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littérature - Page 10

  • Les Faiseurs d'anges (K. NELSCOTT)

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    C'est d'abord un titre un peu dérangeant : Les Faiseurs d'ange et une couverture qui interpelle, avec ses chaussons d'enfant.

    Les_Faiseurs_d_ange

    C'est ensuite un univers sur lequel la littérature policière contemporaine n'a pas tant écrit que cela : l'avortement dans la société américaine de la fin des années Soixante, et la ségrégation toujours larvée. Un épisode de la série Cold Case, diffusé cet hiver traitait du même sujet, avec une bande-son absolument fantastique (Marvin GAYE, PROCOL HARUM ou encore James BROWN).

    L'histoire ? "Smokey Dalton, un très bel homme qui fait tourner la tête de toutes ces dames, a fui Memphis pour protéger son fils adoptif, Jimmy, unique témoin à avoir réellement vu l'assassin de Martin Luther King, et recherché depuis par le FBI. Sous une fausse identité, Smokey vit maintenant à Chicago où il exerce divers petits métiers. Un soir, alors qu'il rentre chez lui accompagné de la jolie Laura Hathaway, seule Blanche présente au gala donné par Ella Fitzgerald en faveur des enfants orphelins de la communauté noire, il entend des gémissements venant de l'appartement de sa voisine, Marvella... Kris Nelscott poursuit le récit des formidables enquêtes de son héros, qui débutent en 1968 avec la tragique disparition du leader de la communauté noire américaine. Dans Les Faiseurs d'anges, elle évoque un terrible drame : celui des avortements, formellement interdits, qui se terminent trop souvent à l'hôpital. Une nouvelle fois, le lecteur suit avec passion, dans une Amérique confrontée à ses éternels démons, les aventures de Smokey Dalton, éblouissant d'intelligence et... d'humanité."

    J'ai effectivement beaucoup apprécié la peinture de cette société américaine qui n'en finit pas d'en finir avec son passé ségrégationniste. J'ai aimé vivre "en vrai" par le biais de la littérature cette époque où la société noire américaine devait panser ses plaies (assassinat de Martin Luther King) et affronter l'émergence d'une nouvelle époque, plus revendicative et plus violente (le recrutement des enfants par les gangs sous couvert de les protéger et les éduquer). Grâce à ce roman, j'ai compris à que c'était à ce moment-charnière que c'était mis en place le monde que nous connaissons aujourd'hui aux USA - et ailleurs. Pour le reste, l'intrigue policière ne m'a pas complètement convaincue mais à la limite, c'était secondaire tant la peinture sociale et sociologique était intéressante.

    Ainsi un extrait d'une conversation entre le héros-narrateur de l'histoire, sa petite amie Laura et la voisine chez qui il a découvert une jeune femme ensanglantée qu'il a menée à l'hôpital.

    Marvella adressa un signe de tête à Laura. "Vous n'avez qu'à lui expliquer."

    Laura redressa les épaules, se pencha légèrement en arrière de manière à pouvoir mieux me voir. "Je ne sais pas si ce sont les consignes de l'hôpital ou la politique des médecins, mais il arrive parfois -

    - Toujours, dit Marvella. Ils le font systématiquement."

    Laura secoua la tête. "Pas toujours.

    - Sur les femmes noires -

    - Et sur les femmes pauvres, enchaîna Laura . Mais certaines femmes parviennent à l'éviter. D'après ce que je sais, Cook County est le pire à cet égard. J'ai pensé que nous ne risquions rien en l'amenant ici, mais, quand nous sommes arrivés, je n'en étais plus aussi sûre."

    De nouveau, elles recommençaient à parler par codes.

    "Est-ce que vous allez enfin m'expliquer comment ils pouvaient la punir ?" dis-je.

    Marvella me regarda : son expression était dure et ses yeux brillaient de quelque chose bien plus fort que la simple colère. C'était quasi de la rage.

    "Ils vont la stériliser", dit Marvella.

    Je reculai, horrifié autant par le ton de sa voix que par ses paroles. Je n'avais jamais perçu autant de haine dans sa voix.

    "C'est pour ça que je ne voulais pas qu'elle aille en chirurgie, Bill. Parce qu'ils vont décréter qu'elle est indigne d'être mère ; et ils vont décider que, puisqu'elle ne voulait pas de celui-là, elle n'aura pas le droit d'en avoir d'autres. Et ils vont la priver de la chance d'avoir des enfants? Pour toujours."

    Je laissai échapper un rire nerveux. "Ils n'ont pas le droit de faire ça.

    - Je ne sais pas s'ils en ont le droit, confirma Laura. Mais ils le font. Je connais une femme à qui cela est arrivé."

    Kris NELSCOTT, Les Faiseurs d'anges, éditions L'Aube noire, 2007.

    Et pour le plaisir, de la série et de U2 :

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  • Comment dévorer un livre sans avoir mal au ventre ? (C. PONTI)

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    Il est des livres qui sont les meilleurs des euphorisants. L'Almanach ouroulboulouck de Claude PONTI est de ceux-là.

    Claude PONTI, je l'ai découvert grâce à ma fille. Dans son abonnement à l'École de Loisirs proposé par le biais de son école, lui parvint un jour un livre que je qualifierai de pur bonheur : Sur l'Île des Zertes. C'est inracontable, inimitable, invraisemblable, bien sûr, mais c'est exactement le genre de livre que je me plais à ouvrir les jours de déprime et qui amène très vite un sourire sur mon visage, voire une franche rigolade. La cocasserie des situations, l'inventivité lexicale, la loufoquerie des histoires où la poésie reste cependant omniprésente, j'aime tout !

    Alors vous pensez bien que lorsque j'ai découvert la dernière production pontienne, à savoir cet almanach, je me suis ruée dessus. Quoi, j'aurais le bonheur d'avoir du PONTI nouveau chaque semaine et je laisserais ça à d'autres ? Que nenni. Surtout que cet almanach est dans la veine du reste. "Pour tous les jours des mermaines de toute l'année de la vie. Avec les saisons, les conseils, les bonnes manières et les mauvaises, la Plune et le Grossoleille, les estiolites, les chozafères et les chozapafères, les remèdes de bonne santé, les raisons du pourquoi des choses et les petits riens pour s'essourire et craboutaillasser la Bête Stiole du malheur." Tout un programme...

    Ponti

    "Si vous avez toujours rêvé de tout savoir sur les Ouroulboulouks : leurs histoires préférées, leurs records du monde, leurs recettes (la Tarte surprise aux doigts tièdes, le Nez clair au chocolat…). Si vous êtes friands de bons conseils (quand et comment semer les pantouflons ?), si vous avez soif de connaître la vie d’avant, depuis l’autrefois d’hier jusqu’à l’aujourd’hui de maintenant, alors cet almanach est pour vous, avec ses cartes, ses croquis, ses poésies, ses informations, ses dictons, ses questions."

    Cet almanach, ce n'est que du bonheur : d'abord parce que les Ourouboulocks sont des personnages adorables et adorablement dessinés, ensuite parce que cet almanach foisonne de petites surprises dans tous les coins et recoins, enfin pour le plaisir, purement et simplement, d'une lecture rafraîchissante, revigorante... et hilarante. De surcroît, la semaine 44, c'est-à-dire la première de Jovembre, on trouve un article qui m'a paru fait pour moi. Voici donc :

    COMMENT DÉVORER UN LIVRE SANS AVOIR MAL AU VENTRE

    - Choisir un livre pas trop épais et palpitant.

    - Caresser la couverture de haut en bas, devant, derrière, avec douceur et fermeté.

    - Dès que le livre ronronne et qu'il dégage une bonne odeur d'encre, le jeter sur un lit tiède, dont la couette aura été plusieurs jours exposée au Grossoleille.

    - Plonger immédiatement sur le lit et mordre le premier chapitre à pleines dents, sans laisser aux dents le temps de ricaner. C'est le ricanement des dents qui rend le livre amer et difficile à digérer.

    - Continuer jusqu'au dernier chapitre. Certains croquent aussi la couverture. C'est une affaire de goût ou de préférence. Il arrive qu'avec une cuillerée de moutarde rose de l'Orroco, tartinée entre les pages du milieu, le livre ronronne comme un troupeau de Schtrampsz en pleine nuit câline. Dévorer un livre qui ronronne de cette manière est un bonheur qui transforme l'Ouroulboulouck qui s'en est nourri. Il scintille. Il ne lui pleut plus jamais dessus, même en pleine tempête. Parfois, une odeur de miel de marbre l'accompagne. Le sourire des dévoreurs de livres scintillants est très connu.

    Claude PONTI, L'Almanach ouroulboulouck, 2007.

    Et surtout, n'oubliez pas : "Car c'est avec le bon gros sourigolpoil qu'on écrabouillatasse la Bête Stiole du malheur et qu'on raplatouille sa soeur, Hollalatri Stesse, quand elle ne sert à rien de rien du tout."

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  • Les vivants et les ombres (D. MEUR)

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    C'est d'abord l'objet-livre que je trouve magnifique : les éditions Sabine Wespieser proposent des livres superbes. La couverture cartonnée est caressante sous les doigts, des pages très brunes encadrent l'ouvrage et le papier est riche, épais, dense. Ce sont des livres-plaisir. Plaisir qui a - forcément - un prix : ils sont souvent plus chers que les autres et celui-là ne fait pas exception à la règle.

    vivants

    L'histoire en est tout à fait originale, non par sa trame elle même, une saga familiale, mais par sa narratrice. En effet, c'est la maison qui va raconter son histoire et, à travers elle, celle d'une famille.

    "En Galicie, terre rattachée à l’empire habsbourgeois depuis le partage de la Pologne, l’obscure famille Zemka reconquiert le domaine fondé par un ancêtre noble et s’engage fiévreusement dans la lutte d’indépendance polonaise. Pour retracer son ascension puis sa décadence, l’auteur convoque une singulière narratrice : la maison elle-même qui, derrière sa façade blanche et son fronton néo-classique, épie ses habitants.
    Indiscrète et manipulatrice, elle attise les passions, entremêle les destins, guette l’écho des événements qui, des révolutions de 1848 aux tensions annonciatrices du désastre de 1914, font l’histoire de l’Europe. Elle est partout, entend tout, garde en elle toutes les ombres d’un passé qu’elle connaît mieux que les vivants. Mais les vivants ont sur elle un avantage qu’elle leur envie : leurs drames, leurs désirs et leur mobilité.
    Les femmes surtout la fascinent. Condamnées comme elle à la réclusion dans la sphère domestique, elles sont réduites, de mère en fille et de tante en nièce, à attendre l’amour en scrutant l’horizon.
    Mais l’horizon, c’est toujours la plaine, les champs, le clocher de la petite église uniate. Les arbres poussent, les vies se nouent et on dirait que rien ne change… Rien ne change, vraiment ? Pourtant, voilà qu’on se trouve au seuil du XXème siècle avec l’impression d’en avoir déjà entrevu les exodes, les cassures et les embrasements.
    Une jeune femme, enfin, réussira à s’en aller… "

    Saga familiale, donc, mais une saga à l'image de sa narratrice, presque contemplative. Le temps se déroule, les enfants naissent, d'autres meurent, d'autres encore s'effacent purement et simplement de l'arbre généalogique qui se tient en début de roman, et l'Histoire, la grande histoire, avance... Il semble que Diane MEUR a repris tous les poncifs du roman du XIXème siècle : un fringant et ambitieux jeune homme devenu patriarche acariâtre et empli de désillusions, une épouse docile et malheureuse, des filles qui s'échappent, physiquement ou mentalement, des héritiers inaptes, tout concourt à brosser une grande fresque flamboyante. Et pourtant la flamboyance n'y est pas. Est-ce dû au décor, cette Galicie perdue au confins de l'Europe, morceau de Pologne annexée par l'Autriche ? A cette maison, inamovible douairière engourdie dans sa somnolence ?

    J'ai trouvé l'histoire belle, l'intention bonne, mais aussi les 711 pages un peu longues parfois...

    Voici le passage où la maison décrit Jozef, le héros, si tant est qu'il y en ait un, du roman. Ses beaux-parents viennent de décéder et le voici, avec sa femme Clara, propriétaire...

    Il est propriétaire, et la face du monde, pour lui, en est bouleversée.

    La face du monde bouleversée ! J'ai toujours trouvé un peu risible l'importance que la plupart des humains attachent à ces choses. Selon que la terre est à eux ou à d'autres, ils ont une façon toute différente de la regarder et même de s'y mouvoir. Et pourtant, dans les faits, à qui est-elle vraiment ? Si on me le demandait, je dirais : au vent, qui brasse bien plus d'arpents que n'en possédèrent jamais les Radziwill ou les Zamoyski, courbe les blés en longues ondes dans la plaine, renverse les arbres, prélève sa dîme d'ardoises. Qui, de tout homme, fait un manant obligé de se découvrir sur son passage, de toute femme une serve dont il dénude les jambes et fouit les cheveux à son caprice.

    Mais les humains, eux, voient cette question de la propriété au travers de prismes que je trouve bien abstraits : à qui fut la terre il y a cinquante ou cent ans ? De quel État relève-t-elle ? Qui détient le bout de papier ? Je veux parler des chartes, traités diplomatiques, titres de propriété et autres chiffons auxquels ils accordent tant de valeur.

    Bien sûr, je suis moi-même soumise à ce régime. Il y a quelque part, et Jozef y pense avec ntensité à l'instant que j'évoque, un chiffon attestant que je suis (provisoirement) son bien et celui de sa femme. Mais j'avoue ne pas me sentir très concernée par ces écritures. Leur propriété ! ils me font rire. Ils croient me posséder : c'est moi qui les possède.

    Car je les ai tous vus passer, moi. Chacun entre en fonction avec l'idée que commence à ce jour un infini, un immuable ; mais leurs règnes en moyenne n'excèdent pas trente ans.

    Diane MEUR, Les Vivants et les ombres, 2007.

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  • Le lièvre à la sauce au chocolat (J. BARNES)

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    J'avoue cette grande lacune : je n'avais jamais lu de Julian BARNES. Je me souvenais d'un érudit anglais à l'oeil pétillant présentant il y a fort longtemps Le Perroquet de Flaubert, mais jamais je ne m'étais hasardé à entamer un livre de cet auteur. Jusqu'à ce que je tombe par hasard sur un petit opuscule intitulé Un Homme dans sa cuisine :

    Un_homme_dans_sa_cuisine

    "Autrefois, dans la famille Barnes, jamais un homme ne se serait risqué devant un fourneau. La cuisine, c'était une affaire réservée aux femmes... Mais quand Julian est parti vivre à Londres, il a dû s'y mettre et on peut dire désormais que ses progrès ont été spectaculaires, sinon rapides... Un des plus célèbres écrivains anglais d'aujourd'hui va nous livrer ici le désopilant récit de ses trouvailles (parfois curieuses, voir le saumon aux raisins secs), de ses échecs (souvent savoureux, voir pourquoi il a raté le lièvre à la sauce au chocolat) et de ses coups de gueule (ah, ces livres de cuisine tous aussi imprécis les uns que les autres !). Celui qui se définit comme un " obsessionnel anxieux " nous fait partager ses angoisses et bien sûr ses enthousiasmes - en nous livrant au passage de bien délicieux secrets."

    Avouez que la mise en bouche était tentante... et pourtant, je suis restée sur ma faim. Certes le livre est bien écrit, certes le ton est alerte, mais l'ensemble est resté bien trop "rationnel" pour moi. Pas de ce petit grain de folie typiquement british, non, l'auteur énonce avec brio, voire verve, ses expériences culinaires, ratées ou réussies, ses critiques de grand chef ou, au contraire, ses admirations, mais cela manquait cruellement, pour moi, de vie, de chair ou, disons-le carrément, d'appétit. "L'obsessionnel anxieux", tel qu'il se définit, l'est bien : pinailleur, angoissé, mesuré, bref, tout ce qui est bien loin de l'idée que je me fais de la cuisine.

    Dans le chapitre intitulé "Une fois suffit", il évoque ces plats que l'on ne mange qu'une fois, parce que liés aux circonstances, ainsi ce :

    LIÈVRE A LA SAUCE AU CHOCOLAT

    Il y a aussi des plats que l'on ne cuisine qu'une fois, et avec un certain succès - plusieurs petits désastres banals au cours de la préparation, mais rien d'extraordinaire, rien qui ne vous empêche d'imaginer leur éventuelle saveur, dans un monde parfait. Pourtant, pour des raisons étrangères au cuisinier, on est incapable de recommencer. Peut-être que l'un des invités a vomi dans la rue - de toute façon quelque obstacle psychologique mineur se présente chaque fois que le livre s'ouvre par hasard à cette page-là, au cours des années suivantes.

    J'ai préparé un jour un Lièvre à la sauce au chocolat pour un amiral en retraite. Cela vous paraît un bon choix de menu ? C'était assurément discutable puisque je n'avais jamais tenté ce plat pour personne. [...]

    La recette provenait des Bonnes Choses de Jane Grigson. Une fois le ragoût cuit, on prépare la sauce en mélangeant le sucre dans une casserole jusqu'à ce qu'il fonce légèrement, puis on verse le vinaigre de vin. La sauce est censée se transformer en sirop épais auquel on rajoute le chocolat, les pignes, l'écorce confite, etc. Au lieu de quoi, le mélange se rebiffa avec violence, lâcha une bordée d'éclairs et de grésillements, et se transforma sur-le-champ en une barre de caramel amer. Je ne m'en sortirais pas par un coup de bluff. Le lièvre m'attendait, d'un côté, les ingrédients pour finir la recette, de l'autre ; seule la sauce pouvait faire qu'ils se rencontrent.

    Je sortis une nouvelle casserole, et j'étais en train de faire fondre le sucre avec appréhension quand j'entendis l'amiral déclarer sa flamme à Celle-pour-qui-l'obsessionnel-cuisine. Ce fut assez inattendu pour moi, pour elle, et à l'entendre, pour l'amiral aussi. Il s'exprimait d'une voix forte et précise, comme il convient à quelqu'un habitué à donner des ordres.

    "Que faire lorsqu'on tombe amoureux ?" demandait-il. Question qui n'avait rien de rhétorique et qui m'est restée en mémoire depuis.

    Le sucre commença à fondre alors que mon coeur, je dois le confesser, se durcissait. Le nez dans le livre de cuisine, mais les oreilles tendues vers la salle à manger, je n'étais peut-être pas au maximum de ma concentration. J'arrivai de nouveau au moment-clef de la gastro-fusion, et la même explosion se produisit. Devais-je y voir un présage de mauvais augure ? Désolé, amiral, le menu a changé. On mange du Lièvre à la sauce chocolat mais sans la sauce. Elle croupit au fond de la cale. Et au fait, méfiez-vous des petits os dangereux qui pourraient se coincer dans la gorge.

    Depuis cette soirée, je n'ai jamais été tenté de refaire du Lièvre à la sauce au chocolat. En revanche, je me suis parfois demandé à quoi pouvait ressembler de l'amiral rôti.

    Julian BARNES, Un Homme dans sa cuisine, 2003.

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  • Les Royaumes du Nord (P. PULLMAN)

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    La trilogie de Philip PULLMAN, il y a longtemps que je la voyais traîner sur les étagères des librairies. A chaque fois, j'hésitais, je le prenais puis le reposais, n'étant pas complètement convaincue par le résumé que j'en lisais. L'univers de Tolkien, l'heroïc fantasy, ce n'est pas trop mon truc et A la croisée des mondes me semblait plus appartenir à cet univers qu'Harry Potter... Et puis je me suis décidé ces dernières semaines... Et cette lecture m'a laissé un sentiment étrange.

    Les_Royaumes_du_Nord

    "Élevée dans l'atmosphère confinée du prestigieux Jordan College, Lyra, accompagnée de son daemon Pantalaimon, passait ses journées à courir dans les rues d'Oxford à la recherche éperdue d'aventures. Cette vie insouciante prend fin pourtant lorsqu'elle est confiée à Mme Coulter, au moment où Roger, son meilleur ami, disparaît, victime des ravisseurs d'enfants qui opèrent dans tout le pays. Mais lassée de jouer les petites filles modèles, et intriguée par la Poussière, une extraordinaire particule qui suscite effroi et convoitises, Lyra s'enfuit et entame un voyage vers le Grand Nord, périlleux et exaltant, qui lui apportera la révélation de ses extraordinaires pouvoirs et la conduira à la frontière d'un autre monde."

    Si je suis entrée sans souci dans cet univers insituable (est-on dans le passé, le présent, le futur - ou plutôt un "autre monde", parallèle au nôtre), si j'ai apprécié la narration fluide, le personnage de la jeune Lyra, l'ensemble m'a laissé, disons-le, un sentiment de profond malaise. L'histoire m'a horrifiée ! Et de penser qu'il s'agissait initialement de littérature-jeunesse n'a fait que renforcer ce sentiment. Je ne sais pas si un adolescent lisant cette histoire y met la même charge émotionnelle que j'ai pu y mettre, mais j'ai trouvé ce livre profondément traumatisant, tragique dans le plein sens du terme. Deux autres volumes continuent l'histoire mais j'avoue que je n'ai pas le courage de lire (cependant, soyons honnêtes, j'ai cherché à en savoir plus en allant consulter l'article de Wikipédia sur la trilogie...).

    Il est difficile de choisir un passage parmi d'autres, l'histoire étant très riche d'une part, et de l'autre si pleine de suspense que l'on craint de trop en dire. J'ai cependant gardé un extrait situé dans les premiers chapitres et montrant les "enfourneurs", ces ravisseurs d'enfants, en action . beaucoup d'éléments de l'histoire y sont présents : l'aspect féerique, le tragique, et cette façon pour le narrateur de se placer au sein de histoire, parmi ses personnages.

    Le petit Tony Makarios n'était pas le seul enfant à avoir été capturé par la femme au singe doré. Il découvrit dans la cave de l'entrepôt une douzaine d'autres enfants, des garçons et des filles, dont aucun n'avait plus de douze ou treize ans, même si, comme lui, ils ignoraient quel était leur âge exact. Mais Tony ne remarqua pas, bien évidemment, l'autre point commun qu'ils partageaient tous. Aucun des enfants réunis dans cette cave chaude et moite n'avait atteint la puberté.

    La gentille femme le fit asseoir sur un banc appuyé contre le mur, et demanda à une servante silencieuse de lui apporter une tasse de chocolat chaud, puisé dans une casserole posée sur le poêle. Tony mangea le restant de sa tourte et but le breuvage chaud et sucré sans prêter grande attention à son entourage, qui le considérait avec la même indifférence : il était trop petit pour représenter une menace, et trop flegmatique pour faire une victime satisfaisante.

    Ce fut un autre garçon qui posa la question évidente :

    -Hé, madame ! Pourquoi vous nous avez amené ici ?

    C'était un petit voyou à la mine farouche, avec du chocolat autour de la bouche et un rat décharné en guise de daemon. La femme discutait avec un homme robuste qui ressemblait à un capitaine de navire, près de la porte, et quand elle se retourna pour répondre, elle eut l'air si angélique dans la lumière des lampes à naphtes sifflantes que tous les enfants firent silence.

    - Nous avons besoin de votre aide, dit-elle. Vous voulez bien nous aider, n'est-ce pas ?

    Personne n'osait dire un mot ; les enfants la regardaient fixement, intimidés tout d'un coup. Ils n'avaient jamais vu une femme comme celle-ci : elle était si gracieuse, si douce et gentille qu'ils n'en croyaient pas leur bonne étoile, et quoi qu'elle leur demande, ils se feraient un plaisir de le lui donner pour pouvoir rester un peu plus longtemps en sa présence.

    Elle leur expliqua qu'ils allaient partir en voyage. Ils seraient bien nourris, auraient des vêtements chauds, et ceux qui le souhaitaient pouvaient envoyer une lettre à leurs parents pour leur dire qu'ils étaient sains et saufs. Le capitaine Magnusson les conduiraient bientôt à bord de son bateau et, dès que la marée le permettrait, ils prendraient la mer en mettant le cap vers le nord. [...]

    Après quoi, les enfants se pressèrent autour d'elle pour lui dire au revoir. Le singe au pelage doré caressa tous les daemons, et les enfants touchèrent le manteau de fourrure pour se porter chance, ou puiser auprès de cette femme du courage et de l'espoir. Elle leur souhaita à tous un bon voyage et les remit entre les mains du capitaine à l'air si téméraire, à bord d'un bateau à vapeur amarré à quai. Le ciel s'était assombri ; le fleuve était une masse de lumière flottante. Debout sur la jetée, la belle dame leur adressa des signes de la main, jusqu'à ce qu'elle ne distingue plus leur visage.

    Puis elle retourna à l'intérieur de l'entrepôt, le singe toujours niché contre sa poitrine, et elle jeta le petit paquet de lettres dans le poêle, avant de repartir par où elle était venue.

    Philip PULLMAN, Les Royaumes du Nord, 1995.

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  • Petit déjeuner dominical à Istanbul (E. SHAFAK)

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    Pour moi, la Turquie, jusqu'à présent, cela se résumait à quelques vagues clichés : Sainte-Sophie, la Cappadoce, les clubs de foot de Galatasaray et Fenerbahçe, et un chiffon rouge agité régulièrement par nos politiques : l'entrée de la Turquie dans la Communauté européenne.

    Je me souvenais bien qu'en classe de Cinquième, nous avions évoqué Byzance, puis Constantinople, mais bon, Istanbul, le génocide arménien, tout ça, c'était très vague...

    La_B_tarde_d_Istanbul

    Et puis le roman d'Elif SHAFAK est arrivé. Et là, d'une part tout s'est éclairé, mais surtout, tout s'est humanisé. Toutes ces entités sont devenues concrètes et ont pris visage humain, féminin surtout. En cette proche fin d'année, je mettrais sans aucune hésitation La Bâtarde d'Istanbul dans mes romans préférés de l'année 2007. J'ai dé-vo-ré ce livre et sa lecture fut un pur bonheur ! Tout y était : l'histoire, complexe, retorse et rebondissante à souhait, les personnages, pittoresques et attachants, le style, fait d'acidité, d'humour, de nonchalance, de gourmandise et de précision, et l'arrière-plan, enfin, cette Turquie qui a voulu faire table rase de l'avant-1923, ce confluent d'un monde d'une richesse incomparable et qui aura été sacrifié sur l'autel du XXème siècle, cette civilisation perdue, comme le dit si bien Amin MAALOUF dans sa préface : "un vieux rêve aujourd'hui malmené, celui d'un Orient aux langues et aux croyances multiples, celui de cette galaxie d'étoiles resplendissantes qui avaient pour nom Alexandrie, Salonique, Smyrne, Beyrouth, Bagdad, Sarajevo, et d'abord, à tout seigneur tout honneur, la sublime et millénaire Constantinople où se côtoyaient des Serbes, des Albanais, des Bulgares, des Polonais en rupture de ban, des chrétiens échappés de Mésopotamie et des Juifs chassés d'Espagne..."

    L'histoire ? elle est multiple. C'est celle des familles Kanzanci et Tchakhmakhchian, celles des cousines Asya la Turque et Armanoush l'Arménienne. Histoires d'exils, de familles, de destins. Le roman d'Elif SHAFAK est plein d'odeurs, de saveurs, d'épices (chacun des chapitres porte d'ailleurs un titre "alimentaire", de "cannelle" à "pignons de pin"). Voici donc un :

    PETIT-DÉJEUNER DOMINICAL A ISTANBUL

    " Je rêve ! Tu es exactement dans la position où je t'ai trouvée il y a une demi-heure ! Qu'est-ce que tu fais encore au lit, espèce de fainéante ?

    Tante Banu venait de passer la tête dans sa chambre, sans avoir éprouvé le besoin de s'annoncer avant. Elle portait un voile d'un rouge si lumineux que, de loin, on aurait dit une grosse tomate bien mûre.

    - Nous avons vidé tout un samovar en t'attendant, princesse. Allez, viens. Haut les coeurs ! Tu sens cette odeur de sucuk grillé ? Ça ne te donne pas faim ?

    Elle referma la porte sans attendre de réponse.

    Asya grommela entre ses dents, remonta la couette jusqu'à son nez et se tourna de l'autre côté.

    Article quatre : Si les réponses ne t'intéressent pas, ne pose pas de questions.

    Au milieu de l'effervescence caractéristique d'un petit déjeuner du week end, elle entendit le thé s'écouler du robinet d'un samovar, les sept oeufs bouillir dans la marmite, les tranches de sucuk grésiller dans la poêle à frire, et les émissions défiler sur l'écran de la télé : dessins animés, clips vidéo, nouvelle locales, informations internationales. Asya n'avait pas besoin d'aller jeter un oeil au salon pour savoir que grand-mère Gülsüm régnait sur le samovar, que tante Banu - qui avait retrouvé son appétit après ses quarante jours de pénitence soufie - grillait le sucuk, et que tante Feride zappait, incapable de choisir un programme et suffisamment schizophrène pour en absorber plusieurs en même temps ; tout comme elle brûlait de se consacrer à tant d'activités différentes qu'elle finissait par ne rien faire du tout. [...]

    La table pliante du petit déjeuner était dressée depuis longtemps. En dépit de son humeur grognon, Asya ne put s'empêcher de noter que, lorsqu'elle était ainsi parée, cette table s'harmonisait parfaitement avec l'immense tapis couleur brique dont les motifs floraux intriqués étaient mis en valeur par une belle bordure corail. Il y avait des olives noires, des poivrons rouges farcis aux olives vertes, du fromage frais, du fromage tressé, du fromage de chèvre, des oeufs durs, des gâteaux au miel, de la sauce buffalo, de la confiture d'abricot et de la confiture de fraise faite maison et de tomates à la menthe et à l'huile d'olive, présentés dans de jolies coupes en porcelaine. Le fumet délicieux des böreks, ces délicats feuilletés fondants au fromage frais, aux épinards, au beurre et au persil, arrivait de la cuisine.

    Elif SHAFAK, La Bâtarde d'Istanbul, 2007.

    A savoir : Elif SHAFAK a été amenée devant la justice turque pour avoir "insulté l'identité nationale". Elle encourait une sentence de trois ans de prison et a été finalement acquittée.

    "Les histoires de famille s'entremêlent de telle sorte que des événements survenus il y a plusieurs générations peuvent influer sur le présent. Le passé n'est jamais mort et enterré.

    La vie est une coïncidence, même si parfois, il vous faut un djinni pour vous en rendre compte." (E. SHAFAK)

     

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  • Loin de vous ce printemps (M. WESTMACOTT)

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    Je n'avais encore jamais eu la curiosité de me pencher sur les romans "autres" d'Agatha CHRISTIE. J'ai été et je reste une inconditionnelles de ses romans policiers, de facture si classique et si similaire, mais d'une telle efficacité. De la même manière, j'apprécie les Patricia WENTWORTH pour leur charme désuet. Vous pouvez lire à ce sujet la discussion entamée chez Clarabel.

    Je me souviens que la première fois que je suis allée en Angleterre, j'avais l'impression de me promener dans un Agatha Christie ! Le moindre petit cottage fleuri m'évoquait les rues de St Mary Mead, le fief de Miss Marple ! Un peu comme aller à New York me donnait l'impression d'être dans Woody ALLEN.

    Loin_de_vous

    Je savais qu'Agatha CHRISTIE avait tâté du "roman conventionnel". N'osant utiliser son nom de plume "connu", elle avait adopté celui de Mary WESTMACOTT pour publier trois romans. Tombant par hasard sur l'un d'eux, Loin de vous ce printemps, je m'y suis plongée. C'est drôle car s'il n'est pas du tout un whodunit, cela reste néanmoins un Agatha CHRISTIE pur jus : une femme qui part explorer son passé à la manière d'un détective, l'ironique habitude de fustiger des personnages appartenant à une société bien codifiée, une narration qui recourt énormément au style indirect libre, qui permet de restituer les pensées du personnage tout en restant dans un point de vue apparemment extérieur, les références shakespeariennes, un pessimisme profond, tout Agatha CHRISTIE y est !

    "Joan Scudamore, l'héroïne de ce récit, est une femme parfaite et consciente de l'être. Jusqu'au jour où, désoeuvrée, obligée d'attendre en plein désert le train qui la ramènera dans son douillet petit nid anglais, elle commence à évoquer son mari, ses trois enfants...

    Détective lancée sur sa propre vie passée, elle rassemble, petit à petit, les pièces du puzzle : une parole, un geste de l'un de ses proches, et un portrait se dessine, inattendu, horrible - le sien..."

    Il faut bien reconnaître que ce roman n'a pas l'efficacité redoutable d'un des romans policiers de la grande Agatha. S'il se lit sans déplaisir, la dernière partie sombre un peu dans le verbeux et finit par tourner en rond. Cependant, l'idée est intéressante et les conclusions, ma foi, assez édifiantes...

    L'extrait que j'ai choisi se situe au coeur du roman : Joan, partie se promener une fois de plus dans le désert afin de fuir la miséreuse pension où elle tourne en rond, attendant son train, croit s'être perdue.

    Elle pressa le pas. A tout prix, il fallait s'éloigner de cet horrible Relais, de ce tombeau, de cet endroit tellement lugubre où elle étouffait...

    Où l'on imaginerait facilement des fantômes...

    Mais quelle idiotie ! Cette bâtisse portait bien la marque d'une construction récente, vieille tout au plus de deux ans.

    Un édifice neuf ne pouvait être hanté de fantômes, tout le monde le savait.

    Non, s'il y avait des fantômes  au Relais, c'est qu'elle, Joan Scudamore, les créait de toutes pièces.

    Mais cette pensée-là, justement, était odieuse.

    Elle accéléra le pas.

    "En tout cas, se dit-elle résolument, personne ne se moquera de moi, ici. Je suis strictement seule. Je suis sûre de ne rencontrer personne."

    Elle était dans le cas de... Qui donc ? Était-ce Stanley et Livingstone qui s'étaient rencontrés par hasard dans la brousse africaine ?

    "Docteur Livingstone, je présume ?"

    Elle ne courait pas de risque semblable, ici. Le seul être qu'elle pouvait rencontrer, c'était Joan Scudamore !

    Quelle idée baroque ! Rencontrer Joan Scudamore !

    "Ravie de faire votre connaissance, Mrs Scudamore !"

    Au fond, c'était intéressant...

    Faire la connaissance de soi-même...

    Être présentée à soi...

    Mais, Dieu ! quelle horreur !

    Elle marcha de plus en plus vite et en vint presque à courir, en trébuchant un peu. Et ses pensées trébuchaient, comme ses pieds.

    Mary WESTMACOTT, Loin de vous ce printemps, Le Livre de poche, 1944.

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  • Noël avant l'heure ! - "Truffes" (Colette)

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    L'autre soir, le père Noël des gourmets est passé avant l'heure chez nous... Bon, il ne s'appelait pas Noël, il n'avait pas de hotte bien chargée, seulement un pot de confiture sans confiture mais plein de parfums enchanteurs :

    Truffes

    Comment décrire le parfum de la truffe noire cueillie de la veille ? Il est... indomptable. Unique, à la fois sauvage et suave, plein du goût de la terre et cependant d'une infinie sophistication, c'est bien simple, on n'a qu'une envie : en mettre de partout ! Alors, en attendant les recettes, je ne résiste pas à vous rapporter les mots de COLETTE pour évoquer les truffes. Voici donc :

    TRUFFES

    Tout est mystère, magie, sortilège, tout ce qui s'accomplit entre le moment de poser sur le feu la cocotte, le coquemar, la marmite et leur contenu, et le moment plein de douce anxiété, de voluptueux espoir, où vous décoiffez sur la table le plat fumant. [...]

    On ne fait bien que ce qu'on aime. Ni la science, ni la conscience ne modèlent un grand cuisinier. De quoi sert l'application où il faut l'inspiration ? Je suis née dans un pays de province où l'on gardait encore, comme le secret d'un parfum ou d'un onguent miraculeux, des recettes que je ne trouve dans aucun codex culinaire. On les transmettait de bouche à oreille, l'occasion d'une fête carillonnée, le jour du baptême d'un premier-né, d'une "confirmation". Elles échappaient, pendant le long festin de noces, à des lèvres desserrées par le vieux vin :ainsi ma mère reçut en confidence la manière de préparer certaine "boule" de poulet, projectile ovoïde cousu dans une peau de poule désossée. Comment recomposer maintenant le secret de cette "boule" débitée, sur la table, en larges tranches rondes où brillaient l'oeil noir de la truffe, la verte fève de la pistache ?

    Du moins j'appris - dans une Puisaye truffière dont le sol nourrit une truffe grise, de bonne odeur et de goût nul - à me servir de la vraie truffe, la noire, la périgourdine. C'est la plus capricieuse, la plus révérée des princesses noires. On la paie son poids d'or, le plus souvent pour en faire un piètre usage. On l'englue de foie gras, on l'inhume dans une volaille surchargée de graisse ; on la submerge, hachée, de sauce brune, on la marie à des légumes masqués de mayonnaise... Foin des lamelles, des hachis, des rognures, des pelures de truffe ! Ne saurait-on l'aimer pour elle même ? Si vous l'aimez, payez sa rançon royalement, ou écartez-vous d'elle. Mais l'ayant achetée, mangez-la seule, embaumée, grenue, mangez-la comme un légume qu'elle est, chaude, servie à fastueuses portions. Elle ne vous donnera pas, une fois étrillée, grand-peine ; sa souveraine saveur dédaigne les complications et les complicités. Baignée de bon vin blanc très sec - gardez le champagne pour les banquets, la truffe se passe très bien de lui - , salée sans excès, poivrée avec tact, elle cuira dans la cocotte noire couverte. Pendant vingt cinq minutes, elle dansera dans l'ébullition constante, entraînant dans les remous et l'écume - tels des tritons joueurs autour d'une noire Amphitrite - une vingtaine de lardons, mi-gras, mi-maigres, qui étoffent la cuisson. Point d'autres épices ! Et "raca" sur la serviette cylindrée, à goût et à relents de chlore, dernier lit de la truffe cuite ! Vos truffes viendront à la table dans leur court-bouillon. Servez-vous sans parcimonie ; la truffe est apéritive, digestive. Croquez la gemme des terres pauvres en imaginant, si vous ne l'avez pas visité, son désolé royaume. Car elle tue l'églantier, anémie le chêne, et mûrit sous une rocaille ingrate. Imaginez l'hiver périgourdin sévère, la rude gelée qui blanchit l'herbe, le cochon rose dressé à une prospection délicate...

    COLETTE, "Rites" in Prisons et Paradis, 1932.

    Autre citation, dont je ne trouve plus la référence :

    Si j'avais un fils à marier, je lui dirais : "Méfie-toi de la jeune fille qui n'aime ni le vin, ni la truffe, ni le fromage, ni la musique."

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  • L'interprétation des meurtres (J. RUBENFELD)

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    Voici un roman que j'ai saisi avec bonheur ! Un gros pavé comme je les aime, à la fois policier, historique et érudit ! 470 pages de bonheur en perspective, jugez un peu :

    "1909. Sigmund Freud est à New York pour donner une série de conférences sur la psychanalyse. Au même moment, une jeune femme de la bonne société est étranglée après avoir été sauvagement torturée. Freud, fatigué, malade, en butte à l'hostilité de l'intelligentsia locale, se retrouve malgré lui impliqué dans l'enquête que mène l'inspecteur Littlemore...

    Des bas-fonds de Chinatown aux hôtels particuliers de Gramercy Park, ce thriller à l'intrigue impeccable nous plonge dans le New York en mutation du début des gratte-ciel."

    L_interpr_tation_des_meutres

    C'est dire l'avidité avec laquelle je dévorai les cent premières pages ; j'ai adoré ce New York du début du siècle, cette histoire urbaine qui se déroulait sous nos yeux. J'ai apprécié les enluminures psychanalytiques, même si, je dois le reconnaître, j'ai parfois survolé les théories freudiennes qui s'étalaient sur plusieurs paragraphes. Et puis, et puis...

    Le pauvre esprit que je suis s'est lassé de cette narration tantôt à la première tantôt à la troisième personne, mais continuant à parler de la première (!). Il s'est lassé aussi de ces querelles de clocher autour des fils spirituels du grand Freud et de tous ces éminents médecins qui se tiraient dans les pattes. Il s'est carrément embrouillé dans les méandres de cette histoire où les morts ne sont pas morts, où les méchants jouent tous double jeu et où les personnages manquent de consistance.

    Je dirai que Jed RUBENFELD a voulu trop bien faire : écrire un premier roman qui démontre à la fois sa compétence professionnelle (diplômé de Princeton, il a soutenu une thèse sur Freud), sa culture (Hamlet et une grande partie de l'oeuvre de Shakespeare est largement commentée, "dépiautée" à la sauce psy) et son talent d'auteur. Le tout donne un pavé plutôt indigeste, où l'on arrive laborieusement à la fin en se disant "tout ça pour ça ?"

    Voici le préambule du roman :

    C'est en 1909, accompagné de son disciple Carl Gustav Jung, que Sigmund Freud fit son seul et unique voyage aux États-Unis, pour donner une série de conférences à l'université Clark, dans le Massachusetts. Cette université lui remit également un doctorat honoris causa, première distinction publique décernée pour l'ensemble de son oeuvre. Malgré l'immense succès de cette visite, par la suite, Freud en parla comme d'une expérience traumatisante. Il traitait les Américains de "sauvages", et déclarait que son séjour dans ce pays lui avait laissé des séquelles physiques - en réalité il souffrait alors déjà de ces problèmes de santé. Les biographes se sont longtemps interrogés sur ce qui avait pu se produire là-bas. Ils ont même envisagé la possibilité d'un événement inconnu de tous, expliquant ces réactions autrement incompréhensibles chez Freud.

    Jed RUBENFELD, L'Interprétation des meurtres, 2007

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  • L'empereur qui n'aimait que les douceurs (H. CHUN-MING)

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    Je l'avoue, j'ai un gros faible pour les albums "orientalisants". Les contes et légendes asiatiques me ravissent et leurs illustrations sont souvent un peu bonheur. L'album de Hwang CHUN-MING ne fait exception à la règle : poésie de l'histoire, illustrations en papier déchiré, idéogrammes chinois, je me suis régalée à dévorer cette histoire:

    L_empereur_qui_n_aimait_que_les_douceurs

    Imaginez qu'au pays de Chu, deux mandarins luttent pour s'attirer les faveurs de l'empereur. L'un, soucieux de sa santé, lui propose des plats salés. L'autre, désireux de rendre le souverain gâteux, le gave de sucreries. Et cela se finira mal... Voici donc :

    L'EMPEREUR QUI N'AIMAIT QUE LES DOUCEURS

    empereurL'empereur trouvait délicieux les bonbons de Jin Shang, mais n'en appréciait pas moins les mets salés de Qu Yuan ; et chaque fois qu'il en avait mangé ou qu'il avait assaisonné son repas de quelques grains de sel, l'empereur se sentait en pleine forme et débordant d'énergie. Souvent, devant sa cour et son armée, il louait la saveur du sel et remerciait Qu Yuan des attentions qu'il avait pour lui.

    Jin Shang rongeait alors son frein et redoutait que l'empereur ne lui préfère aussi Qu Yuan. C'est pourquoi il décida d'agir sans perdre plus de temps. Il fit fabriquer toutes sortes de friandises multicolores, sucrées et épicées à point, si appétissantes que nul ne pouvait y résister.

    Lors d'une absence de Qu Yuan, il s'empressa de les offrir à l'empereur.

    Hwang CHUN-MING, L'empereur qui n'aimait que les douceurs, 2006.

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