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littérature - Page 8

  • Pourquoi je lis (F. SAGAN)

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    Les Cahiers de L'Herne ont eu la bonne idée de rééditer des corpus de courts textes de Françoise SAGAN. Petits livres souples, faciles à glisser dans son sac, légers, je les conseille à tous ceux qui, soit aimaient Françoise SAGAN et dans ce cas vous la retrouverez toute vive entre ces pages, soit ne la connaissaient pas et s'en tenaient à l'image qu'elle a laissé, une dilettante qui préférait goûter la vie à pleines dents plutôt que de s'enfermer dans sa tour d'ivoire.

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    J'ai aimé le film de Diane KURYS. Parce que sans juger, il montrait combien ce personnage était attachant, insupportable aussi, mais plein d'humour et fidèle. Fidèle à ses amis, à ses idées, ses idéaux. Et je ne peux m'empêcher d'avoir le coeur serré lorsque, me souvenant des premières images du film, je lis cet extrait du questionnaire de Proust auquel elle avait répondu en 1989 : Quel est pour vous le comble de la misère ? La maladie, la solitude imposée, tout ce auquel elle a été condamnée à la fin de sa propre vie...

    Et c'est dans ce petit livre que j'ai trouvé ce texte, intitulé "L'immense famille de la lecture" que je ne puis m'empêcher de vous donner, en partie, à lire, car je sais que tous les lecteurs et lectrices s'y retrouveront... J'en profite pour vous souhaiter d'excellentes vacances, pleines de livres et de bonnes choses, avant de vous retrouver dans trois semaines.

    Pourquoi les gens qui aiment lire, dont je suis, sont-ils tous si désarmés, si mal à l'aise quand on les prive de leur drogue quotidienne ? Je sais bien : la lecture aux yeux de ceux qui n'en ont pas besoin est une sorte de manie tranquille, d'habitude du coin du feu. Mais voilà : elle est pour ses sujets une passion des plus violentes et des plus périlleuses. J'ouvre un livre et un être humain me parle, aussi précisément qu'il le peut, de tout ce qui me touche à coeur. De la vie, de la mort, de la solitude, de l'amour, de la peur, du courage. S'il est mort, je sais que de cette brève gambade sur nitre sol terrestre et incompréhensible qu'aura été sa vie, il ne reste que cela : ces mots, ces mots usés par lesquels il aura essayé de s'expliquer à lui-même le pourquoi de ce passage - et peut-être de nous l'expliquer. Et s'il vit encore, je le regarde se débattre, s'enfoncer, pas à pas, fasciné devant les ans qui passent et ne répondent rien. Alors il crie, il rit ou il sanglote et sa voix dérisoire monte encore d'un ton. Dernier effort pour nier sa solitude ou pour la faire partager, il invente des héros, des jardins, des guerres, il les fait beaux, il les fait laids, il nous les montre, il nous les jette à la figure, il nous les donne. C'est toujours un cadeau. Il y a des cadeaux talentueux et des cadeaux minables, bien sûr. Mais il y a toujours le geste, la main tendue, l'envie de "partager". Il y a des millions de gens avec qui j'ai "partagé" ainsi Stendhal ou les Russes, ou Fitzgerald, ou Apollinaire, des gens que je ne connais pas mais qui sont de ma famille, cette immense famille sentimentale de la lecture. Après une tiède enfance, et avant les brûlantes découvertes, à la puberté, du coeur et du corps, c'est peut-être le plus beau cadeau que peut vous faire la vie : ces kilomètres de peaux, de veines, de nerfs, alignés sagement en petits traits noirs sur des pages blanches, ces cercueils triomphants et croulants de fleurs imprévues : les livres, "les autres".

    Françoise SAGAN, De très bons livres, 2008.

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  • Le livre à lire... dans ma cuisine (M. DONZEL)

    Imprimer Catégories : Littérature gourmande

    Voilà exactement le genre de livre qui vous donne faim et puis - trois p'tits tours et puis s'en vont - vous laisse sur le bord du chemin, affamés.

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    A priori, disais-je donc, la quatrième de couverture était plus qu'alléchante : "Des livres qui vous apprennent à cuisiner, vous en avez déjà des tonnes. Mais le temps que vous passez dans votre cuisine ne s'arrête pas à la préparation des recettes. C'est quoi, au fond, une cuisine? Que peut-on y faire, quand on n'est pas occupé à y couper, verser, touiller...? Que peut-on apprendre de ce lieu chargé d'autant de poésie que de mystère? Vous ne saviez pas que faire pendant la cuisson de vos plats? Le livre à lire... dans ma cuisine est le compagnon qui vous manquait, l'indispensable guide des cuisiniers amateurs et des gourmands professionnels, de tous ceux qui confessent un plaisir - un peu coupable - à "traîner dans la cuisine" des heures durant... "

    A lire ces lignes, on imagine un ouvrage érudit tout en restant amusant, plein de gourmandises, eh bien non, rien de tout cela. Il s'agit d'une compilation autour de la cuisine : "testez votre vocabulaire culinaire", "10 bonne raisons de ne même pas chercher à entrer dans une taille 36", " la liste des aliments interdits avant un baiser", "les verbes de la cuisine", "les troubles du comportement alimentaires", etc... Loin d'être un livre construit autour des plaisirs de la cuisine, c'est un ouvrage construit avec ce que d'autres ont dit sur la cuisine. C'est souvent très cliché. Et cela manque sérieusement de saveur...

    Il y a une chose qui m'échappe à propos des restaurants... Les garçons s'y font payer pour cuisiner, alors qu'à la maison les filles font ça gratis, presque sans râler ! je trouve quand même bizarre qu'on appelle un garçon qui cuisine chef, que toute une armée d'apprentis et de commis se mette au garde-à-vous dès qu'il entreprend vaguement de se gratter le nez, et qu'il ait le droit d'insulter tout le monde en hurlant devant les caméras de télé qui s'extasient de son talent. Alors qu'une fille qui cuisine, on l'appelle maman, on se mouche le pif dans ses jupes et c'est après elle qu'on braille si la pitance traîne à être servie et qu'on risque de rater le début du feuilleton à la télé. c'est juste ça que je dis.

    Et je m'étonne d'une ou deux choses au passage. Par exemple, quand la progéniture rentre de l'école en hurlant : "qu'est-ce qu'on maaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaangemaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaange?", je me demande bien ce qui retient les mamans de répondre : "Mais ce que tu auras préparé, mon chéri, pendant que maman glandait au café avec ses copines." Les mamans pourraient aussi dire : "Tu ne manges pas, mon ange, parce que maman n'a pas du tout envie que tu grandisses, maman préfère que tu restes petit et mignon et que tu continues de n'aimer qu'elle, à jamais et à) la folie." Si les mamans disaient ça, les psys deviendraient très très riches, et en récompense, ils pourraient redistribuer un pourcentage aux mamans.

    Marie DONZEL, Le Livre à lire... dans ma cuisine, 2008.

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  • Le roman que j'aurais adoré lire à quinze ans (S. MEYER)

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    Entendons-nous bien : je suis capable d'être une incurable niaiseuse. De celle qui se repassent en boucle le final de Pretty Woman ou de Coup de foudre à Notting Hill, celui de Officier et gentleman (mais rappelez-vous, Richard GERE fraîchement diplômé qui vient chercher Debra WINGER dans son usine, laquelle jette sa casquette (Debra WINGER, hein, pas l'usine) avant de partir portée par les bras musclés de Richie dans le soleil couchant tandis que braillent Joe COCKER et Jennifer WARNES Up where we belong...

    Hors d'atteinte est un de mes films culte, pour ces deux scènes fabuleuses que sont celle du coffre et celle du bar. C'est dire si je peux être niaiseuse, donc. Mais là, franchement, ça n'a pas marché :

    Fascination

    "Bella, seize ans, décide de quitter l'Arizona ensoleillé où elle vivait avec sa mère, délurée et amoureuse, pour s'installer chez son père, affectueux mais solitaire. Elle croit renoncer à tout ce qu'elle aime, certaine qu'elle ne s'habituera jamais ni à la pluie ni à Forks où l'anonymat est interdit. Mais elle rencontre Edward, lycéen de son âge, d'une beauté inquiétante. Quels mystères et quels dangers cache cet être insaisissable, aux humeurs si changeantes ? A la fois attirant et hors d'atteinte, au regard tantôt noir et terrifiant comme l'Enfer, tantôt doré et chaud comme le miel, Edward Cullen n'est pas humain. Il est plus que ça. Bella en est certaine. Entre fascination et répulsion, amour et mort, un premier roman... fascinant."

    Mais je sais parfaitement pourquoi ça n'a pas marché : parce que j'ai vingt ans de trop (à la louche). Stephanie MEYER a produit très exactement le livre que j'aurais adoré lire à quinze ans. Tout y est : les personnages stéréotypés, le romantisme échevelé, le côté toi et moi contre le monde entier... Lorsque j'avais dix-huit ans, un de mes films  culte était Génération perdue, de Joel SCHUMACHER (The Lost Boys en VO). Ceux qui l'ont vu comprendront, ceux qui l'ont aimé se reconnaîtront. Disons que je ne veux pas trop en parler ici, afin de ne pas dévoiler la trame du roman de Stephanie MEYER mais je ne suis pas loin de penser qu'elle a dû voir et apprécier le film elle aussi...

    Donc rien de très négatif cependant, l'extrait suivant vous en donnera la preuve. Je mets le livre de côté pour ma fille, je suis sûre qu'elle saura l'apprécier d'ici quelques années. En attendant, je garde quand même une dent contre le traducteur, qui a à mon avis bâclé le travail : les personnages ne rient pas, ils "s'esclaffent" toutes les trois pages, par exemple. Enfin, vous allez juger par vous même...

    - Franchement, je n'ai pas faim, insistai-je.

    Je scrutai ses traits impénétrables.

    - Fais-moi plaisir.

    Il s'approcha du restaurant et m'en tint la porte ouverte avec obstination, me signifiant que la discussion s'arrêtait là. Poussant un soupir résigné, j'entrai. La salle était loin d'être pleine - la saison n'avait pas encore commencé à Port Angeles. La propriétaire accueillit Edward avec des yeux gloutons (quoi de plus légitime ?) et le salua plus chaleureusement que nécessaire. La vigueur de mon agacement me surprit quelque peu. La femme, plus grande que moi de quelques centimètres, était une fausse blonde.

    - Nous sommes deux, lança Edward d'une voix séduisante. [...]

    Elle nous conduisit à une table pour quatre, là où la majorité des convives se tenaient. J'allais m'asseoir lorsqu'Edward secoua la tête.

    - Vous n'avez rien de plus intime ? demanda-t-il. [...]

    Elle nous emmena de l'autre côté d'un paravent, dans un endroit de la pièce divisé en alcôves, toutes vides.

    - Ça vous va ?

    - Parfait, la rassura Edward en lui décrochant son sourire éclatant.

    Un instant aveuglée, elle battit des paupières. [...]

    A ce moment, la serveuse arriva, l'air avide. Visiblement, la propriétaire avait craché le morceau dans la coulisse. La fille ne parut pas déçue. Plaquant une courte mèche brune derrière son oreille, elle sourit avec une inutile amabilité.

    - Bonjour. Je m'appelle Amber, et c'est moi qui m'occuperai de vous ce soir. Que désirez-vous boire ?

    Il ne m'échappa pas qu'elle ne s'adressait qu'à lui. Il m'interrogea du regard.

    - Un coca.

    - Mettez en deux.

    - Je reviens tout de suite, promit-elle avec un nouveau sourire, tout aussi inutile. [...]

    ... la serveuse apporta nos boissons et un paquet de gressins. Pas une fois elle ne se tourna vers moi pendant qu'elle les installait sur la table.

    - Vous avez choisi ? demanda-t-elle à Edward.

    - Bella ?

    Réticente, la fille daigna enfin s'apercevoir de ma présence.

    - Euh... les raviolis aux champignons, dis-je en choisissant le premier plat qui se présentait.

    - Et monsieur ?

    - Rien pour moi, merci.

    Évidemment.

    - Si vous changez d'avis, n'hésitez pas à m'appeler.

    Comme Edward s'entêtait à ne pas la regarder, la serveuse s'éloigna, frustrée.

    - Bois ! m'ordonna-t-il.

    Docilement, je sirotai ma boisson avant de l'avaler plus goulûment ; ce n'est que lorsque je l'eus terminée et qu'il poussa son verre dans ma direction que je me rendis compte à quel point j'avais soif.

    - Merci, murmurai-je.

    La morsure du soda glacé envahit ma poitrine et je frissonnai.

    Stephanie MEYER, Fascination, 2005

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  • Julie & Julia (sexe, blog et boeuf bourguignon) J. POWELL

    Imprimer Catégories : Lectures

    C'est drôle, il y a des livres qu'en lisant, on devine instinctivement adapté sur grand écran : non pas qu'ils soient particulièrement grandioses ou dépaysants, mais parce qu'ils sont tellement formatés qu'en les lisant, on devine déjà les pseudo-scènes de comédie qui en découleront. Julie & Julia est de ceux là.

    Julie_et_Julia

    J'aurais pourtant dû me méfier : la couverture parlait d'elle même. outre le côté racoleur du graphisme, il y avait le bandeau "Irrésistible... Une sorte de Bridget Jones en cuisine." Or moi, j'ai beaucoup aimé Bridget Jones. J'ai même beaucoup apprécié le film qui en était tiré (bon, d'accord, il y avait Hugh Grant qui y était pour beaucoup...) mais vouloir faire du Bridget Jones, ça me hérisse.

    Et puis, Clarabel est passée par là. Dans un de ses billets, elle expliquait avoir passé un bon moment avec cette lecture ; cela a relevé mon intérêt. Et comme de surcroît elle m'a très gentiment prêté l'ouvrage, j'ai pu y plonger.

    "Une jeune New-Yorkaise bientôt trentenaire, lasse d'enchaîner des boulots sans intérêt, décide de reprendre sa vie en main. S'emparant du vieux livre de cuisine de sa mère, L'Art de la cuisine française de Julia Child, elle s'invente un projet dément : réaliser les 524 recettes du livre... En un an ! Dans sa cuisine minuscule ! Avec un humour dévastateur et une pointe de folie, elle nous raconte ses pérégrinations de cuisinière, sa crise de la trentaine, sa mère envahissante, sa meilleure amie nymphomane... De réussites triomphantes en purs désastres, de crises de larmes en dîners alcoolisés, elle poursuit sa route pavée de mottes de beurre. Et s'aperçoit un jour que sa vie a changé."

    Et là, déception : ce livre est une caricature à tous points de vue. Ce personnage de presque trentenaire qui fait la course avec son horloge biologique a tout de la parfaite héroïne de sit com, la narration est d'une facilité, d'une lourdeur et d'une vulgarité souvent gratuite et la cuisine est complètement indigeste ! Nul doute que ce livre figurera en bonne place du box office US quand il sera adapté car il offre la vision typique de ce que les Américains ont de nous : la cuisine française, c'est cette chose lourde et grasse qui, de surcroît et injustice suprême, ne nous fait pas grossir !

    La cuisine française que Julie exécute tambour battant ("23° jour, 34° recette" ; "221° jour, 230° recette") baigne dans le beurre, l'huile, le saindoux ou encore la graisse de rognons ! Vous en connaissez beaucoup, vous, des gens qui cuisinent au saindoux ou à la graisse de rognons ? Qui mettent une livre de beurre pour faire cuire un beefsteak ? Qui font un pot au feu avec un poulet ?

    Non seulement la cuisine pratiquée par Julie est celle qui se pratiquait (peut-être) il y a quelques années, lorsqu'on croyait que plus c'était gras, mieux c'était, mais elle est truffée d'erreurs. Ces erreurs ne seraient rien cependant - à quoi servirait la licence poétique sinon - si le livre prônait le plaisir du bien-manger au moins. Mais non. dans ce marathon alimentaire (car je n'ose dire culinaire), il y a aucun plaisir, aucun bonheur de savourer : nous sommes dans une dimension purement économique, celle du défi à réaliser. D'ailleurs, à part grossir et être écoeurée de repas lourds, on ne voit pas trop ce que Julie y a gagné, sinon la richesse grâce à son blog (où elle avait glissé un lien Paypal pour que ses "fans" puissent l'aider à financer ses repas...) . Très américain, disais-je...

    Ainsi cet extrait, situé au 23° jour :

    La cuisine évoquait une scène de crime. Le sol était jonché de coquilles d'oeufs qui craquaient sous les pas. Ce qui ressemblait à une vaisselle de trois jours était empilé dans l'évier et des cartons non déballés avaient été poussés aux quatre coins de la pièce. Invisible dans l'orifice obscur de la poubelle, et pourtant aussi évidents que des cadavres assassinés recouverts d'une bâche, gisaient les restes mutilés des oeufs. Si les traces de jaune strié de mauve qui maculaient les murs avaient été des éclaboussures de sang, un médecin-légiste aurait connu une journée mémorable. mais Éric n'était pas devant la cuisinière pour déterminer la position du tireur, il était occupé à pocher un oeuf dans le vin rouge. Deux autres oeufs attendaient sur une assiette près de la cuisinière. [...]

    Parce que préparer des Oeufs à la bourguignonne, ce n'était pas seulement gâcher une douzaine d'oeufs en essayant de les pocher dans le seul vin rouge dont nous disposions dans l'horrible appartement où nous avions eu la bêtise de nous installer. Je saisis un paquet de pain de mie sur le dessus du frigo et en sortis trois tranches. Je découpai un cercle blanc bien net à l'aide d'un moule à biscuit [...]. Je débarrassai l'un des trois brûleurs en état de marche de la cuisinière [...], y posai une poêle où je mis à fondre une demi-plaquette de beurre.

    [...] Devant ma poêle, je piquai le beurre avec ma fourchette. "Fonds, merde !" J'étais censée clarifier le beurre, c'est-à-dire écumer le dépôt blanchâtre qui apparaît quand le beurre fond, puis le faire chauffer sur feu vif avant d'y dorer les rondelles de pain. Ces temps-ci, il y avait beaucoup de choses que j'étais censée faire et que je ne faisais pas. Je jetai le pain dans le beurre dès qu'il se liquéfia. Naturellement, les canapés - ce que j'étais en train de faire avec les rondelles de pain - ne dorèrent pas mais se ramollirent en se gorgeant de beurre jaunâtre.

    "Fait chier ! il est onze heures du soir et j'en ai rien à foutre de ce putain de pain de merde", dis-je en les sortant pour le poser sur deux assiettes.

    - Julie, franchement, tu es obligée de parler comme ça ?"

    J'étais en train de faire bouillir le liquide vineux qui m'avait servi à pocher les oeufs pour le réduire en sauce.

    "Putain, tu te fous de ma gueule ?"

    Éric émit un petit rire inquiet.

    "Je plaisante. Juste une petite blague. Marrant, hein ?

    - Hum."

    J'épaissis la sauce avec de la maïzena et du beurre. Puis, sur chaque canapé ramolli, je posai un oeuf en équilibre avant de le napper de sauce.[...]

    Nous avons dîné en silence, au milieu des détritus et des cartons en cours de déballage. Les oeufs avaient le même goût que le médiocre vin que nous buvions, en un peu plus beurré.

    En fait, ce n'était pas mauvais du tout.

    Julie POWELL, Julie & Julia, 2008

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  • Privés de dessert (D. LEON)

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    Donna LEON, j'en ai déjà parlé. cette Américaine installé en Italie a le don de vous faire partager ses deux passions (qui sont aussi quelques unes des miennes accessoirement) : Venise et la cuisine. Tout ça sous couvert de romans policiers policiers souvent passionnants avec un héros atypique : l'humaniste et lettré commissaire Guido Brunetti. Chaque roman est l'occasion de faire aimer davantage la ville et... de dénoncer la vie politique et sociale italienne !

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    Le dernier ne fait pas exception : "Venise, un soir d'hiver. Un vendeur à la sauvette africain est assassiné au beau milieu de Campo San Stefano. Un groupe de touristes américains était sur la place, marchandant des contrefaçons de sacs de marque, mais personne n'a rien vu qui puisse aider la police. Le commissaire Brunetti est chargé de l'enquête et il a du mal à comprendre les raisons d'un tel crime : les immigrants sans papiers vivent repliés sur eux-mêmes dans des squats insalubres, sans contact extérieur... Cela ressemble fort à un règlement de comptes au sein de la communauté et sa hiérarchie lui conseille de laisser tomber ses investigations. Mais Brunetti veut en avoir le cœur net. Il fouille les quelques affaires de la victime et dans une petite boite, il retrouve des diamants bruts dissimulés dans du sel... Qui était réellement cet immigrant ? Et comment s'est-il retrouvé en possession d'un tel trésor ? Et pourquoi cherche-t-on à décourager le commissaire dans son enquête ? "

    L'intrigue est bien mené, Paola, l'épouse de Guido, toujours aussi délicieuse, bref, c'est toujours un bonheur de replonger dans cette atmosphère. Ainsi dans cet extrait où Paola découvre avec horreur que nos enfants ne sont pas toujours tels qu'on le souhaiterait et laissent parfois échapper des mots qui ont d'inattendues conséquences sur les fins de repas... Voici donc :

    PRIVES DE DESSERT

    Chiara reposa sa fourchette dans son assiette : "Je peux aller dans ma chambre ?"

    [...] "Oui", dit Paola.

    Chiara se leva, repoussa avec soin sa chaise sous la table et quitta la pièce. [...]

    Raffi reprit sa fourchette et finit son radicchio, chagrin à l'idée qu'il n'y aurait pas de dessert ce soir, posa ses couverts bien alignés dans son assiette et alla poser le tout dans l'évier. Après quoi, il se réfugia dans sa chambre.

    Brunetti arriva sur les lieux de cette scène une heure et demie plus tard. Réconforté par les arômes qui remplissaient tout l'appartement, il lui tardait de revoir les siens et de parler d'autre chose que de morts violentes. Il se rendit dans la cuisine mais, au lieu de ce qu'il espérait voir - Paola et les enfants arrivés au dessert et attendant avec impatience son retour -, il ne trouva qu'une table vide et des assiettes empilées dans l'évier.

    Il partit à leur recherche dans le séjour, se demandant s'il n'y avait pas quelque chose d'intéressant à la télévision tout en sachant que c'était une impossibilité. il ne trouva que Paola qui lisait, allongée sur le canapé. Elle leva les yeux sur lui. "Tu as peut-être envie de manger quelque chose, Guido ?

    - Je ne dis pas non, mais je voudrais tout d'abord boire un verre pendant que tu m'expliqueras ce qui ne va pas." Il retourna à la cuisine, prit une bouteille de Falconera et deux verres. Il ouvrit la bouteille, n'attendit pas que le vin s'aère et remplit les verres. Il en tendit un à Paola et, quand elle l'eut pris, l'attrapa par la cheville. "Tu as les pieds froids", dit-il. Il prit le vieux châle posé sur le dossier du canapé et lui couvrit les pieds.

    Il s'accorda une bonne rasade - de quoi justifier un petit complément - et dit : "Très bien, qu'est-ce qui se passe ?"

    - Chiara s'est plainte de ce que tu arrives toujours tard, et, quand je lui ai dit que ce soir encore c'est parce que quelqu'un a été tué, elle m'a répondu que c'était "seulement un vu compra*"." Elle avait parlé d'un ton calme, dépassionné.

    "Seulement ?

    - Seulement."

    Brunetti prit une nouvelle rasade, laissa sa tête aller contre le canapé et fit rouler le vin dans sa bouche. "Hum, dit-il finalement, ce n'est pas joli-joli, hein ?"

    Bien que n'étant pas tourné vers elle, il sentit l'acquiescement de Paola à un mouvement du canapé.

    "A ton avis, elle ramené ça de l'école ? demanda-t-il.

    - Forcément. Elle est trop jeune pour être affiliée à la Ligue du Nord.

    - C'est donc quelque chose que ses camarades de classe ont ramené de chez eux, ou quelque chose que les profs ont dit ?

    - L'un ou l'autre, sinon les deux, j'en ai peur, répondit-elle.

    - J'imagine. Qu'est-ce que tu as fait ?

    - Je lui ai dit qu'elle tenait des propos ignobles et que ma fille me faisait honte."

    Il se tourna, sourit, leva son verre et la salua. "Toujours encline à la modération, n'est-ce pas ? [...]

    -Est-ce qu'on va rester là à battre notre couple de mauvais parents et à nous punir en nous privant de dîner ? demanda-t-il finalement.

    - On pourrait, sans doute." Elle avait répondu d'un ton entièrement dénué d'humour.

    " Je n'aime pas trop ni la seconde ni la première de ces idées.

    - Très bien. Je suis restée ici à me morfondre assez longtemps : ça suffira comme punition. On doit au moins pouvoir dîner en paix, je suppose.

    - Bien", dit-il, vidant le fond de son verre avant de se pencher pour reprendre la bouteille.

    Donna LEON, De sang et d'ébène, 2008.

    * vu compra : émigré clandestin

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  • Auprès de moi toujours (K. ISHIGURO)

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    Roman étrange que ce Auprès de moi toujours de Kazuo ISHIGURO :

    Aupr_s_de_moi_toujours

    Je n'avais jamais rien lu de cet auteur, m'en étant seulement tenu à la magnifique adaptation cinématographique de ses Vestiges du jour, avec Anthony HOPKINS et Emma THOMPSON. Ici, ce sont deux choses qui ont attiré mon attention : une couverture mystérieuse d'abord, avec ce bras étendu et où cheminent des perles de verre, et la quatrième de couverture.

    "Kath, Ruth et Tommy ont été élèves à Hailsham dans les années quatre-vingt-dix ; une école idyllique, nichée dans la campagne anglaise, où les enfants étaient protégés du monde extérieur et élevés dans l'idée qu'ils étaient des êtres à part, que leur bien-être personnel était essentiel, non seulement pour eux-mêmes, mais pour la société dans laquelle ils entreraient un jour. Mais pour quelles raisons les avait-on réunis là ? Bien des années plus tard, Kath s'autorise enfin à céder aux appels de la mémoire et tente de trouver un sens à leur passé commun. Avec Ruth et Tommy, elle prend peu à peu conscience que leur enfance apparemment heureuse n'a cessé de les hanter, au point de frelater leurs vies d'adultes. Kazuo Ishiguro traite de sujets qui nous touchent de près aujourd'hui : la perte de l'innocence, l'importance de la mémoire, ce qu'une personne est prête à donner, la valeur qu'elle accorde à autrui, la marque qu'elle pourra laisser. Ce roman vertigineux, porté par la grâce, raconte une histoire d'humanité, de conscience et d'amour dans l'Angleterre contemporaine. Ce chef-d'œuvre d'anticipation est appelé à devenir le classique de nos vies fragiles. "

    Sans doute l'avais-je lu un peu rapidement, je n'avais pas remarqué le "chef d'oeuvre d'anticipation" de la fin, m'en étant tenue à la perte de l'innocence et l'importance de la mémoire. Je suis restée assez perplexe durant une bonne partie du livre, ayant la désagréable impression d'être tenue en lisière de l'histoire : tout était dans le non-dit, le sous-entendu, et je n'y entendais rien !

    Et puis, le voile s'est peu à peu déchiré, mes yeux petit à petit se sont dessillés et toute l'histoire a surgi. Et là, j'ai pensé : quel talent ! A travers son roman, Kazuo ISHIGURO nous désoriente et nous fait réfléchir. Il crée à proprement parler une "autre réalité", et cet autre monde, si proche du nôtre, et pourtant si dérangeant ne peut que nous interpeller.

    Il est très délicat de parler d'Auprès de moi toujours sans dévoiler le fond de l'histoire, mais il est cependant impossible de la dévoiler car alors tout semblerait plat, et bien loin de la finesse et de la délicatesse de l'écriture de Kazuo ISHIGURO. Je m'en tiendrai donc là : si évoluer dans un univers presque onirique, aux frontières de notre monde, sans toujours bien voir où aller ne vous déplaît pas, alors lisez-le. Sinon... passez votre chemin !

    Pour toutes ces raisons, il m'était très difficile de choisir un passage qui puisse en dire un peu sans déchirer le voile. Voici une discussion entre des élèves de l'école, Hailsham, et leur enseignante, Miss Lucy.

    Elle prononça enfin :

    "On vous en a parlé. Vous êtes des élèves. Vous êtes... spéciaux. Alors vous maintenir en forme, vous maintenir en très bonne santé physique, c'est beaucoup plus important pour chacun de vous que pour moi."

    Elle s'arrêta de nouveau et nous regarda d'une étrange façon. Après, quand nous en avons discuté, certains étaient sûrs qu'elle mourait d'envie que quelqu'un demande : "Pourquoi ? Pourquoi est-ce que c'est beaucoup plus grave pour nous ?" Mais personne ne le fit. J'ai souvent pensé à ce jour-là, et je suis certaine maintenant, à la lumière de ce qui s'est passé par la suite, qu'il nous suffisait de demander et que Miss Lucy nous aurait dit toutes sortes de choses. Il aurait simplement fallu poser une question de plus sur le tabac.

    Alors pourquoi avons-nous gardé le silence ce jour-là ? Je suppose que c'était parce que même à cet âge - nous avions neuf ou dix ans - nous en savions juste assez pour nous méfier de tout ce territoire. C'est difficile aujourd'hui de se souvenir de l'étendue exacte de ce que nous savions alors. Nous savions certainement - mais pas de manière approfondie - que nous étions différents de nos gardiens, et aussi des gens normaux du dehors ; peut-être même savions-nous que dans un avenir lointain il y avait des dons qui nous attendaient. Mais nous ne savions pas vraiment ce que cela signifiait. Si nous étions désireux d'éviter certains sujets, c'était sans doute plus parce que cela nous embarrassait. Nous détestions la façon dont nos gardiens, d'habitude si maîtres d'eux-même, s'embrouillaient chaque fois que nous approchions de ce territoire. Cela nous troublait de les voir changer de la sorte. je pense que c'est pour cette raison que nous n'avons jamais posé cette question-là, et que nous avons puni Marge K. si cruellement pour avoir évoqué le sujet, après le match de rounders.

    Kazuo ISHIGURO, Auprès de moi toujours, 2005.

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  • Lettres de Lo (C. POUZOL)

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    C'est sur le blog de Cuné que mon attention a été attirée, que dis-je, titillée par ce drôle de petit livre estampillé "lectures pour ados (lescentes)".

    Lettres_de_Lo

    Une couverture acidulée, et une plume qui ne l'était pas moins.

    "Lo écrit. Quoi ? Des lettres. A qui ? A Marika, Olivier, Maman, à un mystérieux " cher quelqu'un ", et même au président des États-Unis. Quand ? Tous les jours ou presque, entre quatorze et seize ans . Pour parler de quoi ? De son premier amour, des premières règles, de sa meilleure amie, de la naissance de sa petite sœur. Lo aime vivre, même vivre, même les jours où ça fait mal, et surtout les jours où tout va bien ! "

    J'avoue que l'extrait lu chez Cuné m'avait bien fait sourire : l'évocation du "petit gnome à cheveux carotte" m'avait plus que réjoui. Comme sa consoeur de ELLE, Alix GIROD DE L'AIN, Camille POUZOL a le sens de la formule et de l'énergie à revendre. Elle s'est glissée avec délectation dans ce costume d'ado, que l'on découvre à son entrée en Seconde et que l'on quitte en Terminale. Entre temps... eh bien, c'est la vie qui a passé et que Lo, l'héroïne, nous a raconté au jour le jour.

    Certes ce court roman (159 pages écrit gros, comme je dirai à mes élèves qui couinent "Mais y fait combien de pages ?) ne révolutionnera pas la littérature, mais il permet de passer un bon moment. J'y ai relevé une petite incohérence qui laisse à penser qu'il a été écrit peut-être un peu rapidement néanmoins, le ton alerte et corrosif des toutes ces lettres est tout à fait rafraîchissant. Ainsi celle-ci, écrite depuis la Corse où elle passe quelques vacances en famille...

    Au début, c'est bien simple, j'ai pensé simuler une dépression nerveuse pour me faire rapatrier ! Imagine : la Corse, une maison perdue dans la montagne, mes parents qui considèrent qu'une bonne sieste commence vers 15 heures pour se terminer vers 18 heures, Lorraine qui passe ses journées à geindre avec son abruti de "Julien le sourire 49 dents", et Louis, qui a trouvé un vieux pistolet à eau dans le garage. Sans parler du fait qu'il n'y a pas de matelas sur la plage... Et puis, de toute façon, il fait tellement froid que même les autochtones se baignent pas. Bref, un cauchemar. Mais attends ! Pile quand je croyais que cela ne pouvait pas être pire, ma mère décide de tous nous traîner au bal du dimanche du village voisin ! Moyenne d'âge : 123 ans. J'ai mis un jean et un tee shirt blanc, cheveux en queue de cheval, pas même de gloss, genre "je refuse de vivre". [...] Je te jure que j'ai failli en vomir dans les virages du Cap Corse (le petit truc en pointe en haut de l'île où y a RIEN). Bref. Écoute le truc dingue : au bal, y avait un orchestre, et dans l'orchestre, y avait une batterie, et à la batterie, y avait un garçon. Un mélange entre Leonardo Di Caprio et un cheval au galop. Je te jure. J'aurais dansé sur la chenille qui redémarre. J'ai lâché mes cheveux. Et alors, pile quand je croyais que cela ne pouvait pas être mieux : des slows. Le seul endroit au monde où il existe encore des slows. Et là, il se lève, pose ses baguettes, va droit sur moi et m'invite !!! Non, non, non. Mieux, il demande à mon père s'il peut m'inviter à danser ! Trop d'Artagnan, non ? Il s'appelle Fabrizio, blond, yeux verts, bronzé, il a 17 ans, sa soeur Héléna a pile notre âge. Ils habitent le village, je sais c'est dingue, mais des jeunes vivent là toute l'année, c'est possible. Ils vont au collège à Bastia. Il a un scooter, un âne apprivoisé et il est en terminale. Depuis ce bal, c'est l'extase ! Je pense me faire naturaliser corse. On s'est embrassé le lendemain dans un champ... Il vient me chercher tous les matins, on rejoint sa soeur et toute une bande sur notre crique (celle où il y a une vache). Il me tient toujours la main, il m'adore en jean et plaît vachement à mes parents : tu penses, il déteste les boîtes de nuit (peut-être parce qu'il n'y en a pas à moins de 124 kilomètres), alors le soir, il écoute I Muvrini avec papa, sur la terrasse. Il veut devenir agrophysicien ou berger, il déteste Beyoncé (il dit "trop vulgaire", c'est pas le rêve ?), et demain, on va faire une marche dans la montagne jusqu'à une cascade. Je passe les meilleures vacances de ma vie, j'en oublié même de bronzer.

    Camille POUZOL, Lettres de Lo, 2005.

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  • Marilyn dernières séances (M. SCHNEIDER)

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    Que voilà un livre un livre j'avais envie de lire ! Et comme j'ai été impatiente qu'il sorte en poche ! Ce qui fut fait ces dernières semaines :

    Marilyn__derni_res_s_ances

    "Trente mois durant, de janvier 1960 au 4 août 1962, ils formèrent le couple le plus improbable : la déesse du sexe et le psychanalyste freudien. Elle lui avait donné comme mission de l'aider à se lever, de l'aider à jouer au cinéma, de l'aider à aimer, de l'aider à ne pas mourir. Il s'était donné comme mission de l'entourer d'amour, de famille, de sens, comme un enfant en détresse. Il voulut être comme sa peau, mais pour avoir été la dernière personne à l'avoir vue vivante et la première à l'avoir trouvée morte, on l'accusa d'avoir eu sa peau. Telle est l'histoire. Deux personnes qui ne devaient pas se rencontrer et qui ne purent se quitter. Des mots noirs et des souvenirs blancs. Dans la lumière adoucie d'un cabinet de psychanalyste se redit la dernière séance de Marilyn. "

    Et que ce livre m'a laissé des sentiments mitigés... En ce qui concerne la forme, je n'ai jamais pu entrer réellement dans la narration, cette apparente polyphonie, ce va-et-vient entre passé et présent. C'est exactement le genre de livre que je peux poser, laisser "reposer" durant quelques jours, reprendre, reposer... autrement dit, une écriture que j'ai trouvée loin d'être passionnante...

    En revanche, j'ai trouvé extrêmement intéressant le portrait brossé de Marilyn. D'elle on connaît tout, ou presque. Une photogénie époustouflante, une vie tragique, des amants célèbres et une image de "paumée". Tous ces clichés sont repris par Michel SCHNEIDER, retravaillés, explicités. Et la Marilyn qui apparaît est miraculeuse de vérité, dans toute son ambiguïté. Nul doute que si Marilyn MONROE avait vécu aujourd'hui, elle aurait été une des premières participantes des émissions de télé-réalité, tant ce papillon était attiré par la lumière des sunlights et prête à tout lui sacrifier pour exister, car elle ne croyait exister que dans le regard des autres et ne recherchait que cette reconnaissance. En cela, elle anticipait notre monde d'aujourd'hui, celui où chacun cherche "son quart d'heure de célébrité".

    En même temps, ce livre a le mérite de nous renvoyer à nous même, et à notre attitude face aux médias quels qu'ils soient. Notre avidité à regarder vivre ces étoiles, à les voir évoluer sous nos yeux (ici, vous l'aurez compris, je parle des Marilyn et consorts, et non plus de télé-réalité...) fait de nous une certaine forme de vampire, qui veut à tout prix son moment de bonheur en contemplant l'autre, en dépit de sa souffrance. L'ouvrage de Michel SCHNEIDER aura eu le mérité de nous faire méditer... Ainsi cette séquence chez le psychanalyste de Marilyn :

    Peu après, lors d'une séance très agitée, les pupilles dilatées, le regard tendu vers l'invisible ou le noir, Marilyn avait dit d'une voix légère, presqu'enjouée, comme on raconte un conte à un enfant :

    - Quand j'étais petite, je me prenais pour Alice au pays des merveilles ; je me regardais dans les miroirs en me demandant qui j'étais. C'était vraiment moi ? Qui me regardait en retour ? Peut-être quelqu'un faisait semblant d'être moi ? Je dansais, je faisais des grimaces, juste pour voir si la petite fille au miroir faisait de même. Je suppose que tous les enfants sont emportés par leur imagination. Le miroir est magique, comme le cinéma. Spécialement quand on joue quelqu'un d'autre que soi-même. Je suppose que tous les enfants sont emportés par leur imagination. Le miroir est magique, comme le cinéma. Spécialement quand on joue quelqu'un d'autre que soi-même. Comme quand je portais les vêtements de ma mère, que je me coiffais et me maquillais comme elle : le rouge, les joues, les lèvres, le noir, les yeux. J'avais sûrement l'air d'un clown plus que d'une femme sexy. On riait de moi. Je pleurais. Quand j'allais au cinéma, il fallait m'arracher à mon siège. Je me demandais si c'était réel, tout ça, ou bien des illusions. Ces immenses images là, en haut, sur le grand écran dans la salle sombre, c'était le bonheur, la transe. Mais l'écran restait un miroir. Qui me regardait ? C'était vraiment moi, la petite fille dans le noir, moi, la grande femme dessinée par un faisceau d'argent ? Moi, le reflet ?

    Michel SCHNEIDER, Marilyn dernières séances, 2006.

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  • Le gâteau au chocolat d'une vraie cuisine d'une vraie maison (A. GAVALDA)

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    L'avantage d'Anna GAVALDA, c'est qu'elle a déjà écrit son chef-d'oeuvre. Comme ça, c'est fait, c'est dit, jamais plus elle ne refera Ensemble, c'est tout et maintenant qu'elle a prouvé qu'elle savait le faire, elle est tranquille, elle peut écrire comme elle veut, ce qu'elle veut, s'offrir le luxe de tourner autour du pot, de casser les pieds à son lecteur en l'ennuyant avec les tourments et désarrois de son personnage, de lui faire des commentaires à la manière des auteurs du XVIIIème ("Retrouvons maintenant notre héros...") et puis, tout à coup, de lui offrir des moments miraculeux, comme c'est le cas à partir de la moitié de son livre, là où "ça commence vraiment", là où ça devient du Gavalda.

    La_Consolante

    Disons-le tout de suite, le roman commence très exactement à la page 307. Tout le reste, tout ce qui a précédé, n'était que littérature. Une lourde et longue entrée en matière pour préparer au bonheur des pages qui vont suivre. Du Gavalda pur jus : personnages fêlés, lézardés par la vie, plume à la fois acerbe et tendre, portant sur notre société un regard sans concession, et, surtout, un amour de l'humain sans partage. Anna GAVALDA fait du roman social, n'en déplaise à ceux qui ne voient en elle qu'une gentillette post-baba cool ou nouvelle bobo, c'est selon. Son Charles Balanda, ce quadra qui n'en peut plus de sa vie, c'est celui des chansons d'Alain SOUCHON, ce désenchanté qui ne sait plus où se mettre. Le pire, c'est lorsqu'il retrouve son ami d'enfance, qu'il avait quitté ado voulant devenir Chet Baker et sur le point de l'être tant il avait brûlé sa jeune vie par les deux bouts, et qui est devenu le "p'tit caporal de centre commercial" chanté par SOUCHON, "tapioca, potage et salsifis", "rangé à plat dans c'tiroir", dans sa maison "lapeyrisée", son bermuda Quetchua et son tablier "C'est moi le chef".

    Alors bien sûr, on pourra chipoter sur ce livre "inaccompli". Sur ces personnages laissés en plan, comme cette Marion qui traverse l'histoire en étoile filante, pleine de promesses, mais qu'on ne verra plus... Sur cette histoire qui se tortille de tous les côtés jusqu'à s'égarer parfois. Sur ces effets de style (l'absence de sujets...). Mais la magie GAVALDA est là. Dans ce roman bancal comme le sont ses personnages. Et pour vous le prouver que la magie fonctionne, je vous en offre un petit morceau. Voici donc :

    LE GÂTEAU AU CHOCOLAT D'UNE VRAIE CUISINE D'UNE VRAIE MAISON

    La porte d'entrée était entrouverte. Charles toqua, puis posa sa main bien à plat sur le pan de bois tiède.

    Pas de réponse.

    Lucas s'était faufilé à l'intérieur. La poignée était plus chaude encore, la retint un moment avant d'oser le suivre.

    Le temps que ses pupilles s'habituent au changement de luminosité, ses pailles étaient déjà éblouies.

    Combray, le retour.

    Cette odeur... Qu'il avait oubliée. Qu'il croyait avoir perdue. Dont il se contrefichait. Qu'il aurait méprisée et qui le faisait fondre de nouveau. Celle du gâteau au chocolat en train de cuire dans la vraie cuisine d'une vraie maison...

    N'eut pas l'occasion de saliver très longtemps car déjà, et comme sur le seuil quelques instants plus tôt, ne savait plus où donner de l'étonnement. [...]

    Charles était fasciné. Qui a fait ça ? demanda-t-il dans le vide.

    Une cuisinière, plus imposante encore, en émail bleu ciel, avec deux gros couvercles bombés sur le dessus et cinq portes en façade. Ronde, douce, tiède, appelant la caresse... Un chien devant, sur une couverture, sorte de vieux loup qui se mit à gémir en les apercevant, tenta de se redresser pour les accueillir, ou les impressionner, mais qui renonça, et s'affaissa en couinant de nouveau.

    Une table de ferme (de réfectoire ?), immense, bordée de chaises dépareillées, sur laquelle on venait de dîner et qui n'avait pas été débarrassée. Des couverts en argent, de assiettes bien saucées, des verres à moutarde copyrightés Walt Disney et des ronds  de serviette en ivoire.

    Un vaisselier ravissant, stylé, fin, chargé jusqu'à la gueule de terrines, de faïences, de bols, d'assiettes et de tasses ébréchées. Dans le creux d'une souillarde, un évier en pierre, sûrement très malcommode, où s'empilaient des tas de casseroles dans une bassine jaunie. Au plafond, des paniers, un garde-manger au tamis troué, une suspension en porcelaine, une espèce de boîtier presque aussi long que la table, creux, ponctué d'ouvertures et d'encoches où se balançait l'histoire de la cuillère à travers les âges, un rouleau à mouches d'un autre siècle, des mouches de celui-ci, ignorant le sacrifice de leurs aïeules et se frottant déjà les pattes à la perspective de toutes ces bonnes miettes de gâteau...

    Anna GAVALDA, La Consolante, 2008.

    Pour mémoire, et parce que je n'ai pas trouvé de version video de la chanson, voici un extrait de la chanson de SOUCHON, "le Bagad de Lann Bihoué" :

    Tu la voyais pas comme ça ta vie,
    Pas d'attaché-case quand t'étais p'tit,
    Ton corps enfermé, costume crétin,
    T'imaginais pas, j'sais bien.
    Moi aussi j'en ai rêvé des rêves. Tant pis.
    Tu la voyais grande et c'est une toute petite vie.
    Tu la voyais pas comme ça, l'histoire :
    Toi, t'étais tempête et rocher noir.
    Mais qui t'a cassé ta boule de cristal,
    Cassé tes envies, rendu banal ?
    T'es moche en moustache, en laides sandales,
    T'es cloche en bancal, p'tit caporal de centre commercial.

    Tu la voyais pas comme ça frérot
    Doucement ta vie t'as mis K.-O.
    T'avais huit ans quand tu t'voyais
    Et ce rêve-là on l'a tous fait
    [...]

    Tu la voyais pas comme ça ta vie,
    Tapioca, potage et salsifis.
    On va tous pareils, moyen, moyen...

    La grande aventure, Tintin,
    Moi aussi, j'en ai rêvé des cornemuses.
    Terminé, maintenant. Dis-moi qu'est-c' qui t'amuse ?

    [...]

    Alain SOUCHON, 1977.

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  • Crème brûlée pour le plus grand peintre du monde (M. MORPURGO)

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    Avouons-le tout de suite : je n'ai jamais été une grande fan de Michael MORPURGO. Le Roi de la forêt des brumes, Le Roi Arthur, cela m'a plutôt ennuyé. Alors, me direz-vous, pourquoi être allée lire ce livre inclassable, à la fois histoire d'une vie, d'une vocation et histoire d'histoires ?

    Au_pays_de_mes_histoires

    Justement à cause de cela. Si je ne comprenais pas, me suis-je dit, c'est que je n'avais pas trouvé les bonnes clefs. Le hasard a voulu que nombre de blogs littéraires se répandent élogieusement sur Au Pays de mes histoires. La couverture étant une véritable invitation, je n'ai pas pu résister. Et le croirez-vous ? Je n'ai pas aimé, j'ai adoré ! Cette alternance entre lui et ses histoires, ce ton unique qui fait qu'on ne sait pas toujours si l'on est dans la littérature ou la réalité, les histoires enfin, à la fois puissantes, touchantes et délicates, ce fut un formidable moment de lecture que je conseille à tout le monde !

    L'extrait que j'ai choisi de vous présenter appartient à la première histoire du livre et s'intitule "Rencontre avec Cézanne". Raconté par un jeune garçon, c'est le récit de son été en Provence, chez son oncle où il a été envoyé, lui le petit Parisien parce que sa mère est malade. L'oncle a une fille, Amandine, secret amour du narrateur, et un restaurant. Et un fameux client... Voici donc :

    CRÈME BRÛLEE POUR LE PLUS GRAND PEINTRE DU MONDE

    Au restaurant, le travail suivait toujours la même routine. Dès que les clients étaient partis, Amandine débarrassait les verres de vin, les bouteilles et les carafes. Moi, je m'occupais des tasses à café et des couverts, elle vidait les cendriers, pendant que je réduisais les nappes de papier en boulettes et les jetais dans le feu. Ensuite, nous mettions de nouveau le couvert aussi vite que possible pour les prochains clients. Je travaillais dur, car je voulais plaire à Amandine et j'attendais un sourire d'elle. Il ne venait jamais. [...]

    Chaque jour passait sans que rien ne change, et je devins de plus en plus malheureux, parfois si triste que le soir, je pleurais jusqu'à ce que je m'endorme. Je vivais dans l'attente des lettres de ma mère, ainsi que les matins où, me promenant dans les collines que Cézanne avait peintes, je ramassais les glands des arbres que le vieux berger de Jean Giono avait plantés. Là, loin de l'indifférence d'Amandine, je pouvais être heureux un moment, et abandonner à mes rêves. Je me disais qu'un jour, je pourrais venir vivre dans ces collines, et devenir un artiste comme Cézanne, le plus grand peintre du monde, ou peut-être un merveilleux écrivain comme Jean Giono.

    Je pense que l'oncle Bruno se rendit compte de ma tristesse, car il me prit sous son aile. Il m'invitait de plus en plus souvent dans sa cuisine et me laissait l'aider à préparer sa soupe au pistou, ou son poulet au romarin, pommes dauphine et poireaux sauvages. Il m'apprit à faire la mousse au chocolat, la crème brûlée, et avant je m'en aille, il remuait toujours sa moustache pour moi, puis me donnait un abricot confit. Mais je redoutais le restaurant, à présent, je redoutais de me trouver face çà Amandine, et de devoir supporter le silence entre nous. [..]

    Ce soir-là, Amandine me dit que je devais bien faire les choses, car leur meilleur client venait dîner avec des amis. Il vivait dans le château du village, me raconta-t-elle, et était très connu. mais lorsque je demandais pourquoi  il était connu, elle ne me répondit pas, comme si c'était sans intérêt.

    - Des questions, toujours des questions, me rabroua-t-elle. Va me chercher des bûches.

    Quel que fût ce célèbre client, il me parut assez ordinaire, ce n'était qu'un vieil homme au crâne dégarni. Mais il commanda l'une de mes crèmes brûlées, et je fus très honoré qu'un homme connu ait mangé l'un des desserts que j'avais préparé. Dès que ses amis et lui furent partis, nous commençâmes à débarrasser la table. J'enlevai la nappe en papier comme d'habitude, et comme d'habitude j'en fis une boulette que je jetai dans le feu. Soudain Amandine se précipita sur moi.

    Michael MORPURGO, "Rencontre avec Cézanne" in Au Pays de mes histoires, 2006.

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