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  • Travailler moins pour lire plus (A. SERRES - PEF)

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    Il y a des slogans qui d'emblée vous interpellent :

    Travailler moins.jpg
    "Sur l'île Turbin, on fabrique des livres, beaucoup de livres mais, on n'a pas le temps d'en lire un seul ! Il faut toujours travailler plus ; c'est le bon roi Dontontairalenom qui l'exige. Mais un jour, pourtant, un grand rêve ose traverser l'île : travailler moins pour lire plus..."

    La collection "Kouak" des éditions Rue du monde a le sens du titre : n'est-elle pas aussi celle de Comment apprendre à ses parents à aimer les livres pour enfants ?

    Ici, c'est un vrai bonheur que de découvrir cette île Turbin et ses cinq montagnes : le Mont Machin, le Mont Miam miam, le Mont Pin-Pon, le Mont-Royal (où réside le roi Dontontairalenom et enfin le Mont Boukiné et sa "source des lettres". En revanche, le bonheur de lire, personne ne le connaît sur cette île puisque "chacun se plaint de n'avoir jamais eu le temps d'essayer". Heureusement, un jeune homme va faire changer tout ça...

    C'est drôle, juste, pile dans l'air du temps et large d'esprit puisque l'histoire a deux fins !

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  • Souvenirs d'enfance et de jeunesse - ode au livre de poche

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    D'aussi loin que je me souvienne, le Livre de Poche a toujours fait partie de mon univers. Enfant, je ne pouvais ouvrir un placard, un tiroir, sans en apercevoir des monceaux, tapis dans la pénombre d'une armoire ou d'un buffet. Mes parents, grands lecteurs à petits revenus, croyaient à l'époque, comme beaucoup de leurs contemporains, que seuls les « beaux » livres, les éditions reliées, les cuirs pleine peau, avaient droit de cité dans une bibliothèque. Les autres, manquant de noblesse, étaient relégués dans les tréfonds de notre quotidien : au fond d'une penderie, sous les manteaux, en piles sur les tables de nuit à côté de la lampe de chevet, en caisses sous les lits. Il a fallu qu'un fabricant de meubles suédois arrive, avec ses bibliothèques toutes simples, mais si fonctionnelles, pour que tous ces ouvrages sortent enfin de l'ombre et gagnent leur droit de séjour au salon. Ils ont alors envahi nos murs...

    Ce que j'aimais dans les Livres de Poche, c'était leur accessibilité mêlée de mystère. Jamais trop lourds, jamais trop gros, ils tenaient dans mes mains d'enfant et leurs couvertures des années Soixante, peintes à la manière de Van Dongen, étaient pour moi puissamment évocatrices. A cela s'ajoutait l'odeur, indéfinissable, de papier gris, de poussière et, vaguement, de renfermé, et la couleur de la tranche, orange terni, vert-de-gris délavé, jaune passé. J'adorais observer le passage du temps sur les ouvrages, les pages couvertes de signes imprimés encore énigmatiques à mes yeux et dont les contours n'étaient jamais tout à fait nets, où les pages semblaient ourlées d'une vague couleur qui venaient dévorer un peu plus les pages. Ces livres étaient vivants ! Pendant longtemps, le Livre de Poche, ce fut pour moi l'univers des adultes à portée de main.

    Et puis un jour, j'ai quitté l'enfance. Je me souviens très bien de ce premier Livre de Poche. Celui que j'ai vraiment lu. Et compris. Il portait le numéro 373 - un signe : mes deux chiffres préférés - et sa couverture, cernée de rouge et de violet, offrait le visage de trois-quarts d'une femme inconnue. Car à la différence des Livres de Poche de mes parents, celui-ci montrait une photo, et non plus les peintures presque surannées qui avaient illustré et accompagné mon enfance. Colette. Sido. Deux prénoms de femme. Pas de nom. Presque des évidences. Des types. Pourquoi le hasard a-t-il fait que j'ai quitté l'enfance à travers un livre qui tentait de la retrouver, de la reconstruire, de la recréer ? Je ne le saurais jamais. Mais je me souviens d'avoir été happée d'emblée par cette plume impérieuse, à la fois précise et insoumise.

    « Et pourquoi cesserais-je d'être fière de mon village ? » L'interpellation vous saisissait d'emblée, vous empoignait, vous contraignait à suivre le fil d'une pensée qui se déroulait au gré de la mémoire. Colette y évoquait sa mère, Sido, son père, le Capitaine, ses frères, les Sauvages, et Juliette, sa sœur aux longs cheveux ; pourtant, le ton n'était jamais sucré ou bêtement nostalgique - je crois que c'est ce qui a su séduire l'adolescente que j'étais alors. C'étaient des souvenirs, certes, mais actualisés dans un présent d'éternité. Colette y évoquait son passé, mais dans une évocation mêlée d'immédiateté, à la manière de la gorgée d'eau des deux sources perdues qu'elle vénérait enfant et dont « rien qu'à parler d'elles je souhaite que leur souvenir m'emplisse la bouche au moment de tout finir, et que j'emporte, avec moi, cette gorgée imaginaire... »

    Aujourd'hui, même si je suis devenue, comme elle le dit si bien, « après tout qu'une femme », Sido trône dans ma bibliothèque. Il est loin d'être seul et je ne saurais ni ne voudrais les compter, tous ces livres, la littérature ne se résumant pas à une affaire de chiffres, sauf un, peut-être... Lorsque je retourne mon exemplaire de Sido, je retrouve la dame de la couverture, assise cette fois dans son jardin, devant une table en fer forgé où sont posés des dominos. En tous petits caractères, en bas, à droite et à la verticale, il y a écrit « 1982 ». J'avais treize ans.

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  • La Relieuse du gué (A. DELAFLOTTE MEHDEVI)

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    C'est un "premier roman", comme on le dit aussi d'un premier film. A savoir qu'il est prometteur, délicat, original, mais aussi un peu brouillon, un peu languissant parfois, un peu éparpillé. Comme si l'auteur, dans cette première oeuvre, avait voulu tout et s'était laissée parfois déborder par son histoire. Le désir de trop bien faire.

    La relieuse du gué.jpg

    "Mathilde délaisse une carrière prometteuse de diplomate pour ouvrir un atelier de reliure dans un village de Dordogne. Cuirs, fibres de bois, feuilles d'or et pigments accompagnent désormais le quotidien de la jeune femme qui restaure avec passion et minutie les ouvrages qu'on lui confie. Un matin, alors que la pluie bat le pavé de la ruelle, un visiteur franchit le seuil de l'atelier. Un homme d'une beauté renversante et enveloppé d'un parfum de fougère et de terre fraîche. Celui-ci lui remet un livre ancien pour restauration, et disparaît. " Un bon relieur est quelqu'un qui ne lit pas ", disait le grand-père de Mathilde. Et pourtant, comment résister à la tentation de plonger dans ce mystérieux ouvrage relié à l'allemande, offrant des dessins représentant un fanum, antique lieu de culte gallo-romain, et dissimulant dans sa reliure une liste de noms à l'origine inconnue ? Cadencé par les vers de Cyrano de Bergerac, La relieuse du gué est un roman façonné pour tous les amoureux du livre."

    Mais n'allez pas vous méprendre : c'est un roman que j'ai apprécié. Parce que malgré ses menus défauts, il dégage un charme et une musique très agréables aux oreilles comme aux yeux (les pages sont roses, dit l'éditeur, "résultat d'une recherche soucieuse d'un plus grand confort de lecture"). L'écriture est très sensuelle et Anne DELAFLOTTE MEHDEVI sait à merveille décrire le métier de relieuse sans jamais être ennuyeuse. Les livres prennent vraiment vie chez elle, puisqu'ils sont traités comme des personnes, et non des éléments d'un tout commercial. Chacun est unique et traité comme tel.

    L'air de rien, ce livre déposé chez Mathilde la relieuse par un bel inconnu mystérieux et épuisé va devenir grimoire et faire voyager à travers le temps, ramenant en surface un passé que le village voudrait oublier. ce village et surtout cette ruelle des artisans qui semble déjà hors du temps. Alors oui, je me suis parfois un peu langui des pérégrinations de Mathilde et ses hommes, je me suis un peu agacée de ces semis de vers de Cyrano à des moments plus ou moins judicieux, néanmoins, j'ai lu d'une traite cette histoire de papier(s), hymne à ceux qui les font, hommage à ceux qui les lisent...

    J'attaquai, commençai par ceux aux couvertures dures. munie d'un scalpel, j'incisai les pages de garde tristes et fanées des contre-plats, sectionnai sur toute la longueur, au-delà des ficelles. Je donnai un coup violent et sec sur le contre-plat qui céda. L'opération coup-de-poing terminée, je finis de les déshabiller. Les blocs étaient uns à présent. Je nettoyai délicatement avec une éponge leur dos tiède. Ils n'avaient que peu souffert du temps, un peu d'avoir été empilés de guingois, ce qui avait déformé les dos, fait glisser les blocs. celui-là, en bas de la pile, n'avait pas été mis au repos avec les autres mais dans un placard mal aéré de grand-mère, je le déshabillai le premier de sa toile tachetée de moisissure. je le mis, à défaut de soleil, sous une lampe.

    Ces livres avaient été peu lus mais ils l'avaient été, pour preuve : une tache de doigt d'enfant ici, une trace de beurre, de chocolat, un insecte écrasé, un trèfle à quatre feuilles... La vieille colle fondait, se diluait sagement. les presser pour les redresser, les coudre pour certains, les encoller, et préparer leurs nouveaux habits...

    Je travaillais sur eux, en pensant à l'autre : aux pages de garde aux fleurs de lys qu'il faudrait bientôt mettre à sécher, à l'odeur de suie, au client et au livre sans nom, à son auteur inconnu. Je décidai, puisque ce fanum sorti de terre n'avait ni repère ni points cardinaux, qu'il était imaginaire. Quant au livre lui-même, étrangement, il m'était familier, du fait de l'attente que j'avais de revoir l'homme qui le possédait ? Du fait peut-être qu'il était relié à l'allemande ? Sans doute. Mais au-delà des faits, mon attachement à l'objet continuait à me sembler étrange, déplacé.

    Anne DELAFLOTTE MEHDEVI, La Relieuse du gué, 2008.

    Merci à Clarabel.

    Une interview de l'auteur, Anne DELAFLOTTE MEHDEVI ici.

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  • L'Excuse (J. WOLKENSTEIN)

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    L'Excuse de Julie WOLKENSTEIN est un roman formidablement brillant. Je dirai même étincelant.

    L'excuse.jpg

    "J'aurais dû m'en apercevoir dès le début : la première fois que je l'ai vue, le soir où elle a débarqué sur l'île avec ma mère et s'est encadrée dans la porte-fenêtre, éblouie par le décalage horaire et le coucher de soleil, tout coïncidait, tout concordait. Nous reproduisions déjà à notre insu la situation de départ de ce vieux bouquin de James que, comme tous les étudiants américains, j'avais lu à la fac quelques années plus tôt. Sur le moment je n'ai rien compris. Mais maintenant j'en suis sûr : sa personnalité, sa vie, ses voyages, ses amis, les hommes qui l'ont aimée, celui qu'elle a épousé, ses enfants, ses deuils, tout a été écrit, imaginé il y a un siècle. Je ne suis pas superstitieux. Je ne suis pas fou. Je ne crois pas au destin. Mais le sien imite exactement celui d'un personnage de roman qu'elle ne connaît même pas. Et qui se termine par ma mort - je veux dire la mort de mon modèle, Ralph. Elle, l'héroïne, on ne sait pas ce qu'elle va devenir. Mais je peux peut-être déjouer cette espèce de malédiction. Je n'ai plus beaucoup de temps, je sais ce qui me reste à faire."


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    Le résumer à un exercice de style réussi serait par trop réducteur : c'est à la fois un roman palpitant, un policier à rebondissement et une réflexion sur la lecture et l'écriture. L'idée semble simple, et presque déjà vue : la vie de Lise Beaufort, jeune Française débarquée un beau jour aux États-Unis chez la première femme de son père, serait l'exacte reproduction du destin d'Isabelle Archer, l'héroïne du roman d'Henry JAMES, Portrait de femme. C'est son cousin - qui n'en est pas vraiment un puisqu'il est le fils de la première femme et n'a donc aucun lien de parenté "sanguin" avec Lise - qui le dit, qui l'affirme et qui va tenter de lui prouver, tout au long du livre, tout au long de sa vie, puisque les deux se confondent.

    Car là est le prodige et là est le vertige : littérature et vie se mêlent, s'entremêlent, deviennent inextricables au fur et à mesure que Lise progresse dans sa vie et dans sa lecture. Le roman débute à la fin de la vie de Lise, de retour à Matha's Vineyard, dans la demeure des origines. Tous sont morts et elle reste la dernière, celle qui doit déchiffer tous les signes, tous les indices que Nick lui a destiné, accompagnés de ses derniers mots de mourant : "Garde contre". Va s'ensuivre une histoire pleine de péripéties où le jeu de tarots tient une grande place.

    Ce roman est truffé de références, qu'elles soient littéraires, cinématographiques ou carrément érudites. Ne pas les connaître toutes ne pénalise absolument pas la lecture. En revanche, en retrouver certaines plonge dans un état de jubilation intense... Je n'ai personnellement jamais lu Portrait d'une femme - je sais, je sais, honte à moi - mais cela ne m'a absolument pas empêché d'évoluer dans le labyrinthe du roman. J'y ai retrouvé les théories d'Umberto ECO sur le "lecteur modèle", extraites de son Lector in fabula, analysées ici, ou encore l'esprit de Proust, cité d'ailleurs en exergue du livre.

    Ce roman est celui d'une universitaire, c'est indéniable. Il n'est cependant jamais pesant ou pédant, car la vie prend le pas sur la théorie. Oui, "la vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature", comme le dit Proust (voir plus bas l'extrait du Temps retrouvé où j'ai piqué la citation), oui, le lecteur a un rôle, celui de retisser les fils que l'auteur a laissé volontairement lâches. Mais tout ceci se fait dans le bonheur, celui des verres de champagne, des clam chowders et des baignades en mer, des apéritifs pris ensemble et des parties de tarot ardemment disputées. La vraie vie, donc...

    L'extrait que j'ai choisi n'est pas véritablement représentatif du roman - mais il serait impossible d'en extraire un échantillon sans trop en dire. C'est cependant un passage qui me parle, car je m'y suis toute entière retrouvée, comme, je pense, s'y retrouveront beaucoup de ceux nés dans les années soixante et soixante-dix...

    LES LECTEURS DE CASSETTES

    Les lecteurs de cassettes ont disparu depuis plusieurs décennies. Si les disques en vinyle ont connu une seconde vie à l'ère des remix, ma génération est la dernière à avoir enregistré patiemment ses airs préférés sur les premières radios libres, fait ses devoirs la main gauche toujours prête à enclencher le bouton qui fera succéder un Bowie à un Nino Ferrer, selon la programmation aléatoire de la station élue, alourdi ses valises pour emporter en vacances les précieuses petites boîtes en plastique et écouté, malgré le grésillement sporadique (les conditions d'enregistrement n'étaient pas toujours optimales [...]), les airs s'enchaîner maladroitement, les premières et les dernières mesures toujours interrompues par un fragment de jingle inopportun, à mémoriser cette succession au point d'être surprise quand, dans un bar, une soirée, un air entendu cinquante fois sur "ma" cassette n'était pas immédiatement suivi du même, dans le même ordre, que sur "ma" cassette. C'était avant la commercialisation des compilations, les lecteurs numériques, les bandes avaient tendance à s'enfuir de leur logement, à s'emmêler en serpentins brunâtres qu'on lissait patiemment, desespérés lorsque notre création, l'intime sélection de nos toquades pourtant souvent imméritées succombait aux heures passées en vrac dans des sacs à main trop remplis, des boîtes à gants de voitures encombrées d'ennemis tranchants : clefs, trombones, petite monnaie. Parce qu'on perdait vite les boîtiers en plastique transparents. Seuls quelques obsessionnels prenaient la peine d'inscrire sur l'étiquette les titres des chansons. [...] quand on n'en avait plus de vierges, il suffisait de coller de bouts de scotch sur les bitoniaux du dessus pour convertir de vieilles reliques de notre enfance (Pierre et le loup dans le meilleur des cas, ou, pire, donc moins sacrilège, Anne Sylvestre) en futurs souvenirs de l'été 1984. Et quand on les rembobinait, on savait infailliblement combien de temps laisser l'index appuyé pour revenir au début de la dernière ("Oui ! encore une fois Big in Japan") [...]

    Julie WOLKENSTEIN, L'Excuse, 2008.

    Merci à Clarabel, pour le prêt.

    La grandeur de l'art véritable, au contraire de celui que M. de Norpois eût appelé un jeu de dilettante, c'était de retrouver, de ressaisir, de nous faire connaître cette réalité loin de laquelle nous vivons, de laquelle nous nous écartons de plus en plus au fur et à mesure que prend plus d'épaisseur et d'imperméabilité la connaissance conventionnelle que nous lui substituons, cette réalité que nous risquerions fort de mourir sans avoir connue, et qui est tout simplement notre vie.
    La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature. Cette vie qui en un sens, habite à chaque instant chez tous les hommes aussi bien que chez l'artiste. Mais ils ne la voient pas parce qu'ils ne cherchent pas à l'éclaircir. Et ainsi leur passé est encombré d'innombrables clichés qui restent inutiles parce que l'intelligence ne les a pas «développés». Notre vie ; et aussi la vie des autres car le style pour l'écrivain aussi bien que la couleur pour le peintre est une question non de technique, mais de vision. Il est la révélation, qui serait impossible par des moyens directs et conscients de la différence qualitative qu'il y a dans la façon dont nous apparaît le monde, différence qui, s'il n'y avait pas l'art, resterait le secret éternel de chacun. Par l'art seulement nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n'est pas le même que le nôtre et dont les paysages nous seraient restés aussi inconnus que ceux qu'il peut y avoir dans la lune. Grâce à l'art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre, nous le voyons se multiplier et autant qu'il y a d'artistes originaux, autant nous avons de mondes à notre disposition, plus différents les uns des autres que ceux qui roulent dans l'infini, et bien des siècles après qu'est éteint le foyer dont il émanait, qu'il s'appelât Rembrandt ou Ver Meer, nous envoient encore leur rayon spécial.


    Proust, Le Temps Retrouvé, p.289-290, édition G.F.

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  • Les Déferlantes (C. GALLAY)

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               Trois allumettes une à une allumées dans la nuit
    La première pour voir ton visage tout entier
    La seconde pour voir tes yeux
    La dernière pour voir ta bouche
    Et l'obscurité tout entière pour me rappeler tout cela
    En te serrant dans mes bras.

    Il était impossible d'évoquer ce roman sans évoquer Jacques PREVERT, qui y est présent d'un bout à l'autre, clairement ou en filigrane. Aneth il y a quelques jours citait ce"Paris at night" et il s'est imposé tout au long de ma lecture du roman de Claudie GALLAY, Les Déferlantes.

    Les Déferlantes.jpg

     

    "La Hague... Ici on dit que le vent est parfois tellement fort qu'il arrache les ailes des papillons. Sur ce bout du monde en pointe du Cotentin vit une poignée d'hommes. C'est sur cette terre âpre que la narratrice est venue se réfugier depuis l'automne. Employée par le Centre ornithologique, elle arpente les landes, observe les falaises et leurs oiseaux migrateurs. La première fois qu'elle voit Lambert, c'est un jour de grande tempête. Sur la plage dévastée, la vieille Nan, que tout le monde craint et dit à moitié folle, croit reconnaître en lui le visage d'un certain Michel. D'autres, au village, ont pour lui des regards étranges. Comme Lili, au comptoir de son bar, ou son père, l'ancien gardien de phare. Une photo disparaît, de vieux jouets réapparaissent. L'histoire de Lambert intrigue la narratrice et l'homme l'attire. En veut-il à la mer ou bien aux hommes ? Dans les lamentations obsédantes du vent, chacun semble avoir quelque chose à taire."

    Si je ne devais garder qu'un nom pour évoquer ce roman, je dirais "lumière". Mais une lumière qui serait aussi diverse, aussi changeante, aussi précieuse que les lumières normandes (que j'adore, on le sait...). Certains m'avaient dit : "On dirait du Gavalda." D'une certaine manière je peux l'entendre : ce même goût des personnages cabossés, cette même construction de roman choral, mais le style et les personnages de Claudie GALLAY sont bien plus pessimistes que ceux d'Anna GAVALDA. L'humanité dépeinte dans Les Déferlantes est sombre, les personnages sont dans la vie et cette vie est loin d'être belle. Pourtant ils sont là, et ils se lèvent tous les jours pour qu'elle continue, à l'image de Nan, qui à chaque tempête va attendre ses morts, ceux que la mer lui a pris, de la vieille, qui tous les soirs serre son sac, attendant que son mari ne vienne la chercher.

    Et puis il y des personnages aussi lumineux qu'ils sont douloureux : la Petite, Michel, ou même Morgane. Avec un style unique, fait tout à la fois de brutalité et de simplicté, Claudie GALLAY dépeint de manière impressionniste cette pointe de nulle part, avec ses oiseaux qui viennent se fracasser sur les vitres du phare comme les déferlantes au moment des grandes marées. Au milieu de tout cela, il y a la narratrice, grande brûlée de la vie, qui est venue la fuir, qui est venue s'éteindre, et qui, à la lumière des autres, va voir se ranimer les braises intérieures qu'elle croyaient éteintes.

    Alors même si j'ai trouvé parfois quelques longueurs à ces 524 pages, même si j'aurais aimé en arriver plus vite à la fin du mystère, le Mystère, même si... C'est un magnifique roman, tout empreint de gravité et d'humanité. Et ce fut très difficile d'en choisir un extrait. Oh, je ne vous ferai pas le coup de 'ils sont tous bons", ce n'est pas cela, mais ce roman dégage une telle harmonie, une telle musique intérieure, qu'il est difficile d'en prélever un morceau. J'ai essayé quand même. Voici donc :

    GARDIENNE DES HOMARDS

    A midi, j'ai pris ma table, comme d'habitude, contre l'aquarium. Gardienne des homards ! c'est ce qu'il avait dit le patron la première fois que j'étais venue chez lui. Il m'avait installé là. La table des solitaires. Pas la meilleure. Pas la pire. J'avais vu sur la salle et sur le port.

    A cause de la tempête, il n'y avait pas de menu. Le patron l'avait affiché, Aujourd'hui, c'est service minimum.

    Il m'a montré la viande, des côtes d'agneau qui cuisaient sur le grill, dans la cheminée.

    Les gendarmes étaient accoudés au bar.

    - Les bateaux qui font naufrage, pour les hommes d'ici, c'est la providence! a dit le patron.

    Les gendarmes n'ont pas répondu. Ils avaient l'habitude et puis ils étaient nés ici, un secteur entre Cherbourg et Beaumont. Ils connaissaient tout le monde.

    Le patron m'a apporté quelques crevettes pour patienter. Un verre de vin.

    J'ai regardé par la fenêtre, les planches qui continuaient d'arriver et les hommes qui attendaient.

    Lambert était toujours sur le quai.

    La vieille Nan avait disparu.

    Claudie GALLAY, Les Déferlantes, 2008.

    Vagues.jpg

    Découvrez Jean Ferrat!
    Vagues irlandaises et corses...
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  • Petite revue de presse de rentrée

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    Une fois n'est pas coutume, livrons-nous à l'exercice de la revue de presse... que nous cantonnerons aux revues culinaires. Vous l'aurez constaté, nous sommes en pleine période de "foire aux vins" et, qu'il s'agisse de SAVEURS, d'ELLE A TABLE ou encore de CUISINE BY LIGNAC, aucun n'y coupe :Saveurs.jpg

    SAVEURS, outre son article sur "Les Corbières", dans sa rubrique "Des hommes et des vignes", consacre dix-huit pages au sujet avec un dossier intitulé "Sur le chemin des grands vins" où, "région par région et dégustation à l'appui", ils mettent l'accent sur "de très bons crus méconnus qui, en marge de ceux dont la réputation n'est plus à faire, réservent d'excellentes surprises". On va donc ainsi déambuler de la Bourgogne au Languedoc-Roussillon, de l'Alsace à la Loire, du Rhône à Bordeaux, tout en passant par la Provence et la Champagne. L'ensemble est bien mené, précis, avec une présentation du vignoble, un coup de projecteur sur un (ou une) vigneron et la sélection du magazine.

    C'est un "supplément vins" de trente pages qu'a choisi de présenter la magazine ELLE A TABLE. Une sorte de mini-magazine, où se déclinent "l'actu vin", les "accords mets/vins" et enfin un guide des cavistes, région par région, ainsi que sur le Net. L'ensemble est moins "fouillé" que dans SAVEURS mais on peut apprécier les propositions de recettes, à associer avec les crus. En outre, le magazine propose également une interview de Kad MERAD "côté cave", l'analyse de dix rosés corses, six vins à accorder avec un risotto aux champignons et un article sur les accords "Fromages et vins".

    Cuisine by.jpgTendance oblige, c'est aux vins bio et vins du monde que s'intéresse CUISINE BY LIGNAC, car "si le bio est tendance, le vin bio n'est pas en reste et fait un carton dans les caves à vins et les supermarchés", c'est pourquoi ils vont nous donner "toutes les réponses" ! L'article est intéressant, on y apprend notamment qu'un vin bio n'est pas nécessairement un vin naturel. "Tout dépend de la façon dont sera travaillé le vin. La culture biologique requérant davantage d'exigences, le producteur a plutôt tendance à soigner aussi ses pratiques oenologiques."

    Le bio est d'ailleurs au coeur du magazine, avec un article sur Christophe HAY, le chef de l'Hôtel de Sers, "bio et léger", un autre sur les solutions pour cuisiner bio et choisir les bons produits : seitan, tempeh, tartare d'algue, sirop d'agave et agar agar - je vous passe le reste. Vous pourrez également trouver des recettes de légumes et dips bio et des recettes "quand le bio devient gourmand". J'ai relevé également un intéressant article sur le lait ribot, quelques recettes "américaines" pour fêter l'été indien (que nous n'avons pas !) et - toujours sur la vague - un dossier sur les lunch box, titré "Le déjeuner est dans la boîte" : "Marre des sandwiches sans goût, des salades hors de prix ou des pizzas trop lourdes ? Offrez-vous une lunch box et préparez-vous des plats simples et bons qui laissent respirer le porte-monnaie"...

    Même son de cloche dans ELLE A TABLE, mais côté boutiques, avec un article sur "Les nouvelles cantines chics : fureur urbaine autour du fast Elle à table.jpgfood haut de gamme". A retenir encore un dossier de Clotilde Dusoulier - du blog bien connu Chocolate and Zucchini sur le sirop d'agave et le tout fumé, une déclinaison autour de la figue et une visite gourmande de New York avec la fille de Ralph LAUREN, Dylan. Cette dernière vient d'ouvrir une boutique de bonbons, pardon, un "store de confiseurs", où l'on apprend qu'elle se souvient encore d'un de ses anniversaires,"où son père lui a offert un spectacle grandeur nature de Charlie et la chocolaterie"...

    Mais c'est encore une fois SAVEURS qui a eu ma préférence. Car outre son dossier sur les vins, il y a une mine de recettes à réaliser et interpréter (la tarte aux prunes, la tajine de poulet aux pruneaux...), autour du lait (les natillas que nous a présentées Cléa, par exemple), des légumes, des mûres... On voyage par les papilles au Maroc, on part à Copenhague ou encore à Chypre et, enfin, région que j'adore, en Aubrac (pour le souvenir, revoyez l'album photo Aubrac).

    Enfin, il est toujours amusant de constater les "récurrences" d'un magazine à l'autre. Ce bimestre, ce sont les fameux crayons en pâte d'amande de Patrick ROGER, que l'on retrouve chez ELLE A TABLE ("Bonne mine"), SAVEURS ("Bonnes mines", au pluriel cette fois-ci) ou encore chez CUISINE BY LIGNAC ("Rentrée gourmande").

    Crayons patrick roger.jpg

    Les smoothies Michel et Augustin sont quant à eux présents chez SAVEURS ("quelle gourde") et CUISINE BY LIGNAC ("Le fruit par les trublions du goût"), et ce même CUISINE BY LIGNAC, toujours bio, nous parle également d'un nouveau produit, Croc nature, pour "des fruits et légumes vraiment natures", à diluer dans de l'eau pour y faire tremper fruits et légumes qui seront débarrassés de leurs pesticides.

    Après tout ça, je vous laisse faire votre choix... Ou les acheter tous !

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  • Pourquoi je lis (F. SAGAN)

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    Les Cahiers de L'Herne ont eu la bonne idée de rééditer des corpus de courts textes de Françoise SAGAN. Petits livres souples, faciles à glisser dans son sac, légers, je les conseille à tous ceux qui, soit aimaient Françoise SAGAN et dans ce cas vous la retrouverez toute vive entre ces pages, soit ne la connaissaient pas et s'en tenaient à l'image qu'elle a laissé, une dilettante qui préférait goûter la vie à pleines dents plutôt que de s'enfermer dans sa tour d'ivoire.

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    J'ai aimé le film de Diane KURYS. Parce que sans juger, il montrait combien ce personnage était attachant, insupportable aussi, mais plein d'humour et fidèle. Fidèle à ses amis, à ses idées, ses idéaux. Et je ne peux m'empêcher d'avoir le coeur serré lorsque, me souvenant des premières images du film, je lis cet extrait du questionnaire de Proust auquel elle avait répondu en 1989 : Quel est pour vous le comble de la misère ? La maladie, la solitude imposée, tout ce auquel elle a été condamnée à la fin de sa propre vie...

    Et c'est dans ce petit livre que j'ai trouvé ce texte, intitulé "L'immense famille de la lecture" que je ne puis m'empêcher de vous donner, en partie, à lire, car je sais que tous les lecteurs et lectrices s'y retrouveront... J'en profite pour vous souhaiter d'excellentes vacances, pleines de livres et de bonnes choses, avant de vous retrouver dans trois semaines.

    Pourquoi les gens qui aiment lire, dont je suis, sont-ils tous si désarmés, si mal à l'aise quand on les prive de leur drogue quotidienne ? Je sais bien : la lecture aux yeux de ceux qui n'en ont pas besoin est une sorte de manie tranquille, d'habitude du coin du feu. Mais voilà : elle est pour ses sujets une passion des plus violentes et des plus périlleuses. J'ouvre un livre et un être humain me parle, aussi précisément qu'il le peut, de tout ce qui me touche à coeur. De la vie, de la mort, de la solitude, de l'amour, de la peur, du courage. S'il est mort, je sais que de cette brève gambade sur nitre sol terrestre et incompréhensible qu'aura été sa vie, il ne reste que cela : ces mots, ces mots usés par lesquels il aura essayé de s'expliquer à lui-même le pourquoi de ce passage - et peut-être de nous l'expliquer. Et s'il vit encore, je le regarde se débattre, s'enfoncer, pas à pas, fasciné devant les ans qui passent et ne répondent rien. Alors il crie, il rit ou il sanglote et sa voix dérisoire monte encore d'un ton. Dernier effort pour nier sa solitude ou pour la faire partager, il invente des héros, des jardins, des guerres, il les fait beaux, il les fait laids, il nous les montre, il nous les jette à la figure, il nous les donne. C'est toujours un cadeau. Il y a des cadeaux talentueux et des cadeaux minables, bien sûr. Mais il y a toujours le geste, la main tendue, l'envie de "partager". Il y a des millions de gens avec qui j'ai "partagé" ainsi Stendhal ou les Russes, ou Fitzgerald, ou Apollinaire, des gens que je ne connais pas mais qui sont de ma famille, cette immense famille sentimentale de la lecture. Après une tiède enfance, et avant les brûlantes découvertes, à la puberté, du coeur et du corps, c'est peut-être le plus beau cadeau que peut vous faire la vie : ces kilomètres de peaux, de veines, de nerfs, alignés sagement en petits traits noirs sur des pages blanches, ces cercueils triomphants et croulants de fleurs imprévues : les livres, "les autres".

    Françoise SAGAN, De très bons livres, 2008.

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