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littérature - Page 6

  • Sandwich et papier aluminium (O. ADAM)

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    Cela a d'abord été une chanson persistante qui vous entre dans la tête et ne vous lâche pas.

    Puis un film dont on se souvient longtemps après l'avoir vu.

    Je vais bien, ne t'en fais pas.jpg

    C'est enfin un livre que j'ai découvert, après avoir longtemps tourné autour:

    "Une autre lettre de Loïc. Elles sont rares. Quelques phrases griffonnées sur un papier. Il va bien. Il n'a pas pardonné. Il ne rentrera pas. Il l'aime. Rien d'autre. Rien sur son départ précipité. Deux ans déjà qu'il est parti. Peu après que Claire a obtenu son bac. A son retour de vacances, il n'était plus là. Son frère avait disparu, sans raison. Sans un mot d'explication. Claire croit du bout des lèvres à une dispute entre Loïc et son père. Demain, elle quittera son poste de caissière au supermarché et se rendra à Portbail. C'est de là-bas que la lettre a été postée. Claire dispose d'une semaine de congé pour retrouver Loïc. Lui parler. Comprendre."

    Parce que pour l'avouer tout net, Olivier ADAM, ça me faisait un peu peur. Trop de noirceur, trop de pesanteur. Plusieurs fois j'ai ouvert Des Vents contraires pour le refermer, par peur de ce que j'allais y trouver. C'est Clarabel, je crois, qui m'a suggéré de commencer par Je vais bien, ne t'en fais pas. Bonne idée. Sage idée. Car j'ai été immédiatement happée par l'histoire (que je connaissais pourtant) et surtout par l'écriture.

    Quelque chose d'indescriptible, une parole qui semble couler de source tant elle est proche de la nôtre et du quotidien. Les mots d'Olivier ADAM sont ceux du quotidien, du fil des jours, mais il a l'art de faire surgir le petit fait, le "petit rien" cher à Gainsbourg ( "Rien c'est bien mieux C'est bien mieux que tout") au coeur d'une parole qui file parfois à perdre haleine, jusqu'à l'essoufflement. Les mots d'Olivier ADAM nous touchent, parce qu'ils sont les nôtres ou ceux de gens que nous connaissons, forcément.

    "Si je choisis d'écrire sur un certain type de personnages, c'est parce qu'ils me touchent, expliquait-il à Stéphanie JANICOT dans la magazine MUZE. Et s'ils me touchent, c'est parce qu'ils sont fragiles, mal armés et livrés et aux vents contraires." C'est exactement le cas de Claire, perdue sans son frère, perdue dans sa vie et désorientée. Fragile comme la flamme d"une bougie, elle continue cependant de se consumer et brille, vaille que vaille. jusqu'à ce que...

    SANDWICH ET PAPIER ALUMINIUM

    Paul ouvre la porte du garage. Il fait encore frais, le soleil est pâle et une odeur de feuilles brûlées, de brume de septembre en banlieue se fait sentir. La Clio vert bouteille se fait un peu prier. Paul la laisse immobile, moteur allumé, sur le trottoir. Il referme la porte qui grince, et rejoint Irène, dans la cuisine, où un petit poste de radio diffuse les informations. Irène enroule les sandwichs dans du papier d'aluminium, les place dans un sac plastique. Elle y ajoute deux nectarines, une bouteille d'eau, un paquet de galettes Saint-Michel. Elle tend le sac à Paul, qui le pose près de lui, sur la table blanche. Il prend Irène dans ses bras. Ils se serrent sans rien dire, se regardent doucement. Paul essuie d'un doigt léger une larme sur le visage d'Irène, puis il sort de la pièce, choisit dans le salon une cassette de Brel, le seul chanteur, avec Barbara, pour lequel Loïc, Claire, Irène et lui entretiennent une commune passion. Plus que ses chansons encore, Loïc aimait l'entendre parler. Il avait ainsi une dizaine de cassettes d'entretiens. Paul a parfois tenté d'y trouver une réponse au départ de son fils. Il y en avait trop, et aucune ne semblait décisive. Ou toutes l'étaient...

    Paul a fait un signe à Irène. A ce soir. Surtout, sois prudent. La Clio s'est éloignée. Irène est rentrée dans la maison, s'est préparée un café. Elle estrestée longtemps les deux mains collées au bol fumant, à regarder par la fenêtre où le vert des feuillage était chahuté par la pluie. Paul a roulé sans vraiment s'en rendre compte, le regard dans le vague, les gestes machinaux.

    Olivier ADAM, Je vais bien, ne t'en fais pas, 1999.

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  • Magie de l'oeuf à la coque (M. AGUS)

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    De Milena AGUS, j'avais, comme nombre de personnes, aimé son Mal de Pierres. J'avais apprécié, dans ce court roman, son art de la chute, caractéristique habituelle de la nouvelle. Ici, c'est presque l'inverse qui se produit, avec Mon Voisin :

    Mon voisin.jpg

    "Glisser dans la baignoire en changeant le rideau de douche, faire croire à un accident, confier le petit à une famille normale... Pour se délester de la pesanteur de la vie, elle s'amuse à imaginer le suicide parfait. Mais le jour où le voisin entre dans sa vie, son regard sur le monde change. Dans un Cagliari écrasé de soleil, Milena Agus met en scène des personnages hors normes, enfants en mal d'amour, adultes en quête d'un peu de douceur."

    Pas de chute spectaculaire, un lent récit, presqu'un conte, de cinquante-et-une pages. On se laisse gagner peu à peu par la langueur de cet été sarde, par la nonchalance de l'héroïne et ses idées fantasques, par ce réseau de liens qui peu à peu va se tisser entre les êtres en mal de compréhension : la mère qui ne se sent pas à la hauteur, l'enfant qui n'appartient pas vraiment au monde, le voisin qui émerge peu à peu, son fils qu'il ne comprend pas.

    C'est très doux, ça pourrait être terrible, c'est juste mélancolique et tendre, réaliste et poétique à la fois. Et puis quel joli titre de collection que ce"piccolo" de Liana Levi...

    MAGIE DE L'OEUF A LA COQUE

    Un jour, le fils du voisin, elle le retrouva dans sa cuisine pendant qu'elle préparait la bouillie du petit. Il avait escaladé le mur, et il était entré. Alors, pour être gentille et lui offrir quelque chose, elle lui fit un oeuf à la coque.

    "Pense à la magie de tenir un oeuf entre tes mains, et de lui enlever son chapeau", disait-elle en le regardant, les bras croisés sur la table, le menton appuyé sur sa main.

    "Pourquoi tu ne m'as pas fait un oeuf frit ?

    - Il n'y a aucune magie dans un oeuf frit.

    - Seulement dans un oeuf à la coque ?"

    Milena AGUS, Mon Voisin, 2008.

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  • L'Excuse (J. WOLKENSTEIN)

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    L'Excuse de Julie WOLKENSTEIN est un roman formidablement brillant. Je dirai même étincelant.

    L'excuse.jpg

    "J'aurais dû m'en apercevoir dès le début : la première fois que je l'ai vue, le soir où elle a débarqué sur l'île avec ma mère et s'est encadrée dans la porte-fenêtre, éblouie par le décalage horaire et le coucher de soleil, tout coïncidait, tout concordait. Nous reproduisions déjà à notre insu la situation de départ de ce vieux bouquin de James que, comme tous les étudiants américains, j'avais lu à la fac quelques années plus tôt. Sur le moment je n'ai rien compris. Mais maintenant j'en suis sûr : sa personnalité, sa vie, ses voyages, ses amis, les hommes qui l'ont aimée, celui qu'elle a épousé, ses enfants, ses deuils, tout a été écrit, imaginé il y a un siècle. Je ne suis pas superstitieux. Je ne suis pas fou. Je ne crois pas au destin. Mais le sien imite exactement celui d'un personnage de roman qu'elle ne connaît même pas. Et qui se termine par ma mort - je veux dire la mort de mon modèle, Ralph. Elle, l'héroïne, on ne sait pas ce qu'elle va devenir. Mais je peux peut-être déjouer cette espèce de malédiction. Je n'ai plus beaucoup de temps, je sais ce qui me reste à faire."


    Découvrez Alphaville!

    Le résumer à un exercice de style réussi serait par trop réducteur : c'est à la fois un roman palpitant, un policier à rebondissement et une réflexion sur la lecture et l'écriture. L'idée semble simple, et presque déjà vue : la vie de Lise Beaufort, jeune Française débarquée un beau jour aux États-Unis chez la première femme de son père, serait l'exacte reproduction du destin d'Isabelle Archer, l'héroïne du roman d'Henry JAMES, Portrait de femme. C'est son cousin - qui n'en est pas vraiment un puisqu'il est le fils de la première femme et n'a donc aucun lien de parenté "sanguin" avec Lise - qui le dit, qui l'affirme et qui va tenter de lui prouver, tout au long du livre, tout au long de sa vie, puisque les deux se confondent.

    Car là est le prodige et là est le vertige : littérature et vie se mêlent, s'entremêlent, deviennent inextricables au fur et à mesure que Lise progresse dans sa vie et dans sa lecture. Le roman débute à la fin de la vie de Lise, de retour à Matha's Vineyard, dans la demeure des origines. Tous sont morts et elle reste la dernière, celle qui doit déchiffer tous les signes, tous les indices que Nick lui a destiné, accompagnés de ses derniers mots de mourant : "Garde contre". Va s'ensuivre une histoire pleine de péripéties où le jeu de tarots tient une grande place.

    Ce roman est truffé de références, qu'elles soient littéraires, cinématographiques ou carrément érudites. Ne pas les connaître toutes ne pénalise absolument pas la lecture. En revanche, en retrouver certaines plonge dans un état de jubilation intense... Je n'ai personnellement jamais lu Portrait d'une femme - je sais, je sais, honte à moi - mais cela ne m'a absolument pas empêché d'évoluer dans le labyrinthe du roman. J'y ai retrouvé les théories d'Umberto ECO sur le "lecteur modèle", extraites de son Lector in fabula, analysées ici, ou encore l'esprit de Proust, cité d'ailleurs en exergue du livre.

    Ce roman est celui d'une universitaire, c'est indéniable. Il n'est cependant jamais pesant ou pédant, car la vie prend le pas sur la théorie. Oui, "la vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature", comme le dit Proust (voir plus bas l'extrait du Temps retrouvé où j'ai piqué la citation), oui, le lecteur a un rôle, celui de retisser les fils que l'auteur a laissé volontairement lâches. Mais tout ceci se fait dans le bonheur, celui des verres de champagne, des clam chowders et des baignades en mer, des apéritifs pris ensemble et des parties de tarot ardemment disputées. La vraie vie, donc...

    L'extrait que j'ai choisi n'est pas véritablement représentatif du roman - mais il serait impossible d'en extraire un échantillon sans trop en dire. C'est cependant un passage qui me parle, car je m'y suis toute entière retrouvée, comme, je pense, s'y retrouveront beaucoup de ceux nés dans les années soixante et soixante-dix...

    LES LECTEURS DE CASSETTES

    Les lecteurs de cassettes ont disparu depuis plusieurs décennies. Si les disques en vinyle ont connu une seconde vie à l'ère des remix, ma génération est la dernière à avoir enregistré patiemment ses airs préférés sur les premières radios libres, fait ses devoirs la main gauche toujours prête à enclencher le bouton qui fera succéder un Bowie à un Nino Ferrer, selon la programmation aléatoire de la station élue, alourdi ses valises pour emporter en vacances les précieuses petites boîtes en plastique et écouté, malgré le grésillement sporadique (les conditions d'enregistrement n'étaient pas toujours optimales [...]), les airs s'enchaîner maladroitement, les premières et les dernières mesures toujours interrompues par un fragment de jingle inopportun, à mémoriser cette succession au point d'être surprise quand, dans un bar, une soirée, un air entendu cinquante fois sur "ma" cassette n'était pas immédiatement suivi du même, dans le même ordre, que sur "ma" cassette. C'était avant la commercialisation des compilations, les lecteurs numériques, les bandes avaient tendance à s'enfuir de leur logement, à s'emmêler en serpentins brunâtres qu'on lissait patiemment, desespérés lorsque notre création, l'intime sélection de nos toquades pourtant souvent imméritées succombait aux heures passées en vrac dans des sacs à main trop remplis, des boîtes à gants de voitures encombrées d'ennemis tranchants : clefs, trombones, petite monnaie. Parce qu'on perdait vite les boîtiers en plastique transparents. Seuls quelques obsessionnels prenaient la peine d'inscrire sur l'étiquette les titres des chansons. [...] quand on n'en avait plus de vierges, il suffisait de coller de bouts de scotch sur les bitoniaux du dessus pour convertir de vieilles reliques de notre enfance (Pierre et le loup dans le meilleur des cas, ou, pire, donc moins sacrilège, Anne Sylvestre) en futurs souvenirs de l'été 1984. Et quand on les rembobinait, on savait infailliblement combien de temps laisser l'index appuyé pour revenir au début de la dernière ("Oui ! encore une fois Big in Japan") [...]

    Julie WOLKENSTEIN, L'Excuse, 2008.

    Merci à Clarabel, pour le prêt.

    La grandeur de l'art véritable, au contraire de celui que M. de Norpois eût appelé un jeu de dilettante, c'était de retrouver, de ressaisir, de nous faire connaître cette réalité loin de laquelle nous vivons, de laquelle nous nous écartons de plus en plus au fur et à mesure que prend plus d'épaisseur et d'imperméabilité la connaissance conventionnelle que nous lui substituons, cette réalité que nous risquerions fort de mourir sans avoir connue, et qui est tout simplement notre vie.
    La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature. Cette vie qui en un sens, habite à chaque instant chez tous les hommes aussi bien que chez l'artiste. Mais ils ne la voient pas parce qu'ils ne cherchent pas à l'éclaircir. Et ainsi leur passé est encombré d'innombrables clichés qui restent inutiles parce que l'intelligence ne les a pas «développés». Notre vie ; et aussi la vie des autres car le style pour l'écrivain aussi bien que la couleur pour le peintre est une question non de technique, mais de vision. Il est la révélation, qui serait impossible par des moyens directs et conscients de la différence qualitative qu'il y a dans la façon dont nous apparaît le monde, différence qui, s'il n'y avait pas l'art, resterait le secret éternel de chacun. Par l'art seulement nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n'est pas le même que le nôtre et dont les paysages nous seraient restés aussi inconnus que ceux qu'il peut y avoir dans la lune. Grâce à l'art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre, nous le voyons se multiplier et autant qu'il y a d'artistes originaux, autant nous avons de mondes à notre disposition, plus différents les uns des autres que ceux qui roulent dans l'infini, et bien des siècles après qu'est éteint le foyer dont il émanait, qu'il s'appelât Rembrandt ou Ver Meer, nous envoient encore leur rayon spécial.


    Proust, Le Temps Retrouvé, p.289-290, édition G.F.

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  • De la virginité des olives et autres pâtés de crabe(E. GEORGE)

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    Peu d'auteurs me donnent envie de foncer à la librairie dès la sortie de leur dernier ouvrage. La plupart du temps, l'offre littéraire est tellement large et variée que je trouve toujours de quoi attendre la sortie en poche. Sauf pour Elizabeth GEORGE. Sitôt paru, il me le FAUT ! Ou presque, si l'on admet que Le Rouge du péché est sorti en octobre et que je ne l'ai lu qu'en décembre, Noël oblige...

    J'avais déjà eu l'occasion de parler d'elle dans cette rubrique de "Littérature gourmande" : j'avais alors évoqué le breakfast chez Thomas Lynley, dans son premier roman, Enquête dans le brouillard. Un choc, une révélation. Depuis, je n'ai eu de cesse de suivre ses personnages, à la manière de vieux amis dont on se demande "ce qu'ils deviennent". Or la dernière fois que je les avais laissés, ils étaient bien mal en point. Bien sûr, je me doutais que leur vie littéraire continuerait, à la manière de la vraie vie, malgré tout, enverset contre tout, mais j'étais aussi impatiente de le savoir que je l'appréhendais. Je corrige ici ce que j'ai dit précédemment : je ne lis pas TOUS les Elizabeth GEORGE car j'ai fait l'impasse sur le précédent, Anatomie d'un crime, roman social et non plus policier même s'il complétait tous les autres...

    Le Rouge du péché.jpg

    "Inconsolable trois mois après le meurtre de son épouse, Thomas Lynley erre le long des côtes de Cornouailles, loin de l'absurdité du monde. Lorsqu'il découvre le cadavre d'un jeune grimpeur au pied des falaises, son retour à la réalité est brutal. Chargée de l'enquête, l'inspecteur Bea Hannaford renonce vite à considérer comme suspect le vagabond aux vêtements crasseux qui présente des papiers au nom de Thomas Lynley.

    En manque d'effectifs, elle le met à contribution : il est certes un témoin, mais, une fois son identité vérifiée, elle ne doute pas que son expérience de commissaire au Yard pourra s'avérer utile. Dans ce pays sauvage de falaises et de mer démontée, Lynley participe à contrecœur aux investigations mais reprend pied peu à peu. Il retrouve son éternelle partenaire, Barbara Havers, que Londres a dépêchée sur place autant pour collaborer à l'enquête que pour mener à bien une mission délicate : récupérer Lynley.

    Après le succès d'Anatomie d'un crime, son grand roman social, Elizabeth George renoue avec son art consommé du suspense et tisse une intrigue d'une incroyable densité, multipliant les fausses pistes et les faux coupables. Un roman magistral qui, après trois ans d'absence, marque le retour tant attendu de Thomas Lynley et Barbara Havers."

    Le rendez-vous a été à la hauteur de mes espérances : j'y ai retrouvé tout ce que j'aimais dans Elizabeth GEORGE, tout ce qui faisait que c'était davantage qu'un simple roman policier. La sensibilité, la délicatesse, la pudeur, le retenue et le non-dit dans l'expression des sentiments, associés à une intrigue menée encore une fois avec subtilité et brio, ce fut un vrai bonheur ! Alors, en amuse-bouche, je vous propose un extrait qui se contentera de vous mettre l'eau à la bouche, sans rien dévoiler de l'histoire... Voici donc :

    DE LA VIRGINITE DES OLIVES ET AUTRES PÂTES DE CRABE

    La cuisine donnait sur un petit jardin avec un carré de pelouse bordé d'impeccables parterres de fleurs, au centre duquel poussait un arbre unique.

    Un désordre impressionnant règnait dans la pièce. Le dessus de la cuisinière était constellé d'huile brûlante, un égouttoir à vaisselle disparaissait sous les bols, les moules, les cuillères en bois, une boîte d'oeufs et une cafetière à pression. Niamh Triglia s'approcha de la cuisinière et retourna les pâtés au crabe, provoquant de nouvelles éclaboussures.

    - La difficulté, expliqua-t-elle, c'est d'arriver à faire dorer la chapelure sans trop imprégner les pâtés. Sinon, vous avez l'impression de manger des frites mal cuites. Vous faites la cuisine, monsieur... C'était commissaire, je crois ?

    - Oui, dit-il. C'est bien commissaire. Pour la cuisine, ce n'est pas mon point fort.

    - C'est ma passion, avoua-t-elle. Je n'avais pas le temps de m'y adonner quand j'enseignais, aussi, dès que j'ai pris ma retraite, je m'y suis mise avec enthousiasme. Cours de cuisine au foyer municipal, émissions à la télé,  ce genre de choses. Le problème, c'est qu'après il faut bien manger tout ça.

    - Et vous n'aimez pas ça ?

    - Au contraire.

    Elle indiqua ses formes, que camouflait son tablier.

    - J'essaie d'adapter les recettes pour une personne, mais les maths n'ont jamais été mon fort, et la plupart du temps, je prépare à manger au moins pour quatre.

    - Vous vivez seule ?

    - Mmm. Oui.

    Elle utilisa le coin de sa palette pour soulever un des pâtés et déterminer son degré de cuisson.

    - Formidable, murmura-t-elle.

    Dans un placard, elle prit une assiette, qu'elle recouvrit de plusieurs couches de papier absorbant, et attrapa un ravier dans le réfrigérateur.

    - Aïoli, dit-elle en désignant le mélange. Poivron rouge, ail, citron, et ainsi de suite. Bien doser les saveurs, tel est le secret d'un bon aïoli. Ça et l'huile d'olive, naturellement. Une huile première pression à froid est indispensable.

    - Première pression à froid ? répéta Lynley, interloqué.

    - C'est de l'huile d'olive extravierge ; la plus vierge qu'on puisse trouver, si toutefois il existe des degrés dans la virginité. A vrai dire, je n'ai jamais su ce que signifiait le terme extravierge. Est-ce que les olives sont vierges ? Est-ce qu'elle sont pressées par des vierges ?

    Elle porta le bol d'aïoli jusqu'à la table et retourna vers la cuisinière, où elle entreprit de déposer les pâtés au crabe sur l'assiette tapissée d'essuie-tout. Elle les recouvrit ensuite de papier absorbant, pressant délicatement pour retirer le plus d'huile possible. Du four, elle sortit trois assiettes supplémentaires, apportant à Lynley la preuve qu'elle était incapable de cuisiner pour une seule personne. Apparemment, elle avait déjà fait cuire plus d'une douzaine de pâtés.

    - Il n'est pas indispensable de prendre du crabe frais, précisa-t-elle. On peut très bien utiliser du crabe en boîte. Dans un plat, on ne fait pas la différence. D'un autre côté, pour une salade, mieux vaut prendre du crabe frais. Mais vous devez vous assurer qu'il est frais frais. Péché du jour, je veux dire.

    Elle disposa les assiettes sur la table et dit à Lynley de s'asseoir. Elle espérait, dit-elle, qu'il se laisserait tenter. Autrement, elle craignait de devoir tout manger, ses voisins n'étant pas aussi sensibles à ses talents culinaires qu'elle l'aurait voulu.

    Elizabeth GEORGE, Le Rouge du péché, 2008.

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  • Préparatifs de Noël : dinde et conjugaison

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    Parce que ce texte m'a paru de circonstance... Voici donc :

    DINDE ET CONJUGAISON

    Quand, à l’horizon du cours de français, se lève pour la première fois, nuage lourd de menaces, le participe passé conjugué avec l’auxiliaire « avoir », l’enfant comprend que ses belles années sont à jamais enfuies et que sa vie sera désormais un combat féroce et déloyal des éléments acharnés à sa perte.

    L’apparition, dans une phrase que l’on croyait innocente, du perfide participe passé déclenche, chez l’adulte le plus coriace, une épouvante que le fil des ans n’atténuera pas. Et, bien sûr, persuadé d'avance de son indignité et de l’inutilité du combat, l’infortuné  qu’un implacable destin fit naître sur une terre francophone perd ses moyens et commet la faute. A tous les coups […]

    Pourtant, s’il est une règle où l'on ne peut guère reprocher à la grammaire de pécher contre la logique et la clarté, c’est bien celle-là. […] Quoi de plus lumineux ? Prenons un exemple : «  J’ai mangé la dinde. » Le complément d’objet direct « la dinde » est placé après le verbe. Quand nous lisons « j’ai mangé », jusque-là nous ne savons pas ce que ce type a mangé, ni même s’il a l’intention de nous faire part de ce qu’il a mangé.Il a mangé, un point c’est tout ! La phrase pourrait s’arrêter là. Donc, nous n’accordons pas « mangé », et avec quoi diable l’accorderions-nous ? Mais voilà ensuite qu’il précise « la dinde ». Il a, ce faisant, introduit un complément d’objet direct. Il a mangé QUOI ? La dinde. Nous en sommes bien contents pour lui, mais ce renseignement arrive trop tard. Cette dinde, toute chargée de féminité qu'elle soit, ne peut plus influencer notre verbe « avoir mangé », qui demeure imperturbable. Notre gourmand eût-il dévoré tout un troupeau de dindes qu’il en irait de même : « mangé » resterait stoïquement le verbe « manger » conjugué au passé composé. Maintenant, si ce quidam écrit « La dinde ? Je l’ai mangée » ou « La dinde que j ’ai mangée », alors là, il commence par nous présenter cette sacrée dinde. Avant même d’apprendre ce qu’il a bien pu lui faire, à la dinde, nous savons qu’il s’agit d’une dinde. Nous ne pouvons pas nous dérober. Nous devons accorder, hé oui. « Mangée » est lié à la dinde (c’est-à-dire à « l » ou à « que », qui sont les représentants attitrés de la dinde) par-dessus le verbe, par un lien solide qui fait que « mangée » n’est plus seulement un élément du verbe « manger » conjugué au passé composé, mais également une espèce d’attribut de la dinde. Comme si nous disions « La dinde EST mangée ».

    François CAVANNA, Mignonne, allons voir si la rose..., 1997.

    Merci à Geneviève, qui m'a fait découvrir ce texte.

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  • La soupe de Cornebidouille (M. BONNIOL - P. BERTRAND)

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    Attention, mesdames et messieurs, je vous livre aujourd'hui un véritable secret de famille. Un livre-culte. Capable de réunir en cercle autour de vous les enfants... mettons de deux à dix ans (et je ne parle pas des adultes...)... capable de réunir les enfants, disais-je, et de les entendre déclamer en choeur :

    Elle était laide, elle ne sentait pas bon,

    elle avait du poil au menton.

    Cornebidouille était son nom !

    Cornebidouille.jpg

    Eh oui, Cornebidouille est son nom et avec cet album écrit par Pierre BERTRAND et illustré par Magali BONNIOL, vous vivrez de purs moments de bonheur.

    "Quand il était petit, Pierre ne voulait pas manger sa soupe. "Tu sais ce qui arrive aux petits garçons qui ne veulent pas manger leur soupe ? " lui disait son père, "Eh bien, à minuit, la sorcière Cornebidouille vient les voir dans leur chambre, et elle leur fait tellement peur que le lendemain, non seulement ils mangent leur soupe, mais ils avalent la soupière avec."
    Pierre s’en fichait. Il ne croyait pas aux sorcières. Mais il faut admettre que son père avait raison sur un point: une nuit, à minuit, dans la chambre de Pierre, la porte de l’armoire s’entrouvrit avec un grincement terrible et Cornebidouille fit son apparition.
    Allait-elle parvenir à faire peur à Pierre ? Ca, c’était beaucoup moins sûr..."

    C'est donc l'histoire d'un petit garçon qui ne se laisse pas impressionner par les grands et qui, sous ses dehors espiègles, révèle une vraie force de caractère. Les enfants adorent, qu'ils soient fille ou garçon, les grands aussi, et... je suis sûre que vous hésiterez deux fois quand au prochain repas vous vous entendrez dire : "Allez, tu finis ta soupe sinon..."

    kili_3_moment_image.gif"Pierre, mange ta soupe !"

    "Nan, j'veux pas " (et là, imaginez les enfants en choeur qui reprennent les paroles de Pierre) [...]

    "Et tu sais ce qui arrive aux petits garçons qui ne veulent pas manger leur soupe ?"

    "Nan, j'sais pas !"

    "Eh bien, à minuit, la sorcière Cornebidouille vient les voir dans leur chambre et elle leur fait tellement peur que le lendemain, non seulement ils mangent leur soupe, mais ils avalent la soupière avec."

    "M'en fiche, j'y crois pas aux sorcières !"

    P. BERTRAND - M. BONNIOL, Cornebidouille, 2003.

    Maintenant, si vous voulez savoir ce qui est arrivé à Cornebidouille et qui des deux a gagné, il ne vous reste plus qu'à aller lire Cornebidouille...

     

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  • L'Elégance des veuves (A. FERNEY)

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    L'air de rien, je suis une incorrigible naïve... Il suffit qu'on me propose de participer à une chaîne de lecture (envoie un livre au premier de la liste, diffuse cette lettre et tu en recevras 36) pour que je saute sur l'occasion. Et vas-y que je cherche LE bouquin que j'ai envie de faire partager et que, comme une gamine, je trépigne devant ma boîte en attendant les livres qui ne devraient manquer de tomber à la pelle.

    Ouais. Eh bien, en guise de pelle, je me suis plutôt pris le manche puisqu'en tout et pour tout je n'ai reçu à ce jour que... quatre livres sur les trente-six promis. Naïve, je vous dis...

    Il n'empêche que le premier que j'ai reçu m'a ravie (merci à Evelyne). J'ai d'abord adoré sa couverture que je trouve magnifique :

    Ferney.jpg

     

    "C'était un bourgeonnement incessant et satisfait. Un élan vital (qu'ils avaient canalisé, un instinct pur (dont ils ne voulaient pas entendre parler), une évidence (que jamais ils ne bousculaient), les poussaient les uns après les autres, à rougir, s'épouser, enfanter, mourir. Puis recommencer. Les uns après les autres ils savaient que telle était la meilleure tournure des choses : que le Seigneur bénisse des alliances, que les jeunes ventres enflent dans l'allégresse, et que les anciens bercent des nouveau-nés propres et emmaillotés. Le grand arbre familial étendait ses branches de plus en plus loin, année après année éparpillant des feuilles, au gré des mariages les enfants quittant les parents, dans l'espace entier. " Dieu ne nous a pas créées pour être inutiles ", telle était la devise des femmes de cette famille."

    Même si je répugne à l'expression, c'est vraiment un livre de femme. Un livre fait de chairs et de sang, un livre de vie et de mort, où les femmes apparaissent à la fois comme le fil conducteur et les gardiennes de la lignée. Un genre de vestale, mais des vestales qui auraient enfanté.

    Que raconte ce livre ? Des histoires de femmes, depuis Valentine, la première, jusqu'à son arrière petite-fille. Et c'est toute la fin du dix-neuvième et le vingtième siècle qui défilent à travers ces cent vingt-six pages (car ce roman est court), l'histoire d'une émancipation qui n'en est finalement pas tout à fait une, l'histoire de femmes, de filles, de mères et d'enfants.

    Livre de femme disais-je, et je serai d'ailleurs curieuse de connaître l'avis d'un homme sur cet ouvrage, tant l'écriture comme les thématiques me semblent si spécifiquement féminines, comme si "ça ne pouvait pas les intéresser". L'écriture est indicible, à la fois fluide, longue comme une inspiration et extrêmement précise, voire pointue.

    Je n'avais jamais lu d'Alice FERNEY. J'ai très envie d'en lire d'autres.

    Il avait dit : Gabrielle, je ne veux pas dire encore que je vous aime, mais j'ai la résolution et l'ardeur pour le faire, c'est la seule chose qui compte.

    Vous non plus d'ailleurs n'en êtes pas vraiment à l'amour. Car maintenant nous ne sommes que des étrangers l'un à l'autre. Nous apprendrons. Ce n'est pas un paradoxe vous savez. L'amour n'est jamais donné, et si l'on croit cela, il faut s'en détromper. Car lorsque par un heureux hasard il l'est, ce n'est jamais que pendant quelques jours.  Quelques jours partagés, quelques contraintes, quelques gênes, qui suffisent  à le reprendre pour peu que la volonté ne s'en mêle pas. Gabrielle, j'aurai peut-être une manière de me tenir à table qui vous déplaît, vous n'aimerez pas la campagne et moi je l'adorerai, vous voudrez dix enfants et moi je n'en voudrai pas, vous honorerez Dieu et moi je n'y croirai pas, mille détails d'importance nous en menaceront toujours. Il faudra de la volonté. [...] Je suis curieux du monde et je voudrai vous le montrer. Je me sens même un grand élan pour cela, mais un élan maladroit, car j'ai envie d'aller vers vous et en même temps je n'ose pas. [...] Gabrielle voulez-vous être mon épouse et ma vie ?

    Gabrielle n'avait rien dit. Charles voyait ses yeux brillants d'eau, et le sourire embarrassé qui cachait mal sa surprise. Il la trouvait moins belle ainsi, son visage était froissé. A l'un et l'autre ce moment avait suffi. Plus tard Charles mettrait sa clef dans la serrure et s'en irait dans son bureau. Peut-être parce qu'il saurait que Gabrielle, commelui, avait décidé de l'aimer.

    Alice FERNEY, L'Elégance des veuves, 1995.

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  • Cuisine royale, ou comment accommoder une princesse (P. LECHERMEIR, R. DAUTREMER)

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    On ne présente plus Rebecca DAUTREMER, dont j'avais déjà évoqué le Cyrano. Son univers magique, esthétique et japonisant, sa délicatesse, les auteurs auxquels s'associe (quand elle n'écrit pas elle-même), tout concourt à créer à chaque fois des albums magnifiques. Celui-ci ne fait pas exception :

    Princesses.jpg

    "Dans Princesses, il y a Cendrillon et quelques autres célébrités mais on y trouve surtout des princesses oubliées, des princesses injustement ignorées. Ce n'est pas tout. Dans Princesses, il y a des histoires, des anecdotes, des secrets et des portraits. Il y a des choses qui font rire, qui font peur, d'autres encore qui font rêver. Et ce n'est pas tout. Dans Princesses, il n'y a pas que des princesses. Il y a aussi des cailloux, des ombrelles et des baisers. Des jardins, un prince, des papillons noirs, des mystères. De l'amour. Comme toujours. Mais il n'y a pas que ça. Princesses parle de princesses comme personne ne l'a jamais fait, les montre comme vous ne les avez jamais vues. Mais ce n'est pas tout..."

    Certes il n'est plus très récent, puisque publié en 2007, mais on ne lasse pas de ces images somptueuses... par ailleurs déclinées en agenda, cartes postales et autres objets divers.  Et c'est un défilé de princesses plus belles les unes que les autres, accompagnées de textes à la fois drôles et poétiques. Comme celui qui suit. Voici donc :

    Voici donc :

    CUISINE ROYALE

    Repas

    On raconte à ce sujet tout et n'importe quoi. Qu'une princesse se nourrit exclusivement de pommes, qu'elle déjeune de confiture de rose, qu'elle peut se contenter du regard d'un prince énamouré pour son dîner.

    En fait, les princesses mangent comme tout le monde. La seule chose qui change, c'est que tout ce qu'elles avalent est d'abord soigneusement étudié et testé par un goûteur car, dans les palais, il y a toujours des querelles et les histoires entre princesses se règlent au poison. Elles dînent donc souvent froid. [...]

    Cuisine royale

    ou comment accommoder une princesse, vingt recettes simples et savoureuses

    Ouvrage renommé de recettes de cuisine, rédigé par l'ogre Isidore, trois fois toque d'or, plusieurs étoiles dans les guides gastronomiques les plus connus.

    Spécialiste de plats de roi, ne cuisine que des morceaux de choix.

    Ses plats les plus réputés : bouchées à la reine, choucroute royale et pâté impérial.

    A rédigé plusieurs ouvrages dont celui qui permet de préparer la princesse, notamment la fameuse princesse aux petits pois.

    Depuis, les princesses préfèrent éviter son restaurant. Cependant, être nommée personnellement dans une recette est considéré comme un suprême hommage, c'est le signe d'une grande beauté, une distinction très recherchée. Mais attention à ne pas confondre : ce qui est apprécié, c'est de figurer dans la recette, pas dans l'assiette.

    Philippe LECHERMEIER, Rébecca DAUTREMER, Princesses oubliées ou inconnues..., 2004.

    Mais aussi :

    Plein de cadeaux en perspective...

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  • Une glace vanille fraise (C. SCHNECK)

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    A priori étaient réunis tous les ingrédients qui me plaisaient : un récit sur l'enfance heureuse, une nostalgie qui ressurgit, une auteur au joli prénom :

    Val de Grâce.jpg

    "Est-ce qu'on me pardonnera d'avoir été aimée à ce point ? se demande la narratrice. Est-ce qu'on lui pardonnera la chance inouïe d'avoir passé les vingt-trois premières années de sa vie au « Val de Grâce » ?
    Comment oublier 200 mètres carrés dans un immeuble haussmanien, rue du Val de Grâce, au coeur de la capitale ? Comment oublier les odeurs, le toucher d'un appartement dont on connaît le moindre recoin, la moindre éraflure ? Les nombreux meubles, l'accumulation des objets, l'originalité des décors, le papier doré et argenté des murs ? Comment oublier l'enfance heureuse, préservée, qui donne droit à tout : aux confiseries et à la boulangerie à compte ouvert ; à la patience de Madame Jacqueline ; aux rêves de princesse de contes de fées ?
    Au Val de Grâce, tout devient beau, tout y est magique. Tout paraît éternel. Les enfants ne voient pas le manque d'argent. L'usure, le temps qui passe. On ne leur raconte pas la douloureuse histoire familiale, les parents juifs immigrés fuyant la Shoah.
    Mais cette histoire a son terme au bout de vingt ans. La disparition de la mère sonne la dernière fête, puis la liquidation du Val de Grâce. C'est l'enfance qui s'en va, les traces des parents, les souvenirs joyeux. Chez soi, en soi, on conserve un mini Val de Grâce, de précieuses reliques. Un jour, alors que la vie est en miettes, on comprend qu'il faut liquider Val de Grâce, le faire revivre une dernière fois pour mieux refermer la porte sur le passé."

    Et pourtant, ça n'a pas vraiment marché. Je ne suis pas parvenue à entrer dans ce récit qui oscille entre rêve et réalité, qui raconte une enfance émerveillée mais inconsciente, et qui cherche à la fois à se racheter de n'avoir pas su le savourer "sur le coup" et en même temps pleure le bonheur perdu. Bien sûr, c'est un paradis que décrit Colombe Schneck, mais c'est un paradis au goût trop sucré, comme ces gâteaux de mariage meringue, avec plein de crème et des fleurettes en sucre. "Est-ce qu'on me pardonnera d'avoir été aimée à ce point ?" - en fait, on s'en fiche un peu...

    Un exemple parmi d'autres : afin de convaincre sa fille d'apprendre une poésie, ce qu'elle refuse, son père lui promet de l'emmener voir "sur place" le monstre du Loch Ness. Ils arrivent à Londres...

    UNE GLACE VANILLE FRAISE

    C'est la première fois que je prends l'avion.

    Les hôtesses portent des kilts bleu et vert. Je suis la seule fille de mon âge dans l'avion et, comme les hôtesses que j'observe avec admiration, je porte un kilt. Le mien est rouge.

    A peine étonnée que tout cela m'arrive. Je suis unique, première au concours de la fille la plus heureuse du monde. Normal que mon père s'occupe de moi de manière exceptionnelle, que nous logions dans le plus bel hôtel, que nous roulions dans la voiture la plus élégante devant Buckingham Palace au moment même où le cadet des princes, Edward, sort de chez lui.

    Il n'a que trois ans de plus que moi. l'âge idéal pour être mon prince charmant. La Rolls royale s'arrête. Le prince est suivi de son aide de camp et de son précepteur. Tous les deux en redingote et chapeau haut-de-forme. Edward est le moins formel. A douze ans, il est vêtu d'un costume en tweed vert et a noué une cravate du même écossais rouge que mon kilt. Le kilt rouge est celui du clan de son oncle préféré, lord Mountbatten.

    Il me propose une visite du palais. Mon père décline l'invitation. Nous devons prendre un autre avion pour rejoindre l'Ecosse, mais il invite le prince Edward dans notre château personnel du Val de Grâce. Arrivée enfin au bord du loch Ness, je ne me souviens que d'une chose, un brouillard très humide permet au monstre, assure mon père, de mieux se cacher.

    Heureusement, au restaurant de l'hôtel, on me sert une glace vanille fraise. J'ai encore son goût un peu douceâtre, trop de lait, dans la bouche. Le goût d'une vie trop sucrée.

    Colombe SCHNECK, Val de Grâce, 2008.

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  • Où on va, papa ? (J-L. FOURNIER)

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    On en parle, on en parle de plus en plus, de ce livre :

    Où on va, papa.jpg

    "Cher Mathieu, cher Thomas,
    Quand vous étiez petits, j'ai eu quelquefois la tentation, à Noël, de vous offrir un livre, un Tintin par exemple. On aurait pu en parler ensemble après. Je connais bien Tintin, je les ai lus tous plusieurs fois.
    Je ne l'ai jamais fait. Ce n était pas la peine, vous ne saviez pas lire. Vous ne saurez jamais lire. Jusqu à la fin, vos cadeaux de Noël seront des cubes ou des petites voitures... "

    Jusqu'à ce jour, je n'ai jamais parlé de mes deux garçons. Pourquoi ? J'avais honte ? Peur qu'on me plaigne ?
    Tout cela un peu mélangé. Je crois, surtout, que c'était pour échapper à la question terrible : « Qu'est-ce qu'ils font ? »
    Aujourd hui que le temps presse, que la fin du monde est proche et que je suis de plus en plus biodégradable, j'ai décidé de leur écrire un livre.
    Pour qu'on ne les oublie pas, qu'il ne reste pas d'eux seulement une photo sur une carte d'invalidité. Peut-être pour dire mes remords. Je n'ai pas été un très bon père. Souvent, je ne les supportais pas. Avec eux, il fallait une patience d ange, et je ne suis pas un ange.
    Quand on parle des enfants handicapés, on prend un air de circonstance, comme quand on parle d une catastrophe. Pour une fois, je voudrais essayer de parler d'eux avec le sourire. Ils m'ont fait rire avec leurs bêtises, et pas toujours involontairement.
    Grâce à eux, j'ai eu des avantages sur les parents d'enfants normaux. Je n'ai pas eu de soucis avec leurs études ni leur orientation professionnelle. Nous n'avons pas eu à hésiter entre filière scientifique et filière littéraire. Pas eu à nous inquiéter de savoir ce qu'ils feraient plus tard, on a su rapidement ce que ce serait : rien.
    Et surtout, pendant de nombreuses années, j'ai bénéficié d une vignette automobile gratuite. Grâce à eux, j'ai pu rouler dans des grosses voitures américaines."

    On ne sait pas souvent que l'on connaît Jean-Louis FOURNIER : La Minute nécessaire de M. Cyclopède, c'était lui. L'oiseau Antivol, celui qui avait le vertige, c'était lui. La Noiraude, c'était lui. Et puis la grammaire impertinente, l'arithmétique - impertinente aussi -, la politesse, p'tit con, etc... De lui, il dit qu'il voulait "toujours pas faire comme les autres", avant de conclure : "Mes enfants ne ressemblent à personne [...] je devrais être content".

    C'est un livre terrible. Par son sujet, bien sûr, mais surtout par ce qu'il nous renvoie, à nous, les humains. Parce qu'il pose la question terrible de notre orgueil : pourquoi nous reproduisons-nous et qu'attendons-nous de nos enfants ? Parce que - inconsciemment bien sûr - nous sommes tellement contents de ce que nous sommes que nous voulons nous poursuivre, continuer d'exister à travers d'autres. Pour cela, nous rêvons l'enfant le plus parfait qui soit, et nous sommes si fiers et si heureux lorsqu'il apparaît, magnifique, avec ses cinq doigts à chaque main, ses ongles jolis, cette miniature parfaite. Et puis parfois, il n'est pas pas parfait. Parfois, comme le dit Jean-Louis FOURNIER, c'est "un miracle à l'envers". "On aurait bien voulu le défendre contre le sort qui s'était acharné contre lui. Le plus terrible, c'est qu'on en pouvait rien."

    Et être parent, c'est cela aussi. C'est en finir avec l'insouciance de se croire immortel, libre de toute responsabilité, être parent, c'est apprendre qu'on est responsable. Pas coupable. Mais parfois, la limite n'est pas toujours très facile à déterminer. " Quand je pense que je suis l'auteur de ses jours, des jours terribles qu'il a passés sur Terre, que c'est moi qui l'ai fait venir, j'ai envie de lui demander pardon."

    Voilà pourquoi le livre de Jean-Louis FOURNIER est magnifique. Voilà pourquoi il fait souvent monter les larmes. Mais ce ne sont pas des larmes de pitié, comme il le redoute, plutôt des larmes égoïstes, car on pleure à se voir si clairement dans son miroir. Sans concession, il raconte la jalousie à voir les autres enfants "normaux", ses tentations de fuite pour échapper au fardeau, les regrets de tout ce qu'il n'aura pas pu partager avec eux, les regrets de tout ce qu'ils n'auront pas pu connaître, ainsi "conjuguer à la première personne du singulier et à l'indicatif du présent le verbe du premier groupe : aimer." C'est triste, c'est impudique et c'est vrai.

    Notre album de photos de famille est plat comme une limande. On n'a pas beaucoup de photos d'eux, on n'a pas envie de les montrer. Un enfant normal, on le photographie sous toutes les coutures, dans toutes les postures, à toutes les occasions ; on le voit souffler sa première  bougie, faire ses premiers pas, prendre son premier bain. On le regarde, attendri. On suit pas à pas ses progrès. Un gosse handicapé, on n'a pas envie de suivre sa dégringolade.

    Quand je regarde les rares photos de Mathieu, je reconnais qu'il n'était pas très beau, on voyait bien qu'il était anormal. Nous, ses parents, on ne l'a pas vu. Pour nous, il était même beau, c'était le premier. De toute façon, on dit toujours "un beau bébé". Un bébé n'a pas le droit d'être laid, en tout cas, on n'a pas le droit de le dire.

    J'ai une photo de Thomas que j'aime bien. Il doit avoir trois ans. Je l'ai installé dans une grande cheminée, il est assis sur un petit fauteuil au milieu des chenets et des cendres, là où on met le feu. A la place du diable, un angelot fragile sourit.

    Cette année, des amis m'ont envoyé comme carte de voeux une photo d'eux entourés de leurs enfants. Tout le monde a l'air heureux, toute la famille rit. C'est une photo très difficile à réaliser pour nous. Il faudrait faire rire Thomas et Mathieu sur commande. Quant à nous, les parents, nous n'avons pas toujours envie de rigoler.

    Et puis je vois mal les mots "Bonne année" en anglaises dorées juste au-dessus des têtes hirsutes et cabossées de mes deux petits mioches. Ca risque de ressembler plus à une couverture de Hara-Kiri par Reiser qu'à une carte de voeux.

    Jean-Louis FOURNIER, Où on va papa ? 2008

    PRIX FEMINA 2008

     

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