14.06.2010
La cuisine de Mademoiselle (T. DE FOMBELLE)
J'avoue, Tobie Lolness m'était tombé des mains et je n'avais aucune impatience à lire celui-ci :

"Paris, 1934. Devant Notre-Dame une poursuite s'engage au milieu de la foule. Le jeune Vango doit fuir. Fuir la police qui l'accuse, fuir les forces mystérieuses qui le traquent. Vango ne sait pas qui il est. Son passé cache de lourds secrets. Des îles siciliennes aux brouillards de l'Ecosse, tandis qu'enfle le bruit de la guerre, Vango cherche sa vérité. Un héros inoubliable et romantique, une aventure haletante, envoûtante, empreinte d'humour et de poésie. Timothée de Fombelle signe de nouveau un grand roman, après le succès international de Tobie Lolness."
Voulez-vous entrer dans un univers magique ? Voulez-vous découvrir un monde où l'on pèle une pomme de terre "tout en lui donnant huit faces parfaites" ? Où l'on s'envole en zeppelin au-dessus de l'Allemagne nazie ? Alors lisez, que dis-je, dévorez le dernier roman de Timothée de FOMBELLE, Vango. Littérature de jeunesse, direz-vous, oui, mais quelle littérature !
La langue y est aussi sauvage que son personnage, aussi indomptable et... aussi mystérieuse. Car de ces mots si simples, si évidents, si limpides, il en ressort une beauté, une poésie qui vous restera longtemps en tête... Ainsi cette cuisine de Mademoiselle, la gouvernante qui a sauvé Vango :
LA CUISINE DE MADEMOISELLE
Mademoiselle était une magicienne de la cuisine.
Sur son petit fourneau de pierre, au bord de cette île perdue en Méditerranée, elle faisait chaque jour des merveilles qui auraient fait pleurer les gastronomes des plus grandes capitales. Au fond de ses poêles profondes, les légumes faisaient une danse ensorcelante dans des sauces dont l'odeur montait à la tête et à l'âme. Une simple tartine de thym devenait un tapis volant. Les gratins vous tiraient des larmes alors que vous n'aviez pas encore passé le pas de la porte. Et les soufflés... Mon Dieu. Les soufflés seraient allés se coller au plafond tant ils étaient légers, volatils, immatériels. Mais Vango se jetait dessus avant qu'ils s'évaporent.
Mademoiselle préparait des soupes et des feuilletés impossibles. Elle faisait lever à la main des mousses aux parfums interdits. Elle servait le poisson dans des jus noirs au goût d'herbes inconnues qu'elle trouvait entre les pierres.
Vango avait cru longtemps qu'on mangeait ainsi dans toutes les maisons. Il n'avait d'ailleurs jamais rien goûté en dehors de chez lui. Mais, depuis le jour où l'on avait fait venir le docteur pour une pneumonie du petit garçon, quand il avait cinq ou six ans, il avait compris que Mademoiselle n'était pas une cuisinière comme les autres.
Timothée de FOMBELLE, Vango, 2010.
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28.04.2010
Nectar des dieux (R. RIORDAN)
Nous traversons en ce moment à la maison une période "Mythologie". Devons-nous attribuer cela à nos vacances en Grèce de l'été dernier ? Peut-être. Car à notre retour ma fille s'est plongée dans tous les contes et récits mythologiques possibles (et achetables...). C'est donc tout naturellement que je lui ai proposé de mon dernier achat :

"Je n'ai jamais voulu être un demi-dieu. Une vie de demi-dieu, c'est dangereux, c'est angoissant. Le plus souvent, ça se termine par une mort abominable et douloureuse. Il se peut que vous soyez des nôtres. Or, dès l'instant où vous le saurez, il ne leur faudra pas longtemps pour le percevoir, eux aussi, et se lancer à vos trousses. Je vous aurai prévenus."
Entendons-nous bien : je n'ai pas vu le film et c'est donc du livre, et uniquement du livre, dont je vais traiter et là j'avoue... que j'ai pris un certain plaisir à dévorer les aventures de cet ado qui se découvre "sang-mêlé", c'est-à-dire demi-dieu, fils d'une mortelle et d'un dieu de l'Olympe.
Le propos pourrait paraître complètement anachronique et pourtant, Rick RIORDAN réussit son coup : rendre accessible à des lecteurs d'aujourd'hui des histoires vieilles de plusieurs siècles, voire millénaires.
Très astucieusement, il a adopté une trame qui a fait ses preuves, celle de J.K. ROWLING et ses Harry Potter : le héros est un jeune garçon de onze ans mal dans sa peau (il est dyslexique car programmé pour lire le grec ancien) et mal intégré dans la société, mais qui heureusement, suite à la découverte de sa semi-divinité, va entrer dans un club, ici c'est une colonie de vacances, où il va pouvoir côtoyer ses semblables, pratiquer la magie et découvrir les vraies vertus de l'amitié. Evidemment la menace pèse : ici, ce n'est pas Voldemort qui revient mais Chronos, le père de tous les dieux (vous savez, celui qui avait la fâcheuse manie de dévorer ses enfants histoire qu'ils ne le détrônent pas) que Zeus avait envoyé aux Enfers avant de se partager le monde avec deux frères, Hadès et Poséidon (Ciel, Terre, Mer pour ceux qui auraient oublié...).
Vous l'aurez compris, on passe un bon moment avec ce Persée (de son vrai nom) Jackson et d'ailleurs, je suis en train de lire le troisième volume... en attendant que ma fille me lâche le quatrième ! L'extrait qui suit se situe au moment où Percy va découvrir la colonie des Sangs-mêlés, en se réveillant suite à une agression du Minotaure...
NECTAR DES DIEUX
Il m'a aidé à tenir le verre et à mettre la paille entre mes lèvres.
Le goût m'a fait sursauter car je m'attendais à du jus de pomme. Ce n'était pas ça du tout. C'étaient des biscuits aux pépites de chocolat. Des biscuits liquides. Et pas n'importe lesquels : les biscuits bleus au chocolat que faisait maman, riches en beurre et tout chaud sortis du four, avec les pépites de chocolat encore fondantes. En buvant, je sentais mon corps entier se détendre et se réchauffer, se recharger en énergie. Mon chagrin n'a pas disparu, mais j'ai eu l'impression que maman venait de me caresser la joue, de me donner un biscuit comme elle le faisait quand j'étais petit, en me disant que tout irait bien.
Sans m'en rendre compte, j'ai vidé le verre. J'ai regardé longuement à l'intérieur, convaincu que je venais d'avaler une boisson chaude, alors que les glaçons n'avaient même pas fondus.
- C'était bon ? m'a demandé Groover.
J'ai fait oui de la tête.
Rick RIORDAN, Percy Jackson, le voleur de foudre, 2005.
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10.01.2010
Solo (L. MIANO)
En ces temps pour le moins enneigés, il m'a semblé assez récorfortant de se souvenir qu'il existe des contrées où la terre est rouge, la poussirèe omniprésente et le soleil brûlant. C'est tout naturellement le petit ouvrage de Léonora MIANO qui s'est rappelé à mon souvenir.

"En nous faisant humer et palper une pierre à écraser imprégnée de senteurs qu elle utilise pour broyer le gingembre et les crevettes séchées, Léonora Miano nous conduit jusqu aux rivages du Cameroun. Dans ce pays marqué par sa culture culinaire puisqu il doit son nom aux écrevisses (camarones) qui pullulaient à l embouchure de son fleuve, mets et mots se chargent d une poésie toute particulière. Le jazz devient sauce tomate glissée dans les sandwichs saxophones, les beignets haricots remplissent l âme, une morue bien cuisinée devient juge d une rivalité amoureuse, et même des sauterelles deviennent d inoubliables festins... Ce texte d une grande densité nous livre avec bonheur légendes intemporelles et saynètes prises sur le vif."
La collection "Exquis d'écrivain", vous la connaissez, je vous en ai déjà parlé : Chantal PELLETIER et ses Voyages en gourmandises, Dominique SYLVAIN et ses Régals du Japon et d'ailleurs, Martin WINCKLER et son A ma bouche, chacun a à sa manière célébré son rapport à la nourriture. Mais très intéressant est l'opus que nous propose Léonora MIANO, Soulfood équatoriale.
C'est le nom d'une gargotte à Douala qui donne son titre à cet ouvrage oùl'auteur mêle souvenirs d'enfance, légendes anciennes et analyses de la vie quotidienne au Cameroun aujourd'hui. Elle raconte admirablement, avec une langue sensuelle et précise mais aussi une vraie érudition, l'évolution de l'alimentation en Afrique et la manière dont l'esclavage a su essaimer à travers la nourriture. "La soulfood prend donc ses racines dans la période de l'esclavage étasunien, en devenant un des tous premiers éléments du métissage entre des peuples appelés à vivre ensemble. De fait."
Qui croirait qu'en un si petit livre foisonnent autant d'histoires ? Il m'a été difficile d'en choisir une, mais cependant j'ai fini par m'arrêter sur "Solo", l'histoire de Florence et de ses amoureux. Elle est belle, désirée, et a mis ses deux prétendants au défi de lui concocter son plat préféré, le solo, de la morue dessalée, puis frite et mêlée à de la sauce tomate. Un vrai challenge que Jules et Hervé vont tenter de relever...
SOLO
Une fois la recette de base maîtrisée, il y avait différentes manières d'accommoder la morue salée. Du point de vue de la belle, certaines dénaturaient le poisson, parce que les ingrédients ajoutés avaient trop d'épaisseur. On pouvait souhaiter donner plus de caractère au solo, mais il avait déjà le sien, et il fallait le respecter.
Il n'y avait qu'à regarder pour voir en quoi les deux préparations différaient l'une de l'autre. Aucun des jeunes hommes ne s'en était tenu au solo basique, qui avait la préférence de Florence. Elle aimait qu'ils se soient donné du mal pour faire quelque chose d'original, tout en déplorant que la finesse d'un plat préparé avec peu de choses leur échappe.
Le solo avait une sorte de grâce, à déployer sa chair fine sous un filet d'huile rougie par la tomate. Les oignons ayant fondu, les épices s'étant diluées, le poisson régnait comme il se devait sur le rivage, le reste ne venant que confirmer sa souveraineté.
Hervé avait mis des pistaches écrasées dans sa sauce, ce qui l'alourdissait, la rendant aussi plus grasse. C'était la sauce d'un homme qui voulait vous river au sol, limiter vos mouvements. Son amour ne pouvait qu'être inquiet, et Florence ne voulait pas passer son temps à le rassurer.
Il ne lui fut pas possible de dire immédiatement ce que Jules avait apporté à la préparation originale. sans y avoir goûté, tout ce qu'on pouvait dire c'était qu'il y avait un élément de plus, mais cela restait mystérieux. Était-ce seulement un peu plus de tomate fraîche que l'usage n'en réclamait ? Une larme d'huile de palme non blanchie ? L'ingrédient mystérieux ne signalait sa présence que par un semblant de consistance suppémentaire, conféré à la sauce.
La curiosité eut raison du flegme de Florence, la conduisant à goûter le plat de Jules. Les deux garçons suivirent sa main du regard, exhalant tous deux un même soupir, sans toutefois en partager le motif. Ils firent de ce geste la lecture qu'on peut imaginer. Il était évident que l'un d'eux venait de marquer des points.
La jeune fille avait des papilles entraînées. Elle reconnut chaque élément ayant contribué à la composition de la sauce. Oignon, ail, ,soupçon de gingembre parfaitement écrasé dont on ne sentait pas les fibres, piment trempé entier peu avant la fin de la cuisson pour qu'il n'éclate pas et ne laisse que son parfum... Puis, la clé du mystère : pas plus d'une demi-aubergine. Le supplément de tomate fraîche avait pour but d'en atténuer l'amertume.
C'était un choix risqué. Les nginge - car tel était le nom sawa de ces aubergines africaines connues pour leur saveur puissante - étaient loin d'être appréciées de tous. Chercher à conquérir une femme en lui proposant leur amertume, c'était avoir l'audace de ne pas lui promettre plus qu'on ne pouvait offrir. Lui dire qu'on pouvait avoir des moments d'aigreur, c'était normal, qu'on saurait se faire pardonner.
La quête du pardon pour les blessures non encore infligées était dans ce qui accompagnait l'aubergine sans la masquer. Le goût légèrement sucré du concentré de tomate. La douceur des tomates fraîches. Le sel du solo qui s'était diffusé dans la sauce.
Tout ce que Jules avait choisi d'intégrer au plat parlait de la vie, à la fois telle qu'elle était et telle qu'on la rêvait.
Léonora MIANO, Soulfood équatoriale, 2009.
11:06 Publié dans Littérature gourmande | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
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06.12.2009
"Comment était l'agneau ? - Grillé." (M. CAMPBELL)
Attention, mesdames, mesdemoiselles, messieurs, c'est ici une scène-culte, voire fondatrice, que vous allez voir. Loin de moi l'idée de marcher sur les plates-bandes de Fashion, mais je l'avoue, moi aussi, j'ai abandonné toute lucidité lorsque j'ai découvert Daniel CRAIG en James Bond !
Avant, comme beaucoup, je pensais que le Seul et Unique James, c'était Sean. Et puis que son fidèle successeur, c'était Pierce BROSNAN, plutôt époque Remington Steele, d'ailleurs. Mais ça, c'était avant de découvrir Daniel et son boxer bleu ciel ! Et puis, j'avoue que l'incurable romantique que je suis a fondu sur le couple formé par Daniel et Eva GREEN ! Je passe sur le fait que que oui, c'est vrai, pour une fois qu'une femme dans un James Bond a un vrai rôle et n'est pas uniquement la poupée de service, mais surtout c'est un tandem dans la tradition hollywoodienne pur jus du chien et chat : ping pong verbal permanent, sous-entendus omniprésents, vraie tension sexuelle, tout est là !
Et comme tout est décidément parfait dans ce film, il comporte même une scène de repas ! Je vous accorde que ce dernier n'est pas au centre de la chose mais pourtant, il est le prétexte à un jeu de sous-entendus, beaucoup plus crus (si je puis dire) en anglais qu'en français d'ailleurs, puisque dans la version originale, l'agneau n'est pas grillé, mais... screwed !
Le hasard a voulu que ce film soit justement diffusé dimanche soir sur France 2...
NOTE : quelques soucis avec les mots-clef de HautEtFort ont empêché le visionnement correct de cette page les jours précédents. Je la reposte donc aujourd'hui sans le mot "casino" qui posait souci. Toutes mes excuses pour les billets redondants qui auront pu s'ensuivre...
08:29 Publié dans Cinéma gourmand | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
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25.11.2009
"Gérard est arrivé avec son cubi" (A. GAVALDA)
Je conçois aisément ce qu'Anna GAVALDA peut avoir d'énervant pour ses détracteurs : elle "fait" du Gavalda. Et le pire, c'est qu'on ne lui demande que ça, tant on est heureux de retrouver en ouvrant son livre ces petits qui font son univers et le nôtre. Rien de sérieux, rien de vraiment profond, des instantanés souvent.

"Simon, Garance et Lola, trois frères et soeurs devenus grands (vieux ?), s'enfuient d'un mariage de famille qui s'annonce particulièrement éprouvant pour aller rejoindre Vincent, le petit dernier, devenu guide saisonnier d'un château pendu au fin fond de la campagne tourangelle. Oubliant pour quelques heures marmaille, conjoint, divorce, soucis et mondanités, ils vont s'offrir une dernière vraie belle journée d'enfance volée à leur vie d'adultes. Légère, tendre, drôle, L'Echappée belle, cinquième livre d'Anna Gavalda aux éditions Le Dilettante, est un hommage aux fratries heureuses, aux belles-soeurs pénibles, à Dario Moreno, aux petits vins de Loire et à la boulangerie Pidoune."
Ici, c'est une fugue à la vie, une fratrie qui s'envole quelques heures avant de se laisser rattraper par le quotidien, ni vraiment triste ni franchement gai, juste le quotidien. On retrouve dans l'Echappée belle les thèmes fétiches de l'auteur : les cabossés de la vie, l'amour pour les petites gens, la force des souvenirs d'enfance et la famille, mais "celle que j'ai choisie, celle que je ressens dans cette armée de pauvre de gens" comme dirait Jean-Jacques GOLDMAN, souvent en filigrane, d'ailleurs, dans l'oeuvre de Gavalda.
Bien sûr, on pourrait y voir de la condescendance, un côté 'ironie flaubertienne" dans cette description de noce campagnarde. J'ai simplement chosi de me ranger du côté de la naïveté. Et cette Echappée belle est une vraie gourmandise !
Nous sommes entrés dans une salle des fêtes surchauffée qui sentait encore la sueur et la vieille chaussette. Les tatamis étaient empilés dans un coin et la mariée se tenait assise sous un panier de basket. Elle avait l'air un peu dépassée par les événements.
Tablées façon Astérix, vin de pays en cubis et zizique à plein volume.
Une grosse dame tout empaquetée de froufrous s'est précipitée sur notre petit frère :
- Ah ! Le voilà ! Viens, mon fils, viens ! Nono m'a dit que tu étais en famille... Venez tous, venez par là ! Oh qu'ils sont beaux ! Quel beau chapeau ! Et elle, comme elle est maigre, la petite ! Et alors ?! Y vous font rien à manger à Paris ? Installez-vous. Mangez bien. Il y a tout ce qu'il faut. Demandez à Gérard qu'il vous serve à boire. Gérard ! Viens donc par là, mon gars ! [...]
Nous nous sommes assis à un bout de table, accueillis à bras ouverts par les deux tontons qui étaient déjà bien partis.
- Gé-rard ! Gé-rard ! Gé-rard ! Hé, les gosses ! Allez chercher à manger pour nos amis ! Gérard ! Où qu'il est passé, nom de Dieu ?
Gérard est arrivé avec son cubi et la fête a commencé.
Après la macédoine à la mayonnaise dans sa coquille Saint-Jacques, le méchoui dans ses frites à la mayonnaise, le fromage de chèvre (prononcer "chieub' ") et les trois parts de vacherin, tout le monde s'est poussé pour laisser la place à Guy Macroux et son orchestre de charme.
Nous étions comme des bienheureux. L'oreille aux aguets et les mirettes grandes ouvertes. A droite, la mariée ouvrait le bal avec son père sur du Strauss à bretelles, à gauche les tontons commençaient à se bastonner méchamment à propos du nouveau sens interdit devant la boulangerie Pidoune.
Tout cela était pittoresque.
Non. Mieux que ça et moins condescendant : savoureux.
Anna GAVALDA, L'Echappée belle, 2009.
09:51 Publié dans Littérature gourmande | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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22.11.2009
"Le tout-venant a été piraté par les mômes..."
L'idée me trottait dans la tête depuis un petit bout de temps. Après les livres, les films ?
Car s'il existe dans Ma Cuisine rouge une rubrique Littérature gourmande, il lui manquait un bout de quelque chose : le cinéma. Car nombreuses sont les scènes autour de la nourriture, pour ne pas évoquer carrément les repas ou les banquets...
Ce qui a déclenché le passage à l'acte ? un des derniers messages de Clarabel, qui présentait 80 recettes d'après Alfred HITCHCOCK. Il n'en fallait pas plus pour me décider : Cinéma gourmand était lancé !
Et pour commencer, je ne pouvais pas faire autrement que de présenter la cultissime scène de la cuisine des Tontons flingueurs !
Sorti en salles le 27 Novembre 1963, le film fut loin de connaître l'unanimité qui allait faire sa gloire immortelle. La presse le trouvait trop caricatural et c'est le public qui, au fil des mois et des années, allait l'installer au panthéon cinématographique.
Fruit de la première collaboration entre Georges LAUTNER et Michel AUDIARD, c'est d'abord un synopsis légendaire: "Sur son lit de mort, le Mexicain fait promettre à son ami d'enfance, Fernand Naudin, de veiller sur ses intérêts et sa fille Patricia. Fernand découvre alors qu'il se trouve à la tête d'affaires louches dont les anciens dirigeants entendent bien s'emparer. Mais, flanqué d'un curieux notaire et d'un garde du corps, Fernand impose d'emblée sa loi. Cependant, la belle Patricia lui réserve quelques surprises..."
Puis des répliques culte qu'il serait trop long de récapituler mais qui fleurissent de partout sur la Toile, et enfin des interprètes grandioses : Lino VENTURA (pressenti en lieu et place de Jean GABIN qui exigeait de tourner avec son équipe - qui n'était pas celle de LAUTNER...), l'oncle Fernand, Bernard BLIER et Jean LEFEBVRE, les frères Volfoni, Francis BLANCHE, fameux maître Folasse ("Touche pas au grisbi, s... !"), ou encore l'évaporé Claude RICH, musicien incompris, le dévoué majordome Robert DALBAN, qui cache ses flingues dans les boîtes à biscuits, et la charmante Patricia (mais les Patricia sont toujours charmantes...), celle qui par qui toute arrive, interprétée par l'adorable Sabine SINJEN.
Pour l'anecdote, la scène de la cuisine n'existait pas dans le scénario initial. C'est afin de "créer un passé commun" aux héros que LAUTNER la fit écrire, sur le modèle de la scène du bar dans Key Largo. Elle fut tournée en trois jours dans une véritable cuisine de seize mètres carrés, à Rueil-Malmaison. Et, secret de tournage, ce sont de vraies larmes que verse Jean LEFEBVRE puisque sans le prévenir, on avait glissé dans son verre un mélange de whisky, cognac, liqueur de poire et... poivre ! Effectivement, "y avait pas de qu'la pomme"...
18:44 Publié dans Cinéma gourmand | Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note
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06.10.2009
Orgie de sushis (M. BARBERY)
Il est curieux comme il est des livres qui ne vous sont pas destinés, quoi qu'on en dise. Car TOUT le monde l'avait lu :

Tout le monde, sauf moi. Longtemps, il a trôné sur ma table de nuit, et toujours c'est un autre que je prenais à sa place. Un signe ? Sans doute. J'avais pourtant fait des efforts. Lu le précédent : Une Gourmandise. Mais cette Elégance du hérisson, décidément, cela ne passait pas :
" Je m'appelle Renée, j'ai cinquante-quatre ans et je suis la concierge du 7 rue de Grenelle, un immeuble bourgeois. Je suis veuve, petite, laide, grassouillette, j'ai des oignons aux pieds et, à en croire certains matins auto-incommodants, une haleine de mammouth. Mais surtout, je suis si conforme à l'image que l'on se fait des concierges qu'il ne viendrait à l'idée de personne que je suis plus lettrée que tous ces riches suffisants. Je m'appelle Paloma, j'ai douze ans, j'habite au 7 rue de Grenelle dans un appartement de riches. Mais depuis très longtemps, je sais que la destination finale, c'est le bocal à poissons, la vacuité et l'ineptie de l'existence adulte. Comment est-ce que je le sais ? Il se trouve que je suis très intelligente. Exceptionnellement intelligente, même. C'est pour ça que j'ai pris ma décision : à la fin de cette année scolaire, le jour de mes treize ans, je me suiciderai. "
Alors comme je n'ai pas envie de jouer aux originales qui se singularisent en n'aimant pas le livre que TOUT le monde a aimé, je me contenterai de vous dire que jamais je ne suis entrée dans l'univers de Muriel BARBERY, que cette écriture précieuse m'a horripilée et que je n'ai su trop à quoi attribuer ce succès phénoménal de librairie. Cruellement, j'y verrai presque un "dîner de cons", pour reprendre le jeu inventé par Castel dans les années soixante dix et révélé par le film de Francis WEBER...
Mais en attendant, voici quelques lignes où transparaît la passion de Muriel BARBERY pour le Japon. Voici donc :
ORGIE DE SUSHIS
L'atmosphère est brillante, pétillante, racée, feutrée, cristalline. Magnifique.
-Nous allons faire une orgie de sushis, dit Kakuro en déployant sa serviette d'un geste enthousiaste. Vous ne m'en voudrez pas, j'ai déjà commandé ; je tiens à vous faire découvrir ce que je considère comme le meilleur de la cuisine japonaise à Paris.
- Pas du tout, dis-je en écarquillant les yeux parce que les serveurs ont déposé devant nous des bouteilles de saké et, dans une myriade de coupelles précieuses, toute une série de petits je-ne-sais-quoi qui doit être très bon.
Et nous commençons. Je vais à la pêche au concombre mariné, qui n'a de concombre et de marinade que l'aspect tant c'est, sur la langue, une chose délicieuse. Kakuro soulève délicatement de ses baguette de bois auburn un fragment de... mandarine ? tomate ? mangue ? et le fais disparaître avec dextérité. Je fourrage immédiatement dans la même coupelle.
C'est de la carotte sucrée pour dieux gourmets.
- Bon anniversaire alors ! dis-je en levant mon verre de saké.
- Merci, merci beaucoup ! dit-il en trinquant avec moi.
- C'est du poulpe ? je demande parce que je viens de dénicher un petit morceau de tentacule crénelé dans une coupelle de sauce jaune safran.
On apporte deux petits plateaux de bois épais, sans bords, surmontés de morceaux de poisson cru.
- Sashimis, dit Kakuro. Là aussi, vous trouverez du poulpe.
Je m'abîme dans la contemplation de l'ouvrage. La beauté visuelle en est à couper le souffle. Je coince un petit bout de chair blanc et gris entre mes baguettes malhabiles (du carrelet, me précise obligeamment Kakuro) et, bien décidée à l'extase, je goûte.
Qu'allons-nous chercher l'éternité dans l'éther d'essences invisibles ? Cette petite chose blanchâtre en est une miette bien tangible.
Muriel BARBERY, L'Elégance du hérisson, 2006.
19:06 Publié dans Littérature gourmande | Lien permanent | Commentaires (13) | Envoyer cette note
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25.08.2009
"Thé difficile"(B. BARRY)
Le roman me tentait et c'est tout naturellement qu'il a fait partie de ma liste de souhaits lors de l'opération Masse Critique de Babélio.

"De tout temps, les femmes de la famille Whitney ont su lire l'avenir dans les motifs de dentelle. Un talent dont Towner se serait bien passé : à dix-sept ans, elle a eu une vision terrifiante et a été le témoin impuissant de sa réalisation... Depuis, elle s'est juré de ne plus jamais faire usage de son don et a fui sa famille et la ville de Salem, ses sorcières et ses fantômes. Pourtant, à la disparition de sa grand-tante Eva, Towner est obligée d'affronter ses peurs secrètes et retourne sur les lieux de son enfance. Mais sa quête de réponses va lui coûter très cher. Quelque part dans les volutes des motifs de dentelle, entre mensonges et révélations, se cache la vérité..."
Voilà exactement le genre de bouquin que l'on dit déceptif : a priori, TOUT y est et finalement, rien ne marche ! L'histoire est tordue, complexe à plaisir, elle s'amuse à brouiller des pistes qui n'en sont finalement pas. Les personnages sont mal achevés, ce sont des amorces qui restent en plan et, cerise sur le gâteau, le style est particulièrement maladroit. Je ne sais pas si c'est dû à la traduction ou à l'auteur lui-même, mais l'ensemble est laborieux, pesant et soporifique.
La quatrième de couverture nous annonce que l'auteur est scénariste. Eh bien, elle ferait bien de le rester, et de laisser à d'autres le soin de raconter une histoire, d'écrire des dialogues, bref, de faire tout ce qui rend une histoire vivante et dont son roman manque cruellement...
THE DIFFICILE
J'entre dans le salon de thé. Ses murs sont couverts de fresques peintes par un artiste plus ou moins connu que mon grand-père a fait venir d'Italie. Je ne me rappelle pas son nom. De petites tables occupent l'espace. Il y a de la dentelle partout. Certaines pièces portent l'étiquette de l'atelier de May, le Cercle, mais la plupart sont l'oeuvre d'Eva. Dans un angle, un comptoir vitré abrite des boîtes en métal contenant tous les thés imaginables - des thés commerciaux venus du monde entier, ainsi que des potions de fleurs et d'herbes concoctées par Eva. Si vous voulez une tasse de café, ce n'est pas ici que vous la trouverez. Parmi les boîtes, je cherche du regard celle qui porte mon nom. Eva m'en a fait cadeau une année. C'est un mélange de thé noir, de poivre de Cayenne et de cannelle, avec un soupçon de coriandre et d'autres ingrédients dont elle ne m'a pas révélé la teneur. Il faut le boire fort et brûlant ; Eva le disait trop épicé pour ses clientes âgées. "Soit tu aimeras, soit tu détesteras", m'avait-elle prévenue en me l'offrant. J'ai adoré. J'en buvais des théières entières, les hivers où j'ai vécu chez elle. Sur la boîte métallique, il est écrit "Mélange de Sophya", mais nous l'avons baptisé, Eva et moi, "Thé difficile". [...]
Les tables sont déjà mises. Sur chacune trône une théière avec des tasses et des soucoupes dépareillées posées sur des pièces rondes de dentelle. Les théières sont très fantaisistes et colorées. Si vous venez prendre le thé un jour ordinaire, un jour qui n'est pas réservé à une réception privée, vous pouvez garder la dentelle après usage. Vous la payez, qu'elle vous ait été lue ou non. Beaucoup de gens ramènent chez eux cette pièce pour l'utiliser comme napperon. Cela ne dérange nullement Eva. Pour ma part, j'ai toujours pensé que c'était du gaspillage et que ces ronds méritaient d'être encadrés comme des oeuvres d'art.
Brunonia BARRY, Sortilèges de dentelle, 2006.

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22.06.2009
Marchés de Venise (M. DE BLASI)
Il y a des livres d'instinct : Mille Jours à Venise appartient à cette catégorie. On lit "Venise", on aperçoit une photo de cette lagune unique et inimitable et, d'emblée, on tend la main vers le livre.

"Ce n'est pas un conte, c'est une histoire vraie. L'enthousiaste et désarmante Marlena, bouleversée par sa rencontre avec son " bel étranger ", va liquider en quelques semaines tout ce qu'elle avait en Amérique, une jolie maison, un charmant restaurant, une brillante carrière de critique gastronomique et de " chef ", pour aller vivre avec lui à Venise. Certes, il y aura pas mal d'obstacles à surmonter, la langue qu'elle ne parle pas, l'appartement sinistre de son mari, la solitude, l'ennui, car elle n'a ni amis ni travail là-bas. Mais Marlena a de ta ressource et elle va nous entraîner dans le récit plein d'humour de ses découvertes, de ses mécomptes, puis de son bonheur à se sentir peu à peu " acceptée ". Jusqu'au jour où l'imprévisible Fernando lui réservera une drôle de surprise..."
Et on ne regrette pas d'avoir tendu la main. C'est un vrai moment de bonheur que Marlena DE BLASI nous fait partager. Sa rencontre, elle un peu cabossée, lui un peu carapaçonné, avec un bel Italien aux yeux bleus et aux faux airs de Peter Sellers puis son installation, sur un coup de tête comme un coup de foudre, sur l'ïle du Lido, dans l'appartement familial pour le moins rudimentaire. Et c'est la découverte d'une vie quotidienne dans une ville-musée, une ville-cliche presque, que tout le monde croit connaître et qu'elle nous donne à découvrir sous un autre jour.
Bien sûr, on n'échappe au côté très américain, à ce stylisme très D&Co qui recouvre de tissus les meubles et allume des bougies partout (pour l'ambiance) mais j'ai aimé cette chronique d'une installation et d'une intégration dans un Venise inédite. Marlena DE BLASI joue judicieusement de petites phrases en italien, voire en vénitien, qu'elle s'empresse de traduire pour la couleur locale et son passé de restauratrice et journaliste gastronomique donne beaucoup de saveur(s) à son histoire. Ainsi cette description de marché vénitien :
MARCHES DE VENISE
Peut-être que ce que je préfère à tout, sur le marché, c'est l'étal de la marchande d'oeufs, une simple table qu'elle n'installe jamais tout à fait de la même façon. Je vais finir par comprendre que, chaque fois, cela dépend d'où vient le vent, parce qu'elle cherche avant tout à protéger ses poules. C'est fascinant de la voir faire. Tôt le matin, elle arrive de sa ferme située sur Sant'Erasmo, en portant un vieux sac en toile avec cinq ou six volatiles dedans. Elle fourre ledit sac sous la table et se penche pour parler en dialecte vénitien à ses pensionnaires qui caquettent en s'agitant comme des folles : "Dai, dai me putei, faseme dei bei vovi ! Allez, allez, mes bébés, faires-moi de beaux oeufs !" Après quoi, elle s'assoit, attend le client, ais de temps à autre se baisse à nouveau et fouille dans le sac. Sur sa table, elle a posé une pile de carrés de papier journal impecablement découpés dans lesquels elle va envelopper l'un après l'autre chaque oeuf nouvellement pondu, qu'elle déposera ensuite dans un panier en osier tressé, avec la délicatesse, disons, d'une madone de Bellini. [...]
Les heures passées au milieu de ces hommes et de ces femmes ont quelque chose de lumineux que je garde encore au fond de moi. Ils m'ont appris tant de choses sur la nourriture, sur la cuisine, sur la patience. Ils m'ont parlé de la mer, de l'influence de la lune, de la guerre, de la faim, de grands festins aussi. Ils m'ont raconté leurs histoires, m'ont chanté leurs chansons et, peu à peu, ils sont devenus ma famille et moi j'ai été leur enfant. Je sens encore leurs mains déformées et rugueuses entre les miennes, leurs baisers humides et âcres sur mes joues. Je revois leurs bons yeux un peu délavés à la couleur de base, ceux qui se sont toujours contentés de ce que la vie leur a donné, des descendants de femmes qui n'ont jamais orné leurs cheveux de perles, d'hommes qui n'ont jamais porté d'habits de satin, ni bu de thé au café Florian. Ils sont les autres Vénitiens, ceux qui ont, jour après jour, traversé la lagune pour aller vendre au marché les produits de leur ferme, ne s'arrêtant que pour pécher le poisson du dîner ou réciter une prière dans une petite église isolée. Ils ne sont jamais allés faire un tour sur la piazza San Marco.
Un jour je passais devant l'étal de Michele. Il était penché sur une pile de petits oignons argentés dont il nouait la tige séchée pour faire une tresse. Sans relever la tête, il m'a tendu d'une main une grappe de tomates minuscules, qui ressemblaient à de tout petits boutons de roses. J'en ai cueillie une que j'ai gardée dans ma bouche un moment avant de la mâcher lentement. Sa saveur et son parfum équivalaient à ce qu'aurait distillé un kilo entier de tomates mûries au soleil et c'était là, dans ce minuscule fruit rouge. Toujours sans me regarder, Michele a demandé : "Hai capito ? Vous avez compris ?" Il voulait dire : "Comprenez-vous qu'il s'agit des meilleures tomates du monde ?" Il savait très bien que je le savais aussi.
Marlena DE BLASI, Mille Jours à Venise, 2009.
10:44 Publié dans Littérature gourmande | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note
| Tags : cuisine, littérature, gourmandise, venise, marché |
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03.05.2009
La vocation d'une animatrice d'émission culinaire (S. LOUBIERE)
Anne Darney exerce un métier de rêve : animatrice de fiches cuisine. Elle est le cordon-bleu toujours bien maquillé, bien coiffé, bien habillé, qui réalise devant les caméras de télévision des recettes plus alléchantes les unes que les autres. Univers féerique. Pour une réalité quotidienne qui l'est bien moins. Anne a quarante ans, vit seule, vient d'assister au mariage de son ex-mari et sa prochaine paternité, elle qui ne peut avoir d'enfant, et vit avec des monceaux de culpabilité et de rêves avortés.

"Paris. Pour fêter ses 40 ans, Anne Darney s'apprête à prendre l'avion à la recherche de son amour de jeunesse, Daniel Harlig, histoire de s'affranchir d'un souvenir qui l'obsède et aura contribué à l'échec de toutes ses relations amoureuses. Elle a décidé, plus de vingt ans après, de retrouver ce garçon américain qui lui avait fait la promesse, un jour, de venir la chercher. Mais ce qu'Anne va trouver à San Francisco ne ressemble en rien à une bluette... Pour connaître toute la vérité sur ce qui lui apparaît vite comme " l'affaire Daniel Harlig ", il lui faudra convaincre un inspecteur de police fraîchement retraité, Bill Rainbow, grand amateur de gastronomie dont la corpulence n'est pas sans évoquer celle d'Orson Welles, de reprendre du service. En échange de la confection par Anne, cuisinière émérite, d'un repas de Noël digne du Festin de Babette, Bill va accepter de reprendre cette enquête qui le mènera à une découverte stupéfiante. Ce roman policier psychologique et charnel, truffé d'hommages à Alfred Hitchcock, où les secrets intimes enfouis dans le passé se mêlent aux appétits les plus crus, est ancré totalement dans l'époque, l'action se situant essentiellement aux États-Unis en décembre 2008, en pleine récession mondiale, un mois après l'élection de Barack Obama. En bonus, la présence de fiches cuisine à la fin du roman, reprenant les plats qui composent le festin élaboré par les deux protagonistes du livre (recettes originales du chef Eric Léautey, auteur de nombreux ouvrages sur la cuisine et chef de la chaîne Cuisine.TV)."
Idée originale que d'avoir uni littérature policière et gastronomie. Manière aussi de "rompre" les clichés en montrant que les États-Unis ne sont pas uniquement le pays du fast food, mais que de véritables gourmets s'y nichent, en témoigne le shopping gourmand d'Anne et Bill à travers San Francisco. L'intrigue policière est habilement menée, allant crescendo vers un final aussi inattendu que terrifiant.
J'avoue avoir un peu langui dans la première partie, avec les itinéraires parallèles des deux personnages principaux, mais une fois que la "jonction" est faite, l'histoire s'emballe et est menée tambour battant, sans répit.
En choisissant de mettre en scène des personnages aux lourds passés dont elle ne nous livre que des bribes au fil du texte, Sophie LOUBIERE sait judicieusement glisser fausses pistes et vérités vraies, dans un jeu de massacre dont on ne sort pas indemne. Et faisant de ses héros des gastronomes, elle leur donne corps et vie, dans toute leur chair.
En témoigne ce passage sur la vocation d'Anne:
Anne détient donc quelque chose de précieux.
Elle recèle son propre trésor.
Et cet amour de la cuisine ne tient qu'à elle.
Il remonte à loin.
Aux recettes qu'elle recopiait dans le vieux manuel de sa grand-mère aux gravures anciennes et aux calligraphies soignées, formant ses premières lettres, l'eau à la bouche. Aux soupes de cailloux improvisées dans un jardin, accroupie au-dessus d'un trou creusé dans la terre, aux salades de bonbons dégustées entre amies au cours de dînettes, au jeu de marchande offert par sa maman pour ses six ans, aux fruits et légumes en plastique coloré, aux charcuteries assorties dans lesquelles Anne plantait ses dents pour mieux en imaginer la saveur. A ces heures passées à faire son marché imaginaire, seul ou avec une copine - Valérie, toujours elle, immuable et fidèle. Les cours de travaux manuels au collège ont conforté le cordon-bleu en jupette dans ses appétences, sa grand-mère s'étant préalablement chargée de lui enseigner les bases de la cuisine traditionnelle lorraine. Tourner le cuillère à gâteau jusqu'à ce que se forme le ruban d'oeuf battu incrusté de sucre la mettait en liesse. Aucune dispute parentale ne pouvait briser l'enchantement d'un gâteau de Savoie cuisant au four dont la croûte dorée ourlait les bords du moule. Pas un claquement de porte ne pouvait ébranler la main tartinant de confiture de fraises un disque de génoise encore tiède. Et la dispute, toujours, de s'achever dans la cuisine, autour du riz au lait d'Anne chérie, cuit avec sa gousse de vanille.
Jusqu'à l'âge de treize ans, Anne aura nourri le couple de ses parents pour le meilleur. Et le pire était venu. Une maman qui s'alimente en avalant de la nourriture liquide par un tuyau relié à son estomac aurait découragé les élans de plus d'un Loiseau. Son ex-mari n'étant guère porté sur la gastronomie, Anne s'était vite lassée de cuire des pommes de terre, saucisses et entrecôtes, renonçant à l'exécution de la sauce salade. Elle remettait les mains à la pâte à la saison des champignons dont elle faisait omelettes, gratins ou conserves et à celle de la cueillette des mirabelles qui terminaient en sorbet, tarte, confiture ou condiment, macérées dans le vinaigre. L'occasion de replonger les doigts dans l'appareil devant une caméra avait été plus que salvateur : la justification de son entêtement à ne pas mettre sa tête dans le four après avoir ouvert le robinet du gaz.
Sophie LOUBIERE, Dans l'oeil noir du corbeau, 2009.
11:54 Publié dans Littérature gourmande | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note
| Tags : littérature, cuisine, gourmandise, loubière, policier |
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