alors que choisir ? Le dilemme fut rude. J'ai opté pour "Un amour de crustacés" et j'avoue que mes doigts me démangeaient de vous en recopier l'intégralité tant la chute est savoureuse. Vous voilà donc condamnés à acheter ce livre, à le dévorer, en redemander, et en attendant, voici :

    UN BULOT DANS LES YEUX

    - Tu veux du crabe ?

    - Non merci.

    - Tu n'aimes pas ?

    - Ce n'est pas que je n'aime pas, le problème, vois-tu, c'est que j'ai la flemme de l'éplucher.

    - Quel dommage ! Justement le plaisir, avec le crabe, c'est de prendre le temps de le décortiquer, pour mieux l'apprécier. Le crabe sait se faire désirer. Vraiment, tu ne sais pas ce que tu perds. Ici nous avons l'araignée, la chair est fine, délicieusement forte en goût. C'est un régal.

    La fille fait la moue, le dégoût se lit sur ses lèvres.

    - Araignée ? Araignée comme l'insecte ? Pouah, cela ne me dit rien qui vaille.

    - Goûte, c'est le meilleur des crabes, tu ne le regretteras pas.

    - Non merci, sans façon. De toutes les manières je préfère la langouste au crabe. Dans la langouste, il y a plus de chair et c'est plus aisé à manger. Tu ne trouves pas ?

    Il a l'air dubitatif.

    - Mouais, cela n'a pas de goût, la langouste. C'est gavé d'eau. Du caoutchouc.

    La fille prend un air contrarié, se tait.

    Réalisant sa bévue, le jeune homme se rattrape en vitesse.

    - Mais bon, ma chérie, tu choisis exactement ce qui te fait plaisir. Que dirais-tu de quelques huîtres à la place ?

    - Des huîîîîîîtres !!!! Mais tu es malade ! Des huîtres ? Comment peut-on aimer les huîtres ? Moi, de les regarder, j'ai la nausée au bord des lèvres. Une huître c'est trop affreux, une espèce de truc gélatineux marron et mou. Berk !

    Elle parle fort dans l'estaminet.

    Il commence à avoir un tout petit peu honte.

    - Calme-toi, ma douce. Je te proposais des huîtres parce que c'est la spécialité locale. Tu sais, il y a des gens qui font des centaines de kilomètres pour venir chez nous déguster des huîtres.

    - Non, mais les gens sont fadas, tu te rends compte ! Faire des kilomètres pour manger des huîtres ? Cela me laisse de marbre, ça oui.

    Il voudrait ignorer sa réponse.

    - Les plates sont exquises, elles possèdent un goût de noisette. Tu ne veux pas te lancer, en goûter une, juste pour me faire plaisir ?

    - Oh, écoute, là vraiment, tu m'écoeures. De la noisette ? Pourquoi pas un parfum de champignon, tant que tu y es ?

    - Ne t'énerve pas. Il te reste les crevettes, les bulots, les moules, les bigorneaux...

    - Je crains que mon estomac ne supporte pas, voilà tout.

    Il craque, mais gentiment et avec le sourire. Ose l"humour.

    - Voudrais-tu arrêter cinq minutes de faire la fille, s'il te plaît ?

    Le serveur patiente, sa carte à la main. Il les connaît sur le bout des doigts, celles qui se disent dégoûtées par les huîtres. cela fait trente ans qu'il officie. Il en a vu d'autres.

    - Excusez-moi, mais je vous laisse décider tranquillement, je reviens dans une minute.

    - Non non, ce n'est pas la peine. Vous n'auriez pas quelque chose de frais et de léger ? Une salade, par exemple ?

    - Je suis navré, ma p'tite dame, mais ici nous faisons uniquement dégustation d'huîtres et de fruits de mer. regardez vous-même, c'est écrit sur le panneau à l'entrée.

    La blonde minaude, se tortille un peu.

    - Oui mais, peut-être que, exceptionnellement, vous pourriez faire un petit extra, non ?

    - Vous n'avez pas bien compris, ma p'tite dame ? Nous sommes désolés encore une fois de ne pouvoir vous satisfaire, mais chez nous, c'est directement du producteur au consommateur. Nous sommes ostréicuteurs, pas maraîchers, madame.

    Elle sppporte mal qu'il l'appelle madame. Elle n'a que vingt-cinq ans et elle ne les fait pas, loin de là.

    - Bon, bon. Je vais réfléchir un peu alors. Le temps pour vous d'apporter le vin.

    - Comme il vous plaira, aucun problème, madame.

    Karine FOUGERAY, Elle fait les galettes, c'est toute sa vie, 2005.

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  • Dîner au fish and chips (C. RAYNER)

    Imprimer Catégories : Littérature gourmande

    C'est par hasard que j'ai découvert Claire RAYNER. Au hasard des rayons d'un supermarché de vacances, je suis tombée sur Petits Meurtres à l'hôpital. J'ai aimé le ton, les personnages, ce genre de roman policier qui ne se prenait pas au sérieux. Certes l'héroïne était médecin-légiste, certes elle était américaine, mais elle ne se prenait pas pour autant pour Kay Scarpetta.

    Le personnage de George Barnabas, médecin-chef du service d'anatomopathologie, bourré de contradictions, est très attachant. Son acolyte par la force des choses, Gus Hattaway, ne l'est pas moins. Et c'est une vision tout à fait intéressante de l'Angleterre actuelle, ses traditions et... son service hospitalier qui nous est délivrée. L'extrait que j'ai choisi se trouve dans le deuxième roman de la série, qui en compte quatre. Dans celui-ci, c'est un trafic de bébés qui est au centre de l'histoire. Pourtant, c'est une visite dans un des fish and chips dont est propriétaire Gus que je vous propose. Voici donc :

    DÎNER AU FISH AND CHIPS

    The  Plaice to be, le restaurant de Gus sur Leman Street, était plein à craquer lorsqu'ils arrivèrent. L'air froid et humide était chargé des relents du fleuve, épais et âcre, plus puissant encore que la puanteur de diesel habituelle à la rue. Elle avait aimé passé une demi-heure tranquille avec lui au Crown and Anchor pour commencer la soirée ; elle avait commandé un gin-tonic, apéritif anglais qui avait supplanté dans son coeur les Martini dry de sa jeunesse américaine, et Gus avait descendu deux demi-pintes de bitter pendant qu'ils discutaient joyeusement. Le froid pénétrant de cette soirée avait fait place à un bien-être qu'elle appréciait profondément. Arrivée en vue de la façade vivement éclairée du restaurant dont Gus tirait orgueil, elle gardait cette impression de confort et de chaleur, et cela réchauffait ses sentiments à son égard.

    "C'est magnifique !" lui dit-elle lorsqu'ils entrèrent. Les grandes baies vitrées arboraient un décor dépoli, comme les fenêtres des vieux pubs, mais seulement sur les bords pour laisser voir aux passants l'intérieur de l'établissement, son grand comptoir de bacs à friture chromé et ses employés en uniforme très chic, bleu et blanc, brodé d'ancres et de sirènes sur le plastron. Au-delà étaient les tables, recouvertes de nappes à carreaux bleus et blancs et décorées de porcelaine rayée des mêmes couleurs. Tout au fond, dans un vaste aquarium, évoluaient gracieusement des poissons tropicaux aux couleurs vives, nullement émus par les frères plus humbles qui, enrobés de la pâte à frire la plus croustillante du monde, atterrissaient sur les tables devant des clients affamés. Tout cela était très alléchant. George fut heureuse de le dire à Gus : "Vous pouvez en être fier, l'assura-t-elle.

    - Et je le suis !" dit-il radieux, sourient à la serveuse qui se précipita pour les placer à une table au beau milieu du restaurant. "Salut, Kitty. Ils te plaisent, les nouveaux uniformes ?

    - Super, patron ! répondit la jeune fille. Un peu étroit, tout de même", ajouta-t-elle en tirant sur son joli derrière rond sa jupe trop ajustée.

    Gus lui jeta un regard concupiscent. " Je ne suis pas fou, ma cocotte, dit-il. Si je les avais prévu plus larges, tu aurais vite fait de manger mon fonds. En plus, c'est joli pour les clients, non ?

    - Un vrai macho, pas vrai, Dr B. ? dit Kitty sans la moindre rancoeur. Je serais vous, je ferais son éducation.

    - J'ai essayé, dit George en s'asseyant. Je vous croyais au restaurant de Watney Street, Kitty.

    - J'y était. Mais lui, là, il m'a demandé d'être gérante de celui-ci. Comme quoi, il n'est pas si bête, hein ? dit-elle en désignant Gus. Alors, patron, qu'est-ce que ce sera pour ce soir ? Le flétan est superbe, et Dave dit qu'il a un magnifique filet de turbot pour le beau linge. Or comme vous êtes du beau linge en quelque sorte...

    - Dis-lui de garder le turbot pour les bookmakers, ils peuvent se le payer. Nous, on prendra le flétan, pas vrai, Dr B. ? Ça vous va ?

    - Eh bien ! dit Kitty, vous avez vu ce radin ? Dites-lui que vous voulez le turbot.

    - J'en ai bien l'intention", dit George. La fille lui sourit. Gus prit un air consterné et continua : "Et un bol d'anguilles en gelée ; les très grosses, tu sais, celles de  chez Tubby. C'est pour le Dr B...

    - Je n'y toucherai pas, dit George, dégoûtée.

    - Et une assiette de langoustine, pour le cas où je n'arriverait pas à al convertir. Ah ! et une bouteille de Sancerre."

    [...]

    "Dr B., faites-moi confiance, essayez les anguilles. Regardez : je les ai sorties de la gelée et présentées sur des feuilles de laitue, c'est plus joli. Vous pouvez y aller. Ajoutez une goutte de vinaigre et vous verrez ! Après, vous vous demanderez comment vous avez pu vous en passer.

    - Laisse-la tranquille, Kitty", dit Gus en aspergeant abondamment de vinaigre son grand bol d'anguilles serties dans une gelée transparente dont George détourna les yeux. "Cette fille n'a aucune soif de découverte. Ça fait un bout de temps que je me démène, en pure perte.

    - Vous vous y prenez mal, dit Kitty, vous n'arrêtez pas de lui crier dessus. Elle va y goûter pour me faire plaisir. Voilà, Dr B." Elle posa l'assiette devant George, qui trouva que ces petits morceaux de poisson argenté lui rappelaient les harengs marinés, qu'elle adorait. Après tout, ce n'était peut-être pas si mauvais. En outre, elle appréciait d'obéir à Kitty après s'être si longtemps obstinée contre Gus... Elle ramassa sa fourchette, fit le vide dans sa tête et goûta une anguille, bien décidée à montrer à Gus combien il avait tort. Elle eut la surprise de trouver ça délicieux et, après un clin d'oeil à Kitty, dégusta une deuxième bouchée avec un plaisir non feint

    "Faites attention aux arrêtes, recommanda Kitty. Elles sont comme des aiguilles. Vous pouvez les recracher, tout le monde le fait. Je vais chercher le flétan et, ah c'est vrai, votre turbot." Elle pouffa de rire à l'attention de Gus et s'éloigna.

    Ce fut un repas délicieux, que Gus passa à reprocher à George sa docilité envers Kitty et sa mauvaise volonté à son propre égard. Le poisson frit était parfait, les frites dorées et croustillantes. Bien que George assurât ne plus pouvoir avaler une bouchée, Gus insista pour commander un bread and butter pudding dont elle dévora la moitié.

    [...] Elle se détendit et apprécia l'Irish Coffee qu'il lui proposait.

    Claire RAYNER, Nursery Blues, 1998.

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  • La Cuillère d'argent

    Imprimer Catégories : Lectures

    Je l'avais repéré, j'avais tourné autour, mais je ne l'avais pas encore acheté...

    cuill_re

    Maintenant, c'est fait ! A moi les "2000 recettes traditionnelles et contemporaines de la cuisine italienne" !

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  • Repas de fête (V. DESPENTES)

    Imprimer Catégories : Littérature gourmande

    Virginie Despentes, jusqu'à quelques jours, c'était pour moi quelqu'un de presque pittoresque, la fille qui a vécu, bourlingué, un personnage "sexe drogues et rock'n roll", mais je dois avouer que côté littérature, cela ne m'a jamais tenté. Pour les raisons énoncées ci-dessus. Et trop de clichés, trop de bla-bla, trop de provoc évidente, bref, pas envie d'ouvrir un de ses livres.

    Et puis l'autre jour, comme ça, j'ai acheté Bye Bye Blondie. Parce que j'aime bien la chanteuse (quoique n'étant pas naïve et n'imaginant pas une seule fois qu'il put y avoir un rapport...), parce que pour une fois, le titre m'agressait moins, moins provoc, moins "fils de pub".

    Et puis j'ai ouvert Bye Bye Blondie. Et puis je ne l'ai plus lâché, ou presque. J'ai découvert d'abord une vraie plume, un style reconnaissable en deux phrases, une force, une puissance, bref, un écrivain, quoi, puisqu'il faut lâcher les grands mots ! Un écrivain à la manière des grands, des Céline qui expliquait que la littérature, c'est poser ses tripes sur la table et regarder à l'intérieur, des Flaubert qui annonçait que madame Bovary, c'était lui. Car il est difficile de lire Virginie Despentes sans se détacher du personnage Virginie Despentes. Il - ou elle - est omniprésent, à travers toutes les lignes. Mais c'est néanmoins un roman, une vraie histoire "d'amour et de mort", de "ni avec toi ni sans toi" à la Truffaut, que cette histoire entre une "punkette prolo" et un fils de bourgeois devenu vedette de la télé. Et à travers ce fil conducteur, c'est toute l'histoire tragique d'une fille qui ne veut pas grandir, qui, comme Antigone, voudrait que tout soit "aussi beau que quand elle était petite" et qui ne peut se résoudre à affronter la réalité en face.

    Le passage que j'ai choisi se situe dans la première moitié du roman : Gloria, surnommée Blondie plus loin dans le roman,  ado de quinze ans, et hospitalisée en HP, "entrée au CHU de Brabois un 29 Décembre 1985 [et qui] ne ressortirait pas. Une autre Gloria la remplacerait, qui ferait semblant d'être la même, avec des morceaux de coeur en moins et un cerveau pété en deux", est de retour chez elle. C'est le premier repas pris avec ses parents. Voici donc :

    REPAS DE FÊTE

    Sa mère, qui les attendait, avait préparé des frites, c'était le truc préféré de Gloria, surtout quand elle était gamine. Elle aimait éplucher les patates, sur une feuille de journal ouvert, à genoux, sur la chaise, s'appliquait à ne pas faire une grosse épluchure, mais si possible que ça reste une seule épluchure. Puis essuyer les pommes de terre, dans un torchon propre, il fallait le prendre encore plié dans le tiroir à torchons, celui à côté du tiroir à couverts, sous la table. Puis passer les patates dans la grille qui en faisait des frites. Ensuite, c'était le boulot de sa mère, tout ce qui concernait la friteuse.

    Mais, cette fois, elle n'était pas là pour préparer tout le truc. Et puis, elle n'était plus une petite fille. Elle n'avait rien pensé, toujours pas. Elle avait imaginé cette journée, la sortie, des milliers de fois. Tout ce qu'elle ferait, à toute vitesse, dès le nez dehors, les gens qu'elle appellerait, ses affaires dans sa chambre, mettre un 45 tours et reprendre ses vieilles fringues, se maquiller, et appeler Florence... Même prendre le bus avait des allures de fête quand elle était enfermée.

    Seulement, maintenant qu'elle y était, ça ne lui faisait rien. Ketchup sur la petite table de la cuisine, juste assez grande pour y manger à trois. Plus rien, jamais, comme avant. Sa mère avait préparé ce repas de fête, mais elle avait les traits tirés et son regard l'évitait. Elle n'était pas à l'aise. Plus rien comme avant. Sans appétit, grignoter quelques frites.

    Elle était brouillée, tout évacuée, ni agressive, ni amusée, elle remarquait des choses, presque machinalement. Ses parents avaient l'air fatigués. Elle aurait préféré qu'ils pètent la forme et soient odieux, pouvoir se mettre à les haïr. Mais ça n'était pas si simple. En famille, les choses sont rarement schématiques.

    Le frigidaire avait changé. L'ancien menaçait de déconner depuis un long moment déjà. La vie avait continué.

    Elle avait trouvé le courage de dire "non merci j'ai pas faim" devant le gâteau au chocolat, un peu brûlé, qu'avait préparé sa mère. Ces victuailles de fausse fête lui rappelaient étrangement le repas de fête à l'hôpital. Boucle bouclée. Au visage du père entendant qu'elle n'avait plus faim elle avait aussitôt rajouté "enfin si une petite tranche quand même". Comme si elle ne pouvait pas "leur faire ça", leur refuser le plaisir de la voir manger ce qu'ils avaient préparé.

    Virginie DESPENTES, Bye Bye Blondie, 2004

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