01.11.2008
Où on va, papa ? (J-L. FOURNIER)
On en parle, on en parle de plus en plus, de ce livre :

"Cher Mathieu, cher Thomas,
Quand vous étiez petits, j'ai eu quelquefois la tentation, à Noël, de vous offrir un livre, un Tintin par exemple. On aurait pu en parler ensemble après. Je connais bien Tintin, je les ai lus tous plusieurs fois.
Je ne l'ai jamais fait. Ce n était pas la peine, vous ne saviez pas lire. Vous ne saurez jamais lire. Jusqu à la fin, vos cadeaux de Noël seront des cubes ou des petites voitures... "
Jusqu'à ce jour, je n'ai jamais parlé de mes deux garçons. Pourquoi ? J'avais honte ? Peur qu'on me plaigne ?
Tout cela un peu mélangé. Je crois, surtout, que c'était pour échapper à la question terrible : « Qu'est-ce qu'ils font ? »
Aujourd hui que le temps presse, que la fin du monde est proche et que je suis de plus en plus biodégradable, j'ai décidé de leur écrire un livre.
Pour qu'on ne les oublie pas, qu'il ne reste pas d'eux seulement une photo sur une carte d'invalidité. Peut-être pour dire mes remords. Je n'ai pas été un très bon père. Souvent, je ne les supportais pas. Avec eux, il fallait une patience d ange, et je ne suis pas un ange.
Quand on parle des enfants handicapés, on prend un air de circonstance, comme quand on parle d une catastrophe. Pour une fois, je voudrais essayer de parler d'eux avec le sourire. Ils m'ont fait rire avec leurs bêtises, et pas toujours involontairement.
Grâce à eux, j'ai eu des avantages sur les parents d'enfants normaux. Je n'ai pas eu de soucis avec leurs études ni leur orientation professionnelle. Nous n'avons pas eu à hésiter entre filière scientifique et filière littéraire. Pas eu à nous inquiéter de savoir ce qu'ils feraient plus tard, on a su rapidement ce que ce serait : rien.
Et surtout, pendant de nombreuses années, j'ai bénéficié d une vignette automobile gratuite. Grâce à eux, j'ai pu rouler dans des grosses voitures américaines."
On ne sait pas souvent que l'on connaît Jean-Louis FOURNIER : La Minute nécessaire de M. Cyclopède, c'était lui. L'oiseau Antivol, celui qui avait le vertige, c'était lui. La Noiraude, c'était lui. Et puis la grammaire impertinente, l'arithmétique - impertinente aussi -, la politesse, p'tit con, etc... De lui, il dit qu'il voulait "toujours pas faire comme les autres", avant de conclure : "Mes enfants ne ressemblent à personne [...] je devrais être content".
C'est un livre terrible. Par son sujet, bien sûr, mais surtout par ce qu'il nous renvoie, à nous, les humains. Parce qu'il pose la question terrible de notre orgueil : pourquoi nous reproduisons-nous et qu'attendons-nous de nos enfants ? Parce que - inconsciemment bien sûr - nous sommes tellement contents de ce que nous sommes que nous voulons nous poursuivre, continuer d'exister à travers d'autres. Pour cela, nous rêvons l'enfant le plus parfait qui soit, et nous sommes si fiers et si heureux lorsqu'il apparaît, magnifique, avec ses cinq doigts à chaque main, ses ongles jolis, cette miniature parfaite. Et puis parfois, il n'est pas pas parfait. Parfois, comme le dit Jean-Louis FOURNIER, c'est "un miracle à l'envers". "On aurait bien voulu le défendre contre le sort qui s'était acharné contre lui. Le plus terrible, c'est qu'on en pouvait rien."
Et être parent, c'est cela aussi. C'est en finir avec l'insouciance de se croire immortel, libre de toute responsabilité, être parent, c'est apprendre qu'on est responsable. Pas coupable. Mais parfois, la limite n'est pas toujours très facile à déterminer. " Quand je pense que je suis l'auteur de ses jours, des jours terribles qu'il a passés sur Terre, que c'est moi qui l'ai fait venir, j'ai envie de lui demander pardon."
Voilà pourquoi le livre de Jean-Louis FOURNIER est magnifique. Voilà pourquoi il fait souvent monter les larmes. Mais ce ne sont pas des larmes de pitié, comme il le redoute, plutôt des larmes égoïstes, car on pleure à se voir si clairement dans son miroir. Sans concession, il raconte la jalousie à voir les autres enfants "normaux", ses tentations de fuite pour échapper au fardeau, les regrets de tout ce qu'il n'aura pas pu partager avec eux, les regrets de tout ce qu'ils n'auront pas pu connaître, ainsi "conjuguer à la première personne du singulier et à l'indicatif du présent le verbe du premier groupe : aimer." C'est triste, c'est impudique et c'est vrai.
Notre album de photos de famille est plat comme une limande. On n'a pas beaucoup de photos d'eux, on n'a pas envie de les montrer. Un enfant normal, on le photographie sous toutes les coutures, dans toutes les postures, à toutes les occasions ; on le voit souffler sa première bougie, faire ses premiers pas, prendre son premier bain. On le regarde, attendri. On suit pas à pas ses progrès. Un gosse handicapé, on n'a pas envie de suivre sa dégringolade.
Quand je regarde les rares photos de Mathieu, je reconnais qu'il n'était pas très beau, on voyait bien qu'il était anormal. Nous, ses parents, on ne l'a pas vu. Pour nous, il était même beau, c'était le premier. De toute façon, on dit toujours "un beau bébé". Un bébé n'a pas le droit d'être laid, en tout cas, on n'a pas le droit de le dire.
J'ai une photo de Thomas que j'aime bien. Il doit avoir trois ans. Je l'ai installé dans une grande cheminée, il est assis sur un petit fauteuil au milieu des chenets et des cendres, là où on met le feu. A la place du diable, un angelot fragile sourit.
Cette année, des amis m'ont envoyé comme carte de voeux une photo d'eux entourés de leurs enfants. Tout le monde a l'air heureux, toute la famille rit. C'est une photo très difficile à réaliser pour nous. Il faudrait faire rire Thomas et Mathieu sur commande. Quant à nous, les parents, nous n'avons pas toujours envie de rigoler.
Et puis je vois mal les mots "Bonne année" en anglaises dorées juste au-dessus des têtes hirsutes et cabossées de mes deux petits mioches. Ca risque de ressembler plus à une couverture de Hara-Kiri par Reiser qu'à une carte de voeux.
Jean-Louis FOURNIER, Où on va papa ? 2008
PRIX FEMINA 2008
08:21 Publié dans Ma Bibliothèque... verte ! | Lien permanent | Commentaires (13) | Envoyer cette note | Tags : fémina, littérature, fournier, handicap, enfant, desproges, désespoir |
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01.05.2006
"Bâfrons" - Pierre DESPROGES
18 Avril 1988 : "Pierre DESPROGES est mort d'un cancer. Etonnant, non ?" Je me rappelle très bien cette annonce et le sentiment doux-amer qui m'avait envahi. Tristesse à l'annonce de son départ et quasi-culpabilité de rire à cette annonce, reconnaissable entre toutes.
Entre deux pots de peinture, coups de torchons et autres activités qui vont de pair avec l'emménagement, je suis tombée sur cet extrait des Chroniques de la haine ordinaire. Extrait gastronomique et tout desprogien. Comment résister face à celui qui énonça : "Pour se nourrir, les Japonais mangent du riz sans blanquette. J'en ris encore" (Les Etrangers sont nuls, 1992). Voici donc une :
"PAUVRE ANECDOTE..."
C'était deux ou trois hivers plus tôt. Ayant laissé mes familles ordinaires à leurs ébats neigeux, je rentrais seul à Paris, par un soir gris semblable. Le frigo vide béait sur rien. Le placard aux victuailles exhibait un bocal de graisse d'oie, deux boîtes de Ronron et une de corned-beef. J'avais oublié la clé de la cave dans le sac à main de ma femme, ce qui m'interdisait l'accès au congélateur et - ô rage, ô désespoir, ô Contrex ennemie - à mes vins chéris.
Un voisin pauvre mais compatissant me fit le prêt d'une demi-baguette de pain mou et d'un litron sobrement capsulé dont l'étiquette, en gothiques lamentables, chantait avec outrecuidance les vertus du gros rouge ci-inclus. Etait-ce bien Gévéor, ou plutôt Kiravi, voire Préfontaines ? Je ne sais plus, mais qu'importe, puisqu'il paraît qu'ils pompent tous les trois à la même citerne, chez Total ou Esso. A moins que ce ne fût un vin des Rochers de chez Soupline, le velours de l'estomac, ou "le taffetas du duodénum", selon Francis Blanche. Bref, c'était un de ces bons gros pinards bien de chez nous dont l'acidité est telle qu'elle neutralise le méthanol et les effluves de Tchernobyl.
Or donc, la rage au coeur et la faim au ventre, je me retrouvai seul à la minuit dans ma cuisine avec ce pain flasque, le litron violacé et la boîte de corned-beef que je venais de gagner à pile ou face avec le chat, le sort souvent ingrat m'ôtant le Ronron de la bouche au bénéfice de ce connard griffu.
Avec des grâces de soudard pithécanthropique, je décapsulai la bouteille d'un coup de dent tellement viril qu'on aurait dit Rock Hudson sans le sida dégoupillant sa grenade offensive dans "Les marines attaquent à l'aube". Puis j'entrepris d'étaler largement l'inqualifiable pâté rosâtre sur la mie leucémique de l'ersatz farineux du voisin. Ainsi nanti, les pieds sur la table et la chaise en arrière, je me mis à glouglouter et bâfrer bruyamment, l'oeil vide au plafond comme un broutard abruti s'écoutant ruminer.
Or, à mon grand étonnement, j'y pris quelque plaisir, et même pire, j'en jouis pleinement jusqu'à atteindre la torpeur béate des fins de soupers grandioses, et m'endormis en toute sérénité.
Cette pauvre anecdote, dont la fadeur n'a d'égale que celle du sandwich, tendrait à prouver qu'on est pas faits pour le raffinement, en tout cas pas tous les jours, et que le cochon qui somnole en nous, tandis que nous bouche-en-cul-de-poulons des mets exquis et des vins nobles en nos tavernes choisies, ne demande qu'à se réveiller pour engloutir dégueulassement des rations militaires qu'un Éthiopien affamé repousserait du pied.
Chroniques de la haine ordinaire, 1991.
14:56 Publié dans Littérature gourmande | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : gourmandise, littérature, nourriture, desproges |
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